éditorial / Yves de Kerdrel
éditorial
Yves de Kerdrel
éditorial
Macron à l’heure des doutes
par Yves de Kerdrel
Il y a un an l’auteur de ces lignes avait eu une conversation avec le Chef de l’Etat nouvellement élu. Il était question de la notion d’état de grâce pour un nouveau locataire de l’Elysée. Il me confiait qu’il ne croyait plus à ce « fantasme » de l’état de grâce. Que cela avait duré moins de six mois pour Nicolas Sarkozy, et moins de trois mois pour François Hollande. Les Français ne donnaient plus de temps à leur Président. Il fallait agir tout de suite. C’est ce qui l’avait amené, faute de pouvoir bouger le pays par la loi en quelques semaines, à changer son image sur la planète en faisant venir à Versailles Vladimir Poutine, et à Paris, Donald Trump.
Finalement Emmanuel Macron a eu un long état de grâce. En tous cas les Français lui ont tout de suite fait confiance, malgré un petit décrochage à l’automne. Et depuis sa popularité évolue en dents de scie, mais à un niveau élevé, sans comparaison avec ce que cela a pu être pour François Hollande ou Nicolas Sarkozy. Et il est important de noter que le fait d’être taxé depuis six mois de « Président des riches » ou d’avoir ouvert un front social avec les « cheminots » a eu finalement moins d’incidence sur son image que l’instauration de la limitation de vitesse à 80 kilomètres heures sur 400.000 kilomètres de routes françaises.
LE COUAC DES PENSIONS DE RÉVERSION
Il reste que depuis deux ou trois semaines la communication présidentielle donne l’impression d’avoir perdu une boussole. Il y a eu ce tweet sur le « pognon de dingue » consacré aux minima sociaux, puis cette photo prise lors de la fête de la musique où le président et sa femme avaient transformé le sacro-saint perron de l’Elysée en un lieu rempli de créatures qui n’avaient pas leur place là, puis la commande par Brigitte Macron d’une nouvelle vaisselle pour l’Elysée avec à la clé une facture de 500.000 euros, alors que le Palais compte déjà plus de 5.300 pièces de vaisselle, et encore une fois la commande par Brigitte Macron d’une piscine hors-sol pour le Fort de Brégançon au prix de 34.000 euros. Ce qui représente plus de 20 % du budget annuel consacré à cette résidence. Et comme si tout cela ne suffisait pas Emmanuel Macron a jugé utile de faire de l’humour avec le Pape François en lui expliquant que les Bretons constituaient une mafia en France.
Chaque erreur de communication prise indépendamment n’a pas beaucoup d’importance. C’est leur succession qui trouble l’opinion publique. D’autant plus que sur les sujets de fond les choses ne s’améliorent pas : le pouvoir d’achat est en baisse. La grève des cheminots va se prolonger au début juillet pour les départs en vacances et va s’accompagner d’une grève des pilotes d’Air France. De surcroît la rumeur d’une réforme – c’est-à-dire d’une suppression – des pensions de réversion pour les veuves a commencé à provoquer une véritable fronde, obligeant l’Elysée à démentir au moment même où Emmanuel Macron sortait du Vatican. Preuve qu’il y avait le feu.
VALERIE PECRESSE S’ENVOLE A DROITE
Tout cela explique que les sondages commencent à dévisser après treize mois d’état de grâce. Selon le traditionnel sondage mensuel Ipsos réalisé pour Le Point la courbe du Président de la République stagne à 36 %, en baisse de seulement un petit point. Après une baisse de trois points au classement général le mois dernier, la tendance n'est pas bonne. Son Premier ministre n'échappe pas à cette légère sinistrose, avec 34 % de bonnes opinions, en baisse d'un point. Mais l’opinion se fait également plus radicale à droite. Puisque Laurent Wauquiez, qui vient d'exclure la libérale Virginie Calmels de la vice-présidence de son parti, perd 15 points de popularité dans sa propre maison. En revanche Valérie Pécresse s'envole à 63 % d'avis favorables à droite. Avec 21 % de supporteurs en plus. Ce qui constitue pour elle un record de popularité depuis mai 2012.
A droite, si Bruno Retailleau essaye de tirer les marrons du feu en passant à la fois pour un souverainiste identitaire et pour un libéral, mais largement dénué de charisme, c’est donc toujours la morne plaine. D’autant plus qu’aucun travail n’est réalisé, voire même programmé. A la différence de Xavier Bertrand qui avance avec sa Manufacture ou de Valérie Pécresse qui joue subtilement avec son mouvement Libres. Quant à Nicolas Sarkozy, il ne perd évidemment pas une miette de ce qui se passe à droite. Après avoir taclé, via un tweet, le comportement un peu trop solitaire de Laurent Wauquiez, il a accordé un long entretien vendredi en fin de matinée à Virginie Calmels.
LA CROISSANCE SE TASSE AUX ETATS-UNIS
Nicolas Sarkozy a tout fait pour que Laurent Wauquiez devienne patron des Républicains car il n’avait pas grande estime pour Florence Portelli ou Maël de Calan. Mais désormais, il se tient au courant de tout ce qui se passe rue de Vaugirard et notamment des liens étroits entre son ancien conseiller – qui l’a trahi – l’énigmatique Patrick Buisson avec Éric Ciotti et Laurent Wauquiez, sachant que le même Patrick Buisson conseille par ailleurs Marion Maréchal. Il se murmure d’ailleurs que l’ancien intrigant de l’Elysée aurait fait conclure un pacte à Laurent Wauquiez et Marion Maréchal pour 2022 sur la base d’un ticket où lui serait candidat à la Présidence et elle hériterait de Matignon.
Au chapitre économique, le chiffre attendu de la semaine était celui de la croissance américaine pour le premier trimestre. Celle-ci a été révisée en baisse à 2,0 % "annualisée" au premier trimestre, selon une troisième estimation publiée jeudi par le département du Commerce, mais l'activité a accéléré depuis, soutenue par la bonne tenue du marché du travail et la relance budgétaire initiée par l'administration Trump. La hausse du produit intérieur brut sur la période janvier-mars avait été estimée à 2,2 % en rythme annuel dans une deuxième estimation publiée le mois dernier. Quant aux économistes, ils s'attendaient à ce que la croissance du premier trimestre soit confirmée à 2,2 %.
LE CHOMAGE REPART A LA HAUSSE EN FRANCE
L'activité devrait ré-accélérer avec la relance budgétaire de 1.500 milliards de dollars, entrée en vigueur en janvier, permettant à la croissance de se rapprocher de l'objectif de 3 % l'an que s'est fixé l'administration Trump. Des économistes s'inquiètent toutefois des conséquences pour la croissance des tensions commerciales liées à la politique de « l'Amérique d'abord » prônée par Donald Trump. A noter que la consommation des ménages, qui représente les deux tiers du PIB aux États-Unis, n'a progressé que de 0,9 % au premier trimestre contre une hausse de 1,0 % dans l'estimation précédente. Il s'agit de sa plus faible croissance depuis le deuxième trimestre de 2013. Elle avait progressé de 4,0 % sur les trois derniers mois de 2017.
Concernant la France, le nombre de demandeurs d'emploi, qui n’est plus communiqué que par trimestre, a de nouveau progressé en mai en France métropolitaine, enregistrant son deuxième mois consécutif de hausse après avoir été orienté à la baisse sur les trois premiers mois de l'année, selon les données mises en ligne mercredi par le ministère du Travail et Pôle emploi. Le nombre de demandeurs d'emploi inscrits à Pôle emploi en catégorie A (sans aucune activité) a augmenté de 0,3 % le mois dernier pour s'établir à 3.444.500, soit 10.300 inscrits supplémentaires par rapport à fin avril. Mais en ajoutant les inscrits dans les catégories B et C (c'est-à-dire en ajoutant les personnes exerçant une activité réduite), les effectifs cumulés de ces trois catégories s'inscrivent en repli de 0,4 % par rapport à fin avril, soit 20.400 inscrits de moins. A 5.642.600, le nombre total de demandeurs d'emploi tenus de rechercher un emploi a atteint fin mai un plus haut depuis août 2017.
LES AVERTISSEMENTS DE LA COUR DES COMPTES
Par ailleurs, la Cour des comptes a pressé mercredi le gouvernement d'agir pour réduire le déficit, jugeant les objectifs de Bercy atteignables en 2018 mais fragiles au-delà. La France est certes sortie de la procédure de déficit excessif en ramenant l'an dernier son déficit public sous la barre fatidique des 3 % du produit intérieur brut (à 2,6 %), pour la première fois depuis 2007. Mais, pour les sages de la Rue Cambon, sa situation s'est détériorée par rapport à celle de ses partenaires européens. Par rapport à 2007, la dette publique ayant grimpé de 32,3 points pour atteindre 96,8 % du PIB, la Cour appelle l'exécutif à une action résolue pour tenir ses engagements.
Concernant 2018, la prévision de déficit du gouvernement est atteignable, estime dans son rapport la Cour des comptes, qui juge le risque de dépassement modéré malgré les aléas plutôt défavorables qui entourent la croissance. D'après la Cour, la prévision de recettes de l'État pourrait certes se révéler un peu élevée, du fait du moindre dynamisme de l'activité. Mais la prévision des dépenses est plausible et les risques de dérapages plus faibles qu'en 2016 et 2017. Les magistrats financiers se montrent en revanche plus réservés sur les perspectives après 2019. La trajectoire de Bercy est affectée par de nombreuses fragilités, soulignent-ils, évoquant des hypothèses de croissance optimistes et des points problématiques.
L’ABERRANTE MISE EN EXAMEN DE LAFARGE SA
De plus, l'instauration du prélèvement à la source pourrait grever les finances publiques de près de deux milliards d'euros en 2019, année de mise en œuvre de la réforme, assure la Cour des comptes. Une fois que les acteurs se seront adaptés aux nouveaux mécanismes associés au prélèvement à la source, il ne devrait pas entraîner de risque majeur estime la Cour. Mais des incertitudes particulières affectent le rendement de l'impôt sur le revenu pour 2019, année de transition entre l'ancien mode de prélèvement de l'impôt et le nouveau, ajoute la haute juridiction financière. En cause : un possible délai de montée en charge qui conduirait à un taux de recouvrement plus faible la première année, mais aussi des risques liés à la possibilité offerte aux contribuables de moduler leur taux initial. Au total, les incertitudes sur le rendement du prélèvement à la source en 2019 pourraient s'élever à deux milliards d'euros environ.
En matière de business il faut souligner l’aberrante mise en examen Lafarge SA, filiale de LafargeHolcim pour financement présumé d'une entreprise terroriste en Syrie. Naturellement l’entreprise fera appel des infractions reprochées qui ne reflètent pas équitablement les responsabilités de Lafarge SA. Cette mise en examen soulève d’autant plus de questions que le dossier d’instruction contient désormais des échanges de mails incluant l’état-major particulier de François Hollande à l’Elysée. Dans la mesure où cette cimenterie syrienne de Lafarge située au nord du territoire dans la zone occupée par Daech, servait de temps à autre de zone de repli pour les forces spéciales françaises. Ce qui leur a permis de faire du renseignement humain tant à destination de la DGSE que de la DRM. Le tout étant centralisé par la cellule militaire de l’Elysée. Mais la raison d’Etat l’emporte souvent sur la raison « tout court »…
POURQUOI BRUNO LE MAIRE A DIT NON A CAPRON
Reste enfin la tragi-comédie de la nomination du nouveau patron d'Air France. Il y a une semaine, selon des sources de Bercy, nous annoncions que Philippe Capron, directeur financier de Veolia était bien positionné pour devenir le successeur de Jean-Pierre Janaillac. En fait Philippe Capron, dont le nom ne figurait pas dans la liste misérable remise à l'Agence des Participations de l'Etat par Engon Zulder a fait figure de boule dans une partie de billard à quatre bandes au moins. Quatre histoires différentes se sont succédé pour faire échouer cette nomination. D'abord certains administrateurs d'Air France-KLM, y compris des hollandais ont prétexté que cette nomination soit faite de manière simultanée à un changement de gouvernance. Le clan KLM parce qu'il en avait assez de ne pas être écouté. Et Bercy, parce que le cabinet de Bruno Le Maire était en relation étroite avec Sébastien Bazin, le patron d'Accor, qui a annoncé son intention de racheter les 15 % d'Air France détenus par l'Etat.
La deuxième histoire, c'est justement celle des relations étroites tissées par Bercy avec Accor, sans un aval particulier de Matignon et de l'Elysée, mais sans un veto absolu non plus. De fait Pierre Yves Chabert, du cabinet Cleary Gottlieb, n'arrête pas de se démener, aux cotés de la banque Lazard pour faire avancer ce dossier d'acquisition, mandaté par Sébastien Bazin avec comme interlocuteur, le cabinet BDGS, créé il y a cinq ans par Antoine Gosset-Grainville. Ce qui explique le zèle mis par Bruno Le Maire, comme par son cabinet, pour retoquer le nom de Philippe Capron, pourtant accepté par Jean-Dominique Comolli, président du Comité des rémunérations d'Air France et par Martin Vial, le patron de l'Agence des Participations de l'Etat.
LE JEU ETRANGE DE SEBASTIEN BAZIN
La troisième histoire, c'est qu'alors que les syndicats d'Air France ont exigé qu'un nouveau patron soit nommé avant le 14 juillet, le groupe Accor a trouvé dans ces manoeuvres pour évincer Philippe Capron le moyen de gagner du temps. Car pour l'heure Sébastien Bazin n'a pas encore convaincu son board du bien-fondé de cette opération. Surtout, il n'a pas encore réuni les capitaux nécessaires à cette opération, dans la mesure où Accor envisage de créer une holding intermédiaire contrôlée à 51 % afin de loger éventuellement sa participation dans Air France. Le groupe hôtelier a approché plusieurs investisseurs opportunistes ainsi que des family-Office pour les 49 % restant. Mais il a du mal, pour l'heure à réunir l'argent nécessaire.
Enfin la quatrième histoire est celle jouée par les syndicats d'Air France, que la situation actuelle arrange, dans la mesure où ils font la loi face à une Anne-Marie Couderc inexistante. Et si effectivement dans deux semaines, une solution n'est pas trouvée, il ont déjà annoncé qu'ils reprendront leur mouvement de grève, quitte à plomber la saison estivale pour Air France. C'est dire si beaucoup d'intervenants différents avaient intérêt à éviter qu'une forte personnalité prenne le manche d'Air France. Il reste à savoir quelle responsabilité portera, in fine, Bruno Le Maire, en cas de nouvelle dégradation de la situation d'Air France et pourquoi il met tant de zèle à faire réussir le projet incongru annoncé par Sébastien Bazin.
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite
ÉDITORIAUX
Éditorial / Yves de Kerdrel
Éditorial / Le monde ancien frappe à la porte de Macron
17/06/2018 - 06:30

