Politique monétaire
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Le testament de Benoît Coeuré
Un grand colloque est organisé aujourd'hui à Francfort en l'honneur de Benoît Coeuré pour marquer la fin de ses huit années de mandat au sein du directoire de la BCE. Signe que le Français aura marqué l'institution, dont il était depuis 2012 le principal responsable des relations internationales, des opérations de marché et des infrastructures de paiement. Benoît Coeuré aura également mené d'importants travaux de recherche sur les cryptomonnaies pour le G7, salués par la nouvelle présidente Christine Lagarde lors de sa conférence de presse de décembre.
Alors qu'il s'apprête à quitter la banque de Francfort pour rejoindre la BRI dont il dirigera le nouveau hub technologique, Benoît Coeuré a donc accepté de se livrer dans une longue interview en forme de testament, publiée dans les colonnes de Libération. Un compte rendu très éclairant puisque sans tabou, dans lequel le Français évoque notamment l'opposition allemande au sein des gouverneurs, la future consolidation du secteur bancaire européen ou encore la crise de la dette grecque.
Benoît Coeuré s'est tout d'abord félicité que la BCE puisse prendre des décisions "à la majorité simple", permettant à l'institution d'avancer et de trancher plus vite que d'autres instances européennes. Il a en revanche plaidé pour que les votes soient publics, c'est-à-dire que chaque gouverneur de banque centrale dise ouvertement comment il se prononce au moment des décisions de politique monétaire. Une pratique appliquée par plusieurs autres grandes banques centrales, dont la Fed et la BoE, qui divulguent systématiquement la façon dont les gouverneurs ont voté à l'issue des réunions de politique monétaire. La BCE a plusieurs fois hésité à faire de même, notamment en 2013, lorsque l'institution a décidé de publier des "minutes", sur le modèle du FOMC. Mais Francfort avait finalement pris le parti de ne dévoiler qu'un compte rendu des échanges entre gouverneurs, sans citer de noms. Or, selon Benoît Coeuré "chacun devrait assumer son vote et expliquer en quoi il est dans l'intérêt de la zone euro, car les gouverneurs de la banque centrale nationale siègent à titre personnel et pour défendre l'intérêt collectif et non pas seulement celui de leur pays".
Sur l'opposition systématique de la BundesBank aux décisions de la majorité justement, et notamment à celle de lancer les opérations monétaires sur titres OMT au moment de la crise de la dette souveraine en 2012, Benoît Coeuré a rappelé que la BCE n'avait pas à l'époque pratiqué le financement budgétaire en décidant de la sorte. "Nous avons conditionné notre intervention à l'activation d'un programme d'ajustement du Mécanisme européen de stabilité (MES). C'est essentiel car ainsi ce n'est pas la BCE qui réforme l'économie ou remet sur pied les finances publiques du pays qui demande l'aide : il le fait lui-même dans le cadre d'un programme négocié avec le MES". De manière plus large, le gouverneur a exprimé son regret de ne pas avoir réussi à convaincre l'opinion allemande du bien-fondé de la politique de la BCE. Qui selon lui a toujours cherché à équilibrer épargne et consommation par l'ajustement de ses taux d'intérêt. Et qui d'autre part a assoupli sa politique à des périodes de ralentissement profond pour l'économie de la zone euro, qui avait donc besoin d'un support financier supplémentaire.
En membre du directoire convaincu, le gouverneur a également défendu la politique de taux négatifs menée par la BCE. "Ce n'est pas à cause de la BCE que les taux sont bas (...) c'est parce qu'il y a un excès d'épargne dans l'économie". Le gouverneur est même allé plus loin en révoquant l'idée qu'une telle politique puisse peser sur la profitabilité des banques. Selon lui c'est bien plutôt leur base de coûts beaucoup plus élevée qu'aux États-Unis ou au Royaume-Uni qui leur nuit. "Il y a trop de banques en Europe et la consolidation n'a pas commencé", a ajouté benoît Coeuré, sans détour.
Parmi ses plus grandes fiertés ? Le maintien de l'intégrité de la zone euro, au moment de la crise de la dette en 2012, grâce à la mise en place des opérations monétaires sur titres. Le sauvetage de la Grèce et enfin le lancement du programme de quantitative easing en 2015, qui a permis d'éviter la déflation. Ses regrets ? Avoir commencé le QE trop tard justement. Et avoir trop tardé à prendre en compte la question climatique. Le gouverneur a également déploré que l'assainissement financier de la zone euro tarde tant. "Certains, dont la France, ont mené des combats d'arrière-garde pour éviter de renforcer les fonds propres de leurs grandes banques", affirme le membre du directoire. "Maintenant il s'agit de ne pas revenir en arrière", a conclu Benoït Coeuré. Et il veillera certainement à peser dans le débat si le sujet se présentait.
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