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Les banques européennes sont mieux armées qu'en 2008
Fragilisation de la santé financière des emprunteurs, flambée consécutive du coût du risque, baisse importante des revenus… voici les risques que la pandémie fait peser sur les banques. Mais comme le remarque justement Pierre Gautier, qui couvre les institutions financières en Europe de l'Ouest pour S&P Global Ratings, "les banques font partie de la solution, contrairement à la crise financière où elles étaient le problème". Elles ont abordé la pandémie avec deux différences majeures par rapport à leur situation précédent l'éclatement de la bulle financière en 2007-08 : leurs bilans et leur liquidité ont été considérablement renforcés en raison du resserrement de la réglementation, mais leur rentabilité s'est dégradée du fait de l'extrême faiblesse des taux d'intérêt depuis 12 ans et du développement du numérique, qui exige de lourds investissements et favorise l'émergence de nouveaux concurrents 100% en ligne.
Cette situation va se prolonger. Alors qu'à partir de 2019, les Banques centrales entamaient un timide resserrement de leur politique monétaire, laissant espérer au secteur la possibilité à plus ou moins moyen terme de restaurer leurs marges de crédit, la crise sanitaire, en poussant les institutions d'émissions à soutenir les injections budgétaires massives des États, a définitivement enterré cet espoir. La rentabilité des banques reste donc sous pression. En outre, les imprécations pour les fusions bancaires transnationales - susceptibles de générer des économies d'échelle et de créer des grands ensembles capables de faire face à l'obligation d'investissements massifs - restent lettre morte, en l'absence d'union bancaire à l'échelle de l'Union européenne.
"Les pressions sur la rentabilité des banques sont antérieures à la Covid-19 et vont durer", confirme Pierre Gautier. Les perspectives pour le secteur en 2021 s'annoncent encore difficiles, ce qui explique pourquoi S&P a placé une part croissante des banques européennes sous perspectives négatives depuis le mois d'avril 2020. La proportion des établissements dans ce cas est passée de 10% le 4 avril 2019 à 40% au 14 janvier 2021.
Le nouvel élément apporté par la pandémie est la hausse des provisions pour coût du risque passées par les banques, en perspectives du risque accru de défauts de paiement des emprunteurs - en particulier les entreprises, qui se sont massivement endettées l'année dernière pour ne pas se retrouver à court de liquidité alors que les mesures de restrictions de déplacement ont plombé l'économie mondiale. Or, il est difficile d'évaluer l'adéquation de ces provisions : on ne pourra le savoir que lorsque les aides d'État au secteur privé prendront fin.
Globalement, les banques européennes sont plutôt bien armées : outre des fonds propres qui se sont considérablement renforcés en 10 ans, "elles bénéficient de l'accumulation partout en Europe des dépôts des épargnants" du fait des restrictions "et des actions coordonnées des régulateurs, que ce soit la BCE, la Banque d'Angleterre ou les pouvoirs publics : des mesures rapides et fortes ont été prises. C'est la grande différence par rapport à 2008-09", rappelle Pierre Gautier.
L'année 2021 devrait toutefois voir se créer des écarts entre les banques européennes. "La qualité du portefeuille de crédit sera clé pour la résilience du capital et de la rentabilité future. Dans les mois à venir, le véritable test sera les pertes de crédit et la migration des notations internes [par lesquelles les banques classent les créances en fonction de leur probabilité de recouvrement]", indique l'agence de notation. En outre, la crise a accéléré les mutations dans les métiers bancaires : accélération de la numérisation, développement de la finance durable (moyen pour les banques de trouver de nouvelles sources de revenus) et amélioration de la base de coûts. En définitive, les gagnantes seront celles dont les modèles économiques leur permettront à la fois d'encaisser le choc de la flambée des créances douteuses et de renouer avec une rentabilité suffisante.
S&P estime ainsi les banques françaises sont capables d'absorber les chocs consécutifs à la pandémie. Leurs bilans sont solides et elles bénéficient d'une importante diversification, en particulier dans l'assurance (quasiment tous les établissements français sont en réalité des bancassureurs), mais aussi, pour les mieux positionnées, dans la gestion d'actifs (le Crédit Agricole et BPCE/Natixis en particulier). C'est une importante différence par rapport à leurs concurrentes européennes.
En revanche, les acteurs français sont pénalisés sur d'autres plans. Leur base de coût est notoirement plus lourde, en particulier en raison de l'importance des réseaux d'agences : avec 52 agences pour 100.000 habitants (source S&P), la France est largement en tête en Europe, avec l'Espagne juste derrière (mais la tendance de ce dernier va vers une forte régression). Le coefficient d'exploitation moyen des cinq premières banques françaises a ainsi atteint 68% en 2019, tandis que celui des 50 premières banques européennes ressort à 60%. Un écart qui devrait se resserrer dans les années qui viennent, mais persister néanmoins (6 points de pourcentage selon les estimations de S&P). Autre désavantage, les marges sont plus faibles dans le crédit immobilier, qui sert de produit d'appel aux banques françaises. Selon les chiffres de la BCE, les marges de crédit atteignaient ainsi environ 1,2% en France, contre 1,6% aux Pays Bas et 1,75% en Belgique - les établissements hexagonaux gagnent donc moins d'argent avec les prêts résidentiels aux ménages que leurs concurrentes européennes. En l'absence de possibilité de grandes fusions, la pression sera forte pour que les banques françaises restructurent en profondeur leurs réseaux d'agences pour passer au numérique.
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