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IPO : l'Europe pourrait connaître un redressement en 2021
Le marché des introductions en Bourse (IPO) a conservé ses particularités géographiques en 2020. Malgré la crise sanitaire, il a littéralement explosé aux États-Unis, tandis qu'il a chuté à son plus bas niveau depuis 2013 dans la zone Europe Moyen-Orient Afrique (EMEA), à 20,7 milliards d'euros (à la date du 29 décembre). Ce alors que les émissions primaires actions et hybrides ont bondi de 45 % sur le Vieux continent en 2020 : mais cette croissance a été portée par les émissions de quasi-fonds propres, les augmentations de capital avec droit de souscription et les placements accélérés, pour lesquels la demande des investisseurs a parfois crevé les plafonds, comme l'augmentation de capital de l'opérateur télécoms espagnol Cellnex en plein mois d'août, sursouscrite 45 fois.
Cette situation contraste nettement avec celle du marché américain : 457 IPO ont été lancées aux États-Unis, soit plus du double de l’année dernière, pour un total de 177 milliards de dollars, selon les statistiques recueillies par Dealogic. Soit un montant record depuis… 1999, pendant la formation de la bulle internet.
Un tel engouement des investisseurs peut surprendre étant donné le contexte pandémique - qui a plongé les acteurs économiques dans l'incertitude totale de leur avenir - et la volatilité du marché actions (traditionnellement un obstacle aux projets d'IPO) qui en a résulté. Mais le dynamisme a été porté quasiment exclusivement par les secteurs de la technologie et du numérique, qui sont apparus comme les grands gagnants de la crise, puisqu'acteurs de la mutation de l'économie vers davantage de numérisation, d'interconnexion et de nouvelles mobilités : Snowflake (société d'infrastructure dans le cloud), DoorDash (livraison de repas à domicile) et même Airbnb (pourtant dépendant de la liberté de déplacement) ont levé chacun entre 3,3 et 4 milliards de dollars, à des niveaux de valorisation importants : DoorDash valait ainsi 50 milliards de dollars en Bourse une semaine après sa cotation début décembre, Snowflake 33 milliards, tandis que l'action Palantir (analyse de données et logiciels d'espionnage), qui s'est cotée sans lever de capitaux, s'est adjugé 145 % depuis son IPO en septembre.
Certes, en Europe aussi, les technologies ont alimenté le flux, avec les sociétés d'e-commerce Allegro et THG. Mais en dehors du facteur sectoriel, le marché américain a bénéficié d'un allié de poids : les Spac (Special Purpose Acquisition Companies). Créé au tout début des années 2000, ce produit financier consiste en la cotation d'une coquille vide, sans activité opérationnelle, dont le seul objet est l'acquisition d'un ou plusieurs actifs dans un ou plusieurs domaines. Les investisseurs font une sorte de chèque en blanc. L'un des rares exemples en Europe a été l'IPO du Spac levé par les hommes d'affaires Xavier Niel, Moez-Alexandre Zouari et Matthieu Pigasse. Baptisé 2MX Organic, son objet est d'acquérir des entreprises du secteur de la consommation durable et responsable. Avec 300 millions d'euros levés, c'est la plus grosse introduction en Bourse de l'année sur Euronext Paris. Au total, six Spac ont été cotés en Europe, pour un total de 449 millions d'euros.
La tech profite de la pandémie
Mais s'il demeure anecdotique de ce côté-ci de l'Atlantique, 2020 a été l'année des Spacs aux États-Unis. Ils ont ainsi représenté 49 % du montant total des IPO américaines et 54 % de leur nombre, avec 248 opérations. Contre seulement 59 un an plus tôt ! Le pic précédent avait eu lieu en 2007 (avec 66 opérations), laissant croire à certains à l'époque - notamment… la banque Lehman Brothers, grand promoteur du produit en Europe - en un décollage de ce marché, juste avant que la crise financière n'enterre les espoirs.
La plus grosse IPO cette année aux États-Unis est d'ailleurs un Spac : il s'agit de Pershing Square Tontine Holdings, qui a levé 4 milliards de dollars.
Cette tendance devrait se poursuivre outre-Atlantique. "Aux États-Unis, les Spacs ont représenté une proportion importante du marché. Ils seront encore le thème-phare de l'année 2021", estime Henrik Johnsson, coresponsable mondial des marchés de capitaux chez Deutsche Bank. Mercredi dernier, la banque d'investissement et de gestion d'actifs Perella Weinberg Partners a ainsi annoncé qu'elle s'introduirait en Bourse par l'intermédiaire d'une fusion avec le Spac "Fintech Acquisition" - une transaction qui lui confère une valeur implicite de 975 millions de dollars.
Difficile de dire s'il en sera de même en Europe. "En cette période de taux bas, c'est un investissement peu risqué : si la cible identifiée par le Spac ne plaît pas, les investisseurs peuvent être remboursés avec les intérêts. Les investisseurs européens sont prêts pour ce type de véhicules, mais encore faut-il trouver les bons sponsors. Les Spacs lèvent de l'argent sur le CV de leurs promoteurs", estime Alexis Le Touzé, responsable du primaire actions en France pour BNP Paribas.
Mais globalement, les banquiers attendent un redressement du marché des IPO en Europe. L'activité devrait être alimentée par la nécessité pour de nombreux grands groupes de procéder à des arbitrages dans leurs activités suite à la crise sanitaire (qui n'est pas encore terminée). On attend ainsi pour 2021 la cotation de la division poids lourds de Daimler. Galvanisés par les valorisations atteintes par les sociétés technologiques aux États-Unis, de nombreux acteurs européens lorgnent également du côté de la Bourse et ont confié des mandats en ce sens aux banques d'investissement. Les britanniques Deliveroo, Darktrace, musicMagpie, Moonpig et Truspilot, les allemands Auto1 et About You, le polonais InPost envisagent sérieusement une cotation. Le groupe musical français Believe vise, lui, une IPO à 2 milliards d'euros, selon Reuters. D'autant plus que de l'autre côté de l'Atlantique, les projets ne manquent pas, avec ContextLogic (éditeur de l'application d’e-commerce Wish), le réseau social Nextdoor et la société d'épicerie numérique Instacart, dont la valorisation pourrait atteindre 30 milliards de dollars. Les modèles économiques de ces sociétés ont été grandement servis par la pandémie.
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