Feuilleton de l'été
Feuilleton de l'été
Série d'été - Ils et elles vont construire le monde d'après - Yann Brillat-Savarin
Qu’est-ce qui a amené Yann Brillat-Savarin, nommé l’année dernière vice-président exécutif de Faurecia à l’âge de 39 ans, dans l’équipement automobile, lui dont le nom prédisposerait davantage à la science gastronomique (il descend du frère du célèbre auteur culinaire) et la tradition paternelle à la fonction publique ? La volonté de sortir de sa zone de confort et de poursuivre l’idéal de l’"honnête homme" propre au Grand Siècle.
Yann Brillat-Savarin a traduit cette quête en mariant, dans son parcours universitaire comme dans sa vie professionnelle, la culture de l’ingénieur et le business. Concrètement : école des Mines, avec une spécialisation en production et chaîne d’approvisionnement, et Sciences Po Paris, option Stratégie et management. Il ajoute, côté loisirs, le piano, en particulier en improvisation.
"A mes débuts en tant qu’ingénieur, l’automobile m’est apparue comme un environnement d’apprentissage idéal, confie le jeune dirigeant. C’est un secteur très riche, qui marie l’excellence opérationnelle, la complexité logistique, l’innovation technologique, le design, le marketing… avec une dimension internationale forte." Une préoccupation qui trouve son expression dans un stage en supply chain chez Renault pendant ses études aux Mines, puis une première expérience de plus de six ans chez Michelin, le numéro deux mondial du pneumatique.
Il vit une véritable expérience de terrain chez le Bibendum. Il travaille d’abord plus de quatre ans dans l’usine de Monceau-les-Mines, en Bourgogne. "Au cœur du réacteur", comme il dit lui-même. Il y sera successivement ingénieur méthodes, responsable du projet lean manufacturing, puis responsable d’atelier. Il passe ensuite responsable de la fabrication dans un site clermontois pendant près de deux ans. Les intitulés des postes suffisent pour comprendre que le jeune cadre se forge une culture industrielle qui ne s’acquiert pas en école. "J’ai vécu le côté humain de l’usine, puisque j’ai travaillé plusieurs mois en horaires 3x8, au rythme des ouvriers. J’ai rencontré des gens aux parcours très différents du mien et appris à respecter leur travail à sa juste valeur", ajoute-t-il. Une période qui le fait sortir de sa zone de confort, lui qui aurait pu débuter dans le milieu feutré du conseil. "Cette expérience m’a profondément marqué. Elle influence encore mes prises de décision actuelles", analyste-t-il.
Voici pour la partie ingénieur de l’"honnête homme". Puis est venu le temps de la partie business, dans le conseil en stratégie au Boston Consulting Group (BCG). Une orientation qu’il a considérée comme un MBA. Ici encore, Yann Brillat-Savarin étend ses compétences au maximum : "J’ai souhaité effectuer des missions dans tous les secteurs et dans tous les métiers – opérations, ressources humaines, stratégie…", précise-t-il. Mais il n’a pas l’intention de faire carrière dans le conseil et de finir associé. Il atteint le rang de chef de mission, qui reste opérationnel. L’expérience est un outil pour l’avenir. "Au cours de mes quatre années au BCG, j’ai acquis des méthodes de travail", conclut-il.
Mais alors qu’il aspire à retourner travailler dans un grand groupe, il croise la route du groupe Rousselet, où il va travailler comme directeur de cabinet puis directeur opérationnel. Ce holding familial est diversifié, mais il est principalement le propriétaire des taxis G7. En 2014, en pleine tourmente des VTC, voilà qui remplit le volet "sortir de sa zone de confort" ! "Lorsque l’on m’a présenté cette opportunité, la société vivait un moment charnière et était en pleine transformation. Un challenge passionnant", raconte Yann Brillat-Savarin.
Ce détour de trois ans et demi n’en a probablement pas été un, puisqu’il a traversé une réorientation stratégique sous pression et qu’il aura abordé les problématiques de mobilité hors du contexte industriel de l’automobile.
D’ailleurs, il est "chassé" par un cabinet de recrutement, qui lui propose en 2018 de prendre en charge la stratégie et le marketing de Faurecia Clean Mobility, avec un poste de vice-président de cette division : créée un an plus tôt par Faurecia, celle-ci est issue de la réorientation du pôle Emissions Control Technologies (ex-Systèmes d’échappement) et pèse 4,6 milliards d’euros, soit 26 % du chiffre d’affaires du groupe en 2019. Un changement de dénomination qui en dit long sur les défis que doit relever le secteur : "L'électrification des véhicules est une opportunité majeure pour les technologies à valeur ajoutée telles que la récupération d'énergie pour les hybrides ou la pile à combustible", expliquait l’équipementier automobile en 2017, au moment de rebaptiser sa division.
En dehors de l’équipe de Faurecia, avec laquelle il a vraiment "accroché" lors de ses premiers contacts, la nature de la transformation – vers une mobilité durable – donne également un intérêt supplémentaire à ce poste : "J’ai trois jeunes enfants et c’est aussi pour eux que je cherche à avoir un impact positif sur la société", justifie le dirigeant. Il pense que son profil, relativement rare dans le secteur (connaissant à la fois la stratégie et l’usine), a intéressé Faurecia – ce qui légitime ses choix d’études et de carrière.
D’ailleurs, après un peu plus d’un an au sein de Clean Mobility, il est appelé en avril 2019 à prendre la succession d’Hervé Guyot, parti en retraite, au poste de vice-président en charge de la stratégie de l’ensemble du groupe. A 39 ans, il intègre ainsi le comité exécutif du huitième équipementier automobile mondial (hors pneumaticiens).
Où se voit-il dans cinq ans ? Pas facile de répondre, surtout que la progression a été plus rapide qu’il ne l’avait imaginé. En tout cas, "je m’inscris dans la durée chez Faurecia", assure Yann Brillat-Savarin. De toute façon, il a le temps, étant donné son âge. "Je serai très heureux de saisir une opportunité à l’international", explique-t-il, lui qui coordonné déjà les activités de l’équipementier en Inde et en Thaïlande, dont la taille ne justifie pas encore de bénéficier d’une direction propre au niveau du groupe.
Quels conseils donne-t-il aux jeunes ? "Il ne faut pas hésiter à sortir de sa zone de confort. Il est important aussi de savoir se démarquer, en s’affranchissant du regard des autres : il peut être intéressant de ne pas avoir de parcours standard", explique Yann Brillat-Savarin, qui recommande également d’être "sensible aux signaux faibles", comme l’intuitu personæ.
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