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Les entreprises sont sevrées de marché obligataire
La tempête épidémique ne s'est pas contentée de faire plonger les actions à travers le monde depuis presque un mois : elle a également fait tanguer le marché de la dette corporate.
Dès lors, l'effondrement de l'activité des sociétés a plongé ces dernières dans l'angoisse de se retrouver à court de liquidité. Mais face à la volatilité des obligations, rares sont celles qui se sont aventurées à émettre - seulement quelques entreprises comptant parmi les signatures de la catégorie "investissement", c'est-à-dire les mieux notées par les agences de notation. A l'image de Danone en France, qui est parvenu à placer 800 millions d'euros le 11 mars. Recourir à un emprunt bancaire ne paraissait guère plus envisageable : les banques pouvaient se montrer frileuses à prêter à une société dont personne n'était capable d'anticiper la solidité financière à moyen terme, vu le contexte. D'autant plus que certaines d'entre elles s'inquiétaient de la santé de leurs bilans, craignant la dégradation de leurs portefeuilles de créances face au risque que les clients corporates mordent la poussière à cause de la crise économique en vue.
Comportements irrationnels
Résultat : les entreprises se sont ruées sur leurs lignes de crédit encore disponibles la semaine dernière. "A partir du lundi 9 mars, on a vu beaucoup de clients très inquiets de voir se tarir les sources de financement. Il est vrai qu'il existait un vrai doute, notamment vis-à-vis des billets de trésorerie [dette à court terme], utilisés par les grandes entreprises, voire de certaines institutions bancaires. Sur le marché obligataire, aucune émission ne pouvait se 'pricer'" indique un banquier. Des propos qui recoupent ceux de Frédéric Oudéa : le directeur général de la Société Générale et président de la Fédération bancaire française (FBF) expliquait mardi dernier que plusieurs grandes entreprises tiraient sur leurs lignes de crédit pour avoir accès à des liquidités "pour être davantage confiantes mais de façon relativement irrationnelle". Le phénomène, loin d'être strictement européen, s'est vérifié aux Etats-Unis : depuis le 11 mars, 16 sociétés américaines ont déclaré qu'elles envisageaient de tirer plus de 39 milliards de dollars sur leurs lignes de crédit, selon Bank of America. Parmi les cas les plus emblématiques, citons Ford, qui compte utiliser deux lignes pour 15,4 milliards de dollars au total. Avant cette date, Boeing l'avait déjà fait pour 13,8 milliards de dollars.
Si cette tendance s'est donc visiblement poursuivie cette semaine, aux dires du timonier de la FBF, les choses se sont néanmoins calmées suites au torrent de mesures de soutien à l'économie et à la liquidité des marchés financiers, annoncées depuis dimanche par les plus grandes Banques centrales de la planète.
Sur le marché bancaire d'une part. "Aujourd'hui, l'enjeu est de réfléchir à canaliser le transfert de cette liquidité vers les entreprises qui en ont besoin, alors que les autres types de financements, en particulier l'obligataire, sont moins actifs", indique le banquier. La crise sanitaire a des conséquences désastreuses sur l'activité économique, menaçant directement les cash-flows des sociétés, donc leur capacité à rembourser la dette. Les établissements de crédit affirment aujourd'hui qu'ils acceptent en conséquence des rééchelonnements, ou l'ouverture de lignes supplémentaires. En France, la garantie de l'Etat apportée à 90% des montants des nouveaux crédits facilite les choses, tout comme la solidité des bilans des banques, sans commune mesure avec la situation qui mena à la crise financière de 2007-08. "Les nombreuses lignes purement bancaires que nous accordons sont des bridge : elles ont vocation à être refinancées sur le marché obligataire dès qu'il se réouvrira", poursuit le professionnel.
Un marché sur courant alternatif
D'autre part, sur le marché obligataire, les outils massifs déployés par la Réserve fédérale américaine (Fed), notamment le rachat de billets de trésorerie (commercial paper), a ouvert quelques perspectives aux émetteurs américains. Après un lundi vierge, 28 milliards de dollars d'obligations ont été levés le lendemain par les entreprises outre-Atlantique, notamment le pétrolier Exxon (pour 8,5 milliards) et PepsiCo (6,5 milliards), qui utiliseront tous deux le produit de l'opération pour rembourser des billets de trésorerie. La fenêtre s'est refermée le lendemain, avec beaucoup moins d'opérations, mais s'est réouverte hier avec six opérations : Walt Disney pour 3 milliards de dollars à 5 ans, UPS pour 2,5 à 3 milliards, Northrop Grumman (noté BBB) pour 1,5 milliard, ainsi que les financières Citigroup, JPMorgan et MetLife.
Ces sociétés sont ce que l'on appelle de belles "signatures" : elles sont toutes classées par les agences de notation en catégorie "investissement" (investment grade), qui regroupe les notes de meilleure qualité de crédit (de AAA, la meilleure et inatteignable pour une entreprise, à BBB-). Mais dans l'ensemble, le marché des émissions est très calme : seules 40 entreprises de cette catégorie ont vendu des titres en mars, soit le plus faible nombre depuis deux ans.
Le redémarrage du marché obligataire sur des bases moins volatiles n'est pas pour tout de suite. "Les sociétés moins bien notées avec des liquidités plus faibles et des échéances de refinancement obligataire à court terme courent des risques", estimait mardi l'agence de notation Moody's dans une étude.
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