Politique économique
Politique économique
VGE fut d'abord un excellent Ministre de l'économie
Dans les nombreux hommages et évocations qui ont suivi le décès de Valéry Giscard d’Estaing, un élément a été quelque peu occulté : son long passage rue de Rivoli (il n’a pas connu Bercy) et les performances de sa gestion des finances de la France.
Dans la durée d’abord : VGE a géré ces finances un peu plus de quinze années, soit de janvier 1959 à mai 1974 moins un intermède de janvier 1966 à juin 1969 après que de Gaulle l’ait "congédié comme un domestique". Une durée qui doit faire rêver Bruno Le Maire ! Seul Colbert a fait mieux, de trois années. Mais si l’on peut bien considérer qu'en tant que Président de la République, il a suivi étroitement les affaires, c’est durant près d’un quart de siècle que l’économie française a été sous la coupe de Giscard d’Estaing.
VGE, secrétaire d'État à 33 ans
Pour son bien ? Assurément. Et il est certain que la victoire de VGE en 1974 a été due, pour une large part, à l’image d’un homme succesfull qu’il avait réussi à imprimer dans la mémoire des Français par les performances de sa gestion. Dans un bloc-notes de juin 1964, François Mauriac décrivait déjà "le personnage qui correspond à une certaine idée, chez le téléspectateur et surtout chez la téléspectatrice, de l’homme fort, riche, puissant, intelligent, équilibré, qui gagne à tous les coups".
Une telle image n’aurait pas fonctionné si sa gestion effective s’était accompagnée de chômage et de perte de pouvoir d’achat. C’est d’ailleurs c’est ce qu’on observera à la fin de son septennat. La dégradation de son image tiendra plus au rebond de la crise dû au second choc pétrolier qu’à l’affaire des diamants. Même si l’un n’empêche pas l’autre.
Il est des secrétaires d’État qui ne sont nommés que parce qu’ils sont des amis du ministre, qu’ils équilibrent politiquement le gouvernement ou encore parce que l’on compte sur eux pour surveiller le ministre. Avec Giscard, secrétaire d’État auprès du ministre des Finances Antoine Pinay, rien de tel. D’abord, contrairement à ce que l’on croit souvent, s’il rentre à 33 ans Rue de Rivoli, il le doit moins à Pinay, "l’homme au chapeau rond", le ministre fétiche des épargnants, l’ami de la famille Giscard-Bardoux, qu’à l’amitié du Premier ministre de la Cinquième République, Michel Debré. Le fondateur de l’Ena et l’ancien élève se fréquentent depuis quelques années. Ils sont liés par un attachement au maintien de la France en Algérie et une volonté de moderniser la France et son économie.
Un lien étroit entre Giscard et Debré
D’ailleurs le jeune homme est si sûr de lui qu’il impose à son ministre Antoine Pinay de lui donner le titre de secrétaire d’État aux Finances et non au Budget. Pas question pour lui d’être sur le même pied que l’autre secrétaire d’État, un industriel vieil ami du ministre et sera donc "secrétaire d’État aux affaires économiques", ce qui ne veut rien dire.
À peine en place, Giscard délimite son territoire. Traditionnellement, le ministre désigne les collaborateurs de ses secrétaires d’Etat. Avec Giscard, il n’en est pas question. Il nomme seul son cabinet et, outre son ami Poniatowski, il fait venir trois énarques, Sérisé, Fourcade et Calvet. Nominations qui annoncent l’invasion des technocrates dans la haute administration et la volonté de Giscard de s’imposer.
Effectivement, Giscard, en liaison étroite avec Debré à Matignon, veille étroitement à la mise en œuvre et au suivi de la politique économique et financière définie par le plan Pinay-Rueff et qui constituera le cadre de la croissance pour plus de vingt ans. Il raconte [1] : "Je ne savais pas très bien ce que Pinay faisait de ses journées. Il me faisait confiance et m’envoyait ainsi à sa place à l’Assemblée".
Giscard assure le contact avec Matignon et est le destinataire des notes quasi quotidiennes que Debré envoie rue de Rivoli. Il assiste au conseil des ministres où le général de Gaulle s’habitue à sa présence. Il y assiste également aux accrochages acides entre Pinay et de Gaulle qui annoncent le départ du ministre. Exemple : Pinay, ayant esquissé une défense de l’Otan, provoque cette réplique glaciale du général : "Monsieur le ministre des Finances s’intéresse aux problèmes de politique étrangère ?"
Ce qui doit arriver arrivera : "l’homme au petit feutre" est remercié dès l’automne 1959. C’est un peu tôt pour Giscard. Mais la nomination rue de Rivoli du gouverneur de la Banque de France Wilfrid Baumgartner est une bénédiction pour Giscard. Baumgartner est un vieil ami de la famille. Surtout, "l’homme le plus élégant de France" n’est pas un foudre de travail. Il laisse une grande latitude à son secrétaire d’État jusqu’à son départ en janvier 1962.
La mise en œuvre du plan Pinay-Rueff
Depuis trois ans, en liaison avec l’Élysée et Matignon, Giscard applique le très complexe plan Pinay-Rueff qui comporte trois types de mesures : des mesures de rigueur avec notamment de lourdes augmentations d’impôt ; une réforme monétaire qui va donner à la France, avec le Nouveau Franc, dix ans de stabilité monétaire : et des mesures de libération des échanges qui surprennent beaucoup. L’europhile Européen VGE, membre du Comité d’action pour les États-Unis d’Europe de Jean Monnet travaille avec zèle sur un plan de redressement du pays qui doit lui permettre d’entrer effectivement dans le Marché commun.
Ministre des Finances de fait, c’est même Giscard et pas le ministre en titre qui, fin 1961, va à Washington rencontrer le président Kennedy pour rembourser le reliquat de 293 millions de dollars de la dette de guerre française. Giscard fera grand cas de cette rencontre avec Kennedy qui lui aurait demandé conseil : "Le France va mieux. Votre politique a réussi. Vous n’avez presque plus d’inflation. Puis-je vous demander un conseil ? Dites-moi ce que vous feriez si vous étiez à ma place ?"
À l’évidence, Kennedy parle au ministre des Finances de la France. Il se trompe à peine : dès janvier, Baumgartner s’en va et Giscard entre enfin dans le bureau du Grand Argentier sous son célèbre Gobelin de la "cueillette des poires". Autre changement sans doute très important pour le travail du ministre : Debré part et est remplacé par Pompidou avec qui il n’aura jamais la même proximité.
"La période la plus heureuse de ma vie, c’est lorsque j’étais ministre des Finances" aimait répéter Valéry Giscard d’Estaing. Il faut dire qu’il occupe cette fonction durant les "Trente Glorieuses". Heureux les ministres des Finances en poste durant cette période faste. Et totalement bénis des dieux ceux qui le furent encore plus précisément dans la grosse décennie 1962-1974, la décennie des "2 P : la paix et la prospérité" selon la formule de l’historien Jean-François Sirinelli.
La croissance la plus spectaculaire
"Nous sommes maintenant en paix partout, ce qui ne nous était pas arrivé depuis 25 ans… Notre prospérité atteint un niveau que nous n’avons connu en aucun temps et notre progrès social réalise une avance sans précédent" : les vœux du général de Gaulle aux Français pour l’année 1963 sont étonnamment euphoriques.
Euphoriques mais pas mensongers. La décennie 1959-1970 est la période au cours de laquelle le PIB français a connu sa croissance la plus spectaculaire, en tête de tous grands pays développés, Japon excepté : 5,8 %. Une performance qui se prolonge jusqu’en 1973 avec des taux proches de 7 % ! [2] Effet et cause à la fois, les autres grands indices sont également au vert, à commencer par l’emploi et le budget.
Pour la première fois depuis les années vingt, la France connaît un quasi-plein-emploi. Ce qui n’empêche pas le gouvernement d’observer attentivement le climat social. Le premier ministre Georges Pompidou sait que les crises surviennent souvent lorsqu’une partie de la population a le sentiment d’être exclue de la croissance. Son leitmotiv : "Si un jour on atteint les 500 000 chômeurs, ce sera la révolution en France".
Quant à Giscard, il se vante de réaliser une performance inédite depuis les années trente : l’équilibre budgétaire. À tel point qu’il envisage un moment d’en faire une règle d’or. Le budget 1964 a été présenté et, surtout, exécuté en équilibre. Enhardi par ce succès, il demande à ses services d’élaborer une loi organique créant "l’obligation d’équilibre". Sachant que de Gaulle est très attaché à la rigueur budgétaire, il est sûr de son effet. Mais surprise ! Le général est sceptique et, finalement, dit non : "Le principe est bon mais il ne faut pas être plus royaliste que le roi. Giscard démontrait qu’on ne pouvait pas établir un budget sans impasse et maintenant il veut qu’on s’y oblige constitutionnellement. Il faut se laisser les mains libres. Supposez une guerre, une dépression économique grave dont on ne puisse sortir qu’en recourant à l’emprunt, que sais-je ?"[3]
170 entretiens avec le Général de Gaulle
Il existe une fois au moins où le ministre parvient à infléchir la position du général. Celui-ci avait décidé de rapatrier le stock d’or de la Banque de France déposé à Fort-Knox. Et de le faire en envoyant le croiseur Colbert. Giscard souligne le côté provoquant de l’opération qui nous mettrait à dos pour longtemps l’opinion publique américaine. L’or est rentré mais par avion civil.
Il est même une fois où Giscard ministre dit non au Général. C’est à propos de l’Algérie : début 1962, de Gaulle lui demande de faire partie de la délégation officielle chargée de conclure les négociations avec le FLN, autrement dit, de donner l’indépendance à l’Algérie. Giscard refuse : "Je ne peux pas psychologiquement m’asseoir à la même table que ceux qui nous ont combattus". Réponse du Général : "Vous refusez ? Ah bon !" Et, raconte VGE, "il ne m’en a jamais reparlé"[4].
Les rapports entre le chef de l’État et son ministre sont d’ailleurs fréquents et de bon aloi. Du moins jusqu’à ce que Giscard reproche au Général de le "congédier comme un domestique". Auparavant, les entretiens hebdomadaires - Giscard en a recensé 170 - étaient sinon chaleureux du moins de bon aloi. Le ministre exposait en vingt minutes la situation économique du pays. Le Général écoutait attentivement puis partait un autre sujet lié à l’actualité ou à ses projets. Giscard se gardait bien de l’interrompre. Il savait ce que de Gaulle attendait de lui : de bonnes finances pour qu’il puisse faire une bonne politique étrangère.
[1] Georges Valance, "VGE, une vie" Flammarion, p.140.
[2] Serge Berstein, " La France de l’expansion", p.150.
[3] Alain Peyrefitte, "C’était de Gaulle", T. 2, p. 344.
[4] 4. G. Valance, op. cit.
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