Politique économique
Politique économique
Série : les Patrons et "le Monde d'Après" - Mathilde Lemoine
Y aura-t-il, pour vous, une "France d’après" cette crise sanitaire et économique ?
J’espère ! car cette crise a mis en exergue l’impréparation aux épidémies de grippe qui se multiplient en Asie et surtout le manque de politique d’accompagnement du vieillissement et de gestion de l’accroissement de la population, en particulier en France. Appréhender le vieillissement ne peut pas se réduire à la création d’une 5e branche quant à l’augmentation de la population, elle n’exacerbe pas seulement les risques environnementaux.
La crise du coronavirus va-t-elle rebattre les cartes de la mondialisation ?
La réélection de Xi Jinping en octobre 2017 avait déjà rebattu les cartes de la mondialisation en en faisant un instrument d’expansion de la Chine et de renforcement de son leadership mondial. Les tensions sino-américaines sont structurelles et la pandémie de Covid-19 n’a fait que les exacerber.
Cette crise pourrait aussi accélérer les mouvements de régionalisation déjà à l’œuvre. L’intégration régionale asiatique est impressionnante et ne résulte pas de l’effondrement post 2008 de la croissance occidentale, mais d’une hausse du PIB potentiel selon nos travaux économétriques. Après l’"européanisation" des échanges, l’"asiatisation" des échanges est en marche et en conséquence la multiplication des chaînes de valeur asiatiques aux dépens de chaînes de valeur Europe-Asie et États-Unis-Asie.
En parallèle, les entreprises européennes vont chercher à sécuriser leur processus de production. La plupart des pays de l’Est se sont considérablement développés et pourraient participer à ce mouvement.
Faut-il davantage de "souverainisme économique" comme le dit le Chef de l’État ?
Les pays membres de l’Union européenne, qui ont largement profité du marché unique, risquent de devoir céder leur place de premier exportateur mondial à l’Asie. Pas seulement parce que la Chine n’applique pas les règles de l’OMC, mais aussi parce que l’Asie s‘est considérablement développée depuis 2008. Que les chefs d’États et de gouvernement européens souhaitent renforcer une partie de leur souveraineté grâce aux mécanismes déjà existants comme l’exception culturelle, la PAC, l’investissement technologique, l’Eurosystème afin de pouvoir imposer eux aussi leurs normes et valeurs est cohérent. La crise sanitaire a montré que l’indépendance en matière de santé était aussi un but à poursuivre.
En parallèle, il existe des aspirations à développer une économie plus locale comme le rend possible le transfert de compétences au niveau régional notamment par la loi NOTRe. Mais si cela consiste à privilégier certaines entreprises nationales, le paradoxe est que les consommateurs risquent de ne pas s’y retrouver.
Êtes-vous inquiets de l’état de nos finances publiques après cette crise ?
Pas plus qu’avant la pandémie ! La France était l’un des derniers pays de la zone euro à avoir un déficit primaire (-1.6% du PIB en 2019). Le contrôle de la courbe des taux par la Banque centrale européenne permet de limiter le risque lié à leur augmentation, mais la persistance de taux bas est aussi le signal d’une croissance tendancielle affaiblie.
Le problème est surtout le manque d’efficacité ou d’impact des dépenses publiques. J’ai été membre de la Commission Action publique 2022 (CAP 2022) qui avait pour ambition de "transformer le service public" et malheureusement il n’y a pas de suivi ni de mesure de l’impact de la mise en œuvre des propositions. La transformation numérique c’est très bien, mais elle n’est qu’un instrument au service d’un accès facilité aux études, à la formation continue en particulier pour les populations les plus fragiles. La crise actuelle montre que cela n’a pas été le cas.
L’État a largement délégué aux régions la définition et l’application de la politique d’apprentissage et de formation professionnelle, mais aussi celles "des orientations en matière de développement économique". Comment s’assurer que cela ne va pas engendrer de nouvelles inégalités ? Il serait utile d’en mesurer les effets collatéraux éventuels et leurs conséquences : spécialisations régionales induisant une plus grande dépendance aux cycles internationaux, accroissement des inégalités régionales en fonction des "orientations en matière de développement économique"…
L’économie va bénéficier du plan de relance européen "Next generation EU", mais la question de la gouvernance de sa mise en œuvre reste totalement ouverte. Or compte tenu de son activisme européen, la France a une responsabilité d’exemplarité particulière en la matière.
Si vous deviez souffler une mesure à nos dirigeants, quelle serait-elle ?
Soutenir l’investissement privé… et public.
L’économie française est entrée dans la crise avec un déficit d’investissement. Si l’investissement privé a rattrapé son niveau de 2008, c’est insuffisant pour compenser la dépréciation du capital et stopper le vieillissement de nos structures de production y compris dans les services. Bien sûr, la demande est un déterminant essentiel de l’investissement, mais la visibilité des politiques économiques comme sa rentabilité sont aussi des paramètres influençant la décision d’investir. En 2001, mais aussi en 2008, l’administration américaine a mis en œuvre des mécanismes d’amortissement accéléré. Les travaux économétriques montrent que cela a permis d’accroître l’investissement significativement sans effet d’aubaine puisqu’une fois la mesure arrêtée ils ont repris leur rythme de croissance tendanciel. Il est illusoire de croire que des "poches" sectorielles suffisent à accélérer l’accumulation de capital. Il faut non seulement une mesure transversale pour stopper le processus délétère de vieillissement des structures de production, mais aussi une mesure de soutien à la mise aux normes sanitaires.
Avec mon collègue fiscaliste Patrick Careil, nous avons proposé un plan en trois volets. Premièrement, une aide à court terme pour les entreprises qui ne font pas de bénéfice ou qui sont en perte sous forme de carry back (report en arrière des pertes 2020 et 2021 sur les bénéfices contractés dans le passé). Deuxièmement, un crédit d’impôt "Protection sanitaire" pour les investissements relevant de ce champ couplé à une mesure de soutien à la modernisation de l’appareil productif. Ce dernier pourrait prendre la forme d’un amortissement pendant 5 ans à 150% des commandes d’équipement informatique et de télémédecine, de robots, de machines-outils, d’imprimantes 3 D, de process d’intelligence artificielle… Troisièmement, une mesure plus pérenne pour accompagner le redressement de l’économie. Il pourrait ressembler à un amortissement fiscal dégressif à 100% des équipements dont la durée de vie est inférieure à 10 ans ce qui exclut les bâtiments. C’est d’ailleurs un des volets du plan de relance allemand.
Tout doit être fait pour éviter une nouvelle phase de vieillissement de notre appareil productif dramatique puisqu’il hypothèque la croissance tendancielle, engendre un appauvrissement en limitant la croissance de la productivité et des salaires et est incohérent avec la volonté de "rapatrier" des processus de production.
Quant à l’investissement public, il est encore inférieur à son niveau de 2008. La croissance des dépenses publiques s’est faite à ses dépens. Sa relance aurait un effet d’entraînement sur l’investissement privé et pourrait aider à poursuivre les ambitions de transition environnementale.
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