Sur les marchés
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Les émissions de dette d'entreprise confirment un mois de mars exceptionnel
Le paradoxe s'est confirmé. En dépit de l'effondrement des Bourses, en dépit de l'absence de visibilité sur l'issue de la pandémie de coronavirus, les émissions d'obligations d'entreprise ont atteint des records absolus aux Etats-Unis et au niveau mondial pour un mois de mars. En Europe, il s'agit du troisième meilleur mois de mars. Il est vrai, mars est traditionnellement dynamique sur les marchés de crédit, la plupart des entreprises ayant publié leurs comptes annuels. "Les corporates mettent à jour leurs programmes d'émission", souligne un banquier. Mais tout de même, une telle ruée était imprévisible...
Concrètement, 327,6 milliards de dollars de titres de dette ont été émis dans le monde en mars 2020, soit… 31% de plus qu'il y a un an et 50% de plus qu'en janvier dernier, où l'épidémie n'avait pas encore imprimé sa marque. Encore plus marquant, ce montant est nettement supérieur au record précédent (286 milliards de dollars). Aux Etats-Unis, la somme totale a frôlé les 200 milliards de dollars (198,5), soit près du double de celle de janvier dernier et par rapport à l'année précédente. Elle représente également un saut : jamais un mois de mars n'avait dépassé les 140 milliards de dollars (132 milliards en 2015). En Europe, où 41,4 milliards d'euros ont été émis, seuls 2017 et 2016 ont fait mieux (45 et 43 milliards d'euros).
En revanche, quels que soient les continents, le nombre d'opérations (470 dans le monde par exemple) est relativement faible par rapport aux années précédentes (plus de 700 entre 2016 et 2019). On peut y voir la très forte volonté des investisseurs de placer leurs liquidités (qui ont atteint un niveau très important), matinée toutefois d'une volonté de sélection accrue dans le contexte actuel, pour privilégier exclusivement les signatures de qualité (notées dans les catégories investissement par les agences de notation).
Des circonstances favorables
La quantité de cash dont disposent les investisseurs a rencontré la forte crainte chez les entreprises de se retrouver à court de liquidité, suite à l'effondrement des marchés financiers consécutif au début de l'expansion de l'épidémie, avant que les autorités internationales ne multiplient les programmes de soutien au financement de l'économie.
Ces mesures, annoncées par les principales Banques centrales (Réserve fédérale américaine, BCE et Bank of England en particulier) à partir du 9 mars, ont par la suite rassuré les investisseurs. D'où des transactions relativement importantes, avec des multiples de sursouscription impressionnants : de 2,5 pour le géant britannique Diageo à… 23 fois pour le français Air Liquide. Dernière opération du mois de mars en France, Pernod Ricard (noté BBB+) a pu émettre 1,5 milliard d'euros en deux tranches à 5 et 10 ans, pour une demande de 5,5 milliards (soit un multiple de souscription de 3,7). L'appétit des investisseurs pour du papier de qualité a permis aux corporates de faire baisser le coût de leurs obligations entre la fourchette de prix initiale et le coupon final (60 points de base pour ADP par exemple). Les coupons sont en moyenne supérieurs à ceux d'avant l'épidémie, bien entendu, mais ils restent très raisonnables en raison de la faiblesse des taux directeurs, que les Banques centrales ont encore baissés pour espérer modérer les conséquences économiques de la crise.
Ayant ainsi préservé leurs liquidités, les entreprises les mieux notées espèrent donc conserver un peu de sérénité et préparer au mieux la reprise économique, même face à l'absence de visibilité sur son horizon. Du côté des émetteurs notés en catégories spéculatives (ou high yield), il va falloir patienter. Les banquiers n'anticipent pas de reprise avant l'été, loin s'en faut. "Mais les entreprises high yield peuvent pour l'instant compter sur les lignes émises en 2019 pour profiter des taux bas", explique l'un d'eux.
Si les belles signatures se préparent à la reprise, leur bilan ressortira fragilisé de cet épisode. Leur capacité à résorber l'accumulation de dettes en 2020 sera scrutée par les marchés. Les entreprises devront donc accorder la priorité à la génération de trésorerie, ou envisager une grande vague de cessions d'actifs. Une perspective qui réjouira les banquiers en M&A...
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