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Patrick Drahi joue l'opportunisme face aux minoritaires d’Altice Europe
Une période de forte volatilité des marchés, comme celle que nous vivons depuis le début de la crise sanitaire, crée toujours des opportunités. Patrick Drahi en profite, pour sortir à bon compte les actionnaires minoritaires d'Altice Europe : il a annoncé vendredi son intention de racheter, à travers son holding Next Private, les titres d’Altice Europe qu’il ne détient pas encore et de retirer de la cote cette société, qui regroupe notamment l’opérateur télécoms SFR et le média BFM TV.
"La structure actionnariale proposée permettra d'accroître l'accent porté sur l'exécution de la stratégie à long terme et souligne ma confiance et mes convictions dans les perspectives d'Altice Europe […] Avec mon engagement personnel permanent, Altice Europe maintiendra en son cœur le modèle fondamental d'Altice", a-t-il justifié dans le communiqué, voulant ainsi affranchir son groupe de la volatilité de la Bourse et des coûts financiers et en temps. Il faut dire que les plus de 28 milliards d'euros de dette nette au 30 juin peuvent rendre les investisseurs nerveux.
Avec 78% des droits de vote d’Altice Europe, structure cotée aux Pays-Bas, l’homme d’affaires n’a en effet guère besoin des actionnaires minoritaires. D’autant plus qu’ils s’étaient montrés frondeurs ces derniers temps, en rejetant par exemple à la quasi-unanimité la rémunération des dirigeants à l’AG du 26 juin, dans une protestation aussi symbolique qu’impuissante.
Une sortie de cote à bon compte, parce que si Patrick Drahi propose 4,11 euros par action, soit une prime flatteuse de 24% par rapport au cours de clôture de jeudi et une prime plus modeste de 16,5% par rapport au cours moyen pondéré des six derniers mois, le montant reste inférieur aux niveaux auxquels évoluait le titre avant la pandémie. Il était monté jusqu’à 6,78 euros en février et évoluait au-dessus de l’offre du fondateur d’Altice Europe depuis le mois de septembre 2019. Au prix proposé, Patrick Drahi devrait alors lâcher 2,5 milliards d’euros, valorisant ainsi 100% du capital d'Altice Europe environ 4,9 milliards. L'homme d'affaires profite ainsi de la sous-valorisation du secteur des télécoms en Europe vis-à-vis de ses homologues américains, lié en particulier à leurs dépenses d'investissements, qui sont à un sommet notamment en raison de la 5G. Il profite également de la faiblesse des taux d'intérêt pour financer l'opération grâce à un prêt arrangé par BNP Paribas. Altice Europe est conseillé par Lazard et ses administrateurs indépendants sont conseillés par LionTree.
Les investisseurs ne s’y sont pas trompés : le titre a cloturé vendredi à 4,115 euros, grâce à un bond logique de 24,5%, s'alignant sur l'offre, mais il a évolué légèrement au-dessus du prix de l’offre pendant quasiment toute la séance. Une façon de manifester leur scepticisme ? Faisant chauffer les tableurs Exccel, les analystes sont plus partagés sur l'intérêt de l'offre. Le courtier Oddo BHF estime que l'offre n'est pas déshonorante : elle représente 5,7 fois l'Ebitda d'Altice Europe, contre 4,1 fois pour Orange. Mais Credit Suisse, qui juge l'opération "opportuniste", souligne en revanche que le multiple valeur d'entreprise/Ebitda de l'offre est inférieur à la moyenne du secteur : la sortie de cote de l'espagnol Masmovil par les fonds KKR, Cinven et Providence se fait par exemple à un multiple de 8 fois l'Ebitda.
Patrick Drahi a toujours eu une vision très utilitariste de ses actionnaires. Déjà en 2015, soit un an après l'introduction en Bourse, il avait créé deux classes d’actions à droits de vote très déséquilibrés – une possibilité offerte par le droit néerlandais, que l’on retrouve aussi aux Etats-Unis et dont profite largement Mark Zuckerberg pour conserver le contrôle de Facebook. Cette opération avait permis à l’homme d’affaires d’être tout-puissant à la tête d’Altice SA et de financer des acquisitions en titres tout en évitant de se faire diluer. Les investisseurs le lui rendaient bien. Plombé par l’endettement pharaonique du groupe, le titre est boudé : il a perdu 42% depuis le début de l’année malgré des résultats flatteurs pendant la pandémie, contre 27% pour son concurrent Orange et 17% pour l’indice sectoriel européen des télécoms.
La réaction n'est guère meilleure sur le marché obligataire. "En termes de qualité de crédit, si l'offre se traduit par un retrait des actions Altice Europe de la cote néerlandaise, on pourra s'attendre à une dégradation de la transparence financière, qui est déjà une des faiblesses du groupe depuis quelques temps. L'absence de minoritaires et de comptes à rendre au marché boursier donnera tout de même encore un peu plus de liberté à Patrick Drahi [...]. En l'état actuel, cette opération est globalement négative pour le crédit Altice Europe, comme le confirme le marché secondaire puisque les échéances obligataires 2025 perdent entre 0,5 point sur la partie Altice France et un point sur Altice International. [La] signature Altice Europe, qui affiche un levier financier élevé avec une dette nette de 28,6Md€ à fin juin représentant près de 6x la valorisation du capital accordée par l'offre publique envisagée", commentait ce matin Alain Lopez, analyste crédit chez Octo Finances.
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