Feuilleton de l'été
Feuilleton de l'été
Série d'été - Ils et elles vont construire le monde d'après - Isabelle Garcia
Isabelle Garcia est l'un des trop rares exemples de la méritocratie républicaine à la française. Fille d'un émigré espagnol et d'une mère ayant arrêté l'école après le certificat d'études, la jeune fille grandit dans une cité sensible de Nice, et poursuit sa scolarité dans le collège de quartier. En quatrième, elle est repérée par sa professeur de mathématiques, qui lui recommande de postuler en classe prépa après le Bac. "Sans elle, je n'aurais jamais entendu parler des prépa, ni osé en présenter", explique l'intéressée, qui entre donc en "prépa étoilée" Physique-Chimie au lycée Massena de la ville. "A l'époque, les seuls modèles de jeunes que nous avions et qui avaient réussi dans leur vie étaient des acteurs ou des sportifs. Il n'y avait pas encore comme aujourd'hui des exemples d'entrepreneurs à succès", se souvient-elle.
Au bout de deux ans, Isabelle Garcia intègre les Mines de Nancy, où elle choisit de se spécialiser en génie civil. L'étudiante à la fibre hispanique décide de faire sa dernière année à l'université Polytechnique de Barcelone dans l'aménagement du territoire. Pendant ses cinq années d'enseignement supérieur, la jeune femme se démène pour faire financer ses études, obtient plusieurs bourses de la région et complète par des cours à domicile, tout en faisant les inventaires de nuit chez Auchan. Des expériences qui ont certainement contribué à forger le caractère de cette fonceuse, bien décidée à aller découvrir d'autres horizons. "J'avais envie de découvrir qu'il peut y avoir d'autres modes de fonctionnement que celui qu'on m'avait présenté petite et de me bousculer pour sortir de ma zone de confort, habitude que j’ai conservée depuis", explique Isabelle Garcia.
Diplôme en poche, la jeune femme entame sa carrière chez Bouygues Construction, où elle est d'abord envoyée en Afrique du Sud afin de participer à la réponse d'appel d'offre destinée à construire une ligne ferroviaire entre Johannesbourg et Pretoria pour la Coupe du Monde de football de 2010. Bouygues, qui mène le projet en joint venture avec la RATP et Bombardier, remporte le projet, crucial pour permettre au pays d'accueillir l'événement sportif: la FIFA avait fait de cette liaison de transport rapide une condition pour que la coupe du monde ait lieu là bas. Forte de ce premier succès, la jeune femme rentre en France, toujours pour le compte de l'entreprise de travaux publics. Mais très vite, l'appel de l'étranger est plus fort. Le ministère des Affaires étrangères la contacte pour un poste à Buenos Aires, comme assistante de coopération à l'ambassade de France. "Mon expérience en Afrique du Sud avait déjà été une grande claque pour moi, dans le bon sens du terme. Je me suis dit qu'à 23 ans, aller travailler en ambassade serait une expérience unique et que personne ne pourrait me reprocher de l'avoir fait, à ce stade de ma carrière". A l'ambassade, Isabelle Garcia est notamment chargée d'organiser des séminaires, de gérer les missions de responsables politiques en déplacement sur le territoire et de mettre en place des projets de coopération en R&D. Mais après deux ans en poste et quelques mois au sein d'une grosse entreprise de BTP argentine, la jeune femme décide de retourner dans l'Hexagone, au début de la crise de 2008.
De retour à Paris, Isabelle Garcia est chassée par la SNCF, qui lui propose un poste de management, au sein de la gare de Lyon. "Il s'agissait notamment de gérer la gare pendant la construction de la nouvelle verrière, baptisée le hall 2, qui accueille 100 millions de voyageurs par an", explique l'intéressée, que son expérience passionne pendant près de 5 ans. "La gare est le réceptacle d'une multitude de métiers liés au train, du conducteurs aux contrôleurs et aux aiguilleurs", explique la jeune femme. Après cette expérience très terrain, elle est chargée de mener la conduite du changement et la transformation digitale du métier d'agent des gares, ces 1500 agents de maintenance au service de la SNCF, notamment responsables des dépannages et interventions lorsqu'un panneau d'affichage ne fonctionne plus. Isabelle Garcia met alors en place de nouvelles méthodes de management, afin de gagner en efficacité, automatise une partie du management de dépannage et d'interventions sur site et digitalise le reporting post intervention. "J'ai souhaité repositionner les agents en vrais docteurs des gares, fiers de leur métier, pour qu'ils n'aient plus la seule tâche ingrate de surveiller l'équipement mais qu'ils puissent mieux anticiper les problèmes", explique Isabelle Garcia, qui estime que son expérience de terrain gare de Lyon l'a beaucoup aidée à dialoguer avec les agents. "Ce poste m'a aussi aidée à mieux me connaître : j'adore avoir la tête dans les étoiles et les pieds dans la gadoue et c'est ce que j'ai fait pendant quatre ans. Dans une même journée, je pouvais le matin construire la vision du métier de demain et aller l'après-midi poser des capteurs IoT en gare de Limoges". Elle est ensuite nommée directrice des programmes digitaux à la SNCF et travaille notamment sur un projet de coopération digitale avec le Deutsche Bahn, pour le compte du président Guillaume Pepy.
Repérée pour ses talents de management et son expertise dans le digital, Isabelle Garcia est chargée deux ans plus tard de porter la réponse de la SNCF à l'appel d'offres pour les trains d’équilibre du territoire (TET) aujourd’hui opérés par Intercités, dans le cadre de la libéralisation du rail. "La fin du monopole de la SNCF a été annoncée en 2019. La SNCF cherchait quelqu'un d'innovant et pouvant penser en rupture, pour porter la réponse à ce premier appel d'offre", explique Isabelle Garcia, qui planche donc depuis deux ans sur la réponse à l'appel d'offre des lignes Nantes-Lyon et Nantes-Bordeaux. La nouvelle directrice mesure bien la responsabilité qui lui a été confiée, puisque si la SNCF perd, ce serait "la première fois que des cheminots seraient transférés et travailleraient pour un nouvel opérateur privé". Mais la responsable sait aussi bien s'entourer et oeuvre au sein d'une "dream team", qui elle l'espère, l'aideront à remporter ce nouveau challenge.
Parmi les personnalités rencontrées au cours de sa carrière et qui continuent de l'inspirer, Isabelle Garcia aime citer Maud Bailly, de quelques années son aînée, désormais Chief Digital Officer chez Accor et qui passa quatre ans à la SNCF, comme directrice de la Gare Montparnasse puis directrice des trains. "C'est une femme audacieuse, qui pousse à oser et réaliser ses ambitions", raconte Isabelle Garcia. Mais cette femme, qui ne juge pas les personnes uniquement par leur carrière, aime aussi citer en exemple un mainteneur de la gare de Lyon, avec 30 d'expérience passionné par le ferroviaire et son entreprise, qui a notamment écrit de nombreux ouvrages sur le patrimoine de SNCF. "Il y au sein de mon entreprise des personnes inspirantes à tous les niveaux" résume-t-elle. Si elle y est extrêmement attachée, elle ne rejette cependant pas l'idée de repartir à l'étranger dans quelques années, pour se bousculer de nouveau et découvrir une autre culture.
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