Feuilleton de l'été
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Ils et elles feront le monde d'après - Corentine Poilvet-Clédière
Corentine Poilvet-Clédière aime mener sa barque comme elle l’entend, sans laisser le destin décider pour elle. Un trait de caractère qu’elle doit peut-être à ses années de collège et lycée passées chez les Jésuites de Vannes, dans le Morbihan, où elle a reçu un enseignement très strict mais qui lui a donné très tôt le sens du leadership et de l’engagement. Bac en poche, cette Bretonne déterminée quitte donc son Morbihan natal pour la capitale, et entre en prépa, à Ipesup. Elle intègre Sciences Po Bordeaux un an plus tard, avec déjà l’idée de se spécialiser en économie et finance, matières qu’elle affectionne particulièrement et qui seront l’un des fils rouges de sa carrière. “Ce qui me fascine dans les marchés, c’est qu’ils constituent un excellent baromètre de la confiance et incarnent parfaitement la vision que les gens ont de leur avenir”, explique l’intéressée. Elle sort de l’IEP avec un Master de Sciences Politiques et une spécialisation finances de marché, après avoir passé notamment sa troisième année en échange à l’université de Bristol. Ironie de l’histoire, lors de son année outre-Manche, la jeune étudiante présente un mémoire concernant les conséquences sur la valeur de l’Euro du scepticisme britannique envers l’Union ! "Qui l'eut cru, quelque treize ans avant le Brexit", plaisante la jeune femme, dont une partie de la future carrière sera directement liée à ce sujet.
Celle qui dit avoir un tropisme pour le monde anglo-saxon en raison de ses racines britanniques côté maternel, décide de quitter le Vieux Continent pour les États-Unis, à 23 ans tout juste. Et rempile pour de nouvelles années d’études. Elle intègre ainsi la Fordham Gabelli School of Business où elle obtient un Master en finance de marché spécialisé dans les produits dérivés, et entre en parallèle à la Business School de Harvard où elle décroche un certificat d’analyste financier. “J’ai adoré reprendre les mathématiques pures, après cinq années de sciences politiques ce qui m’a permis d’obtenir à la fin une quasi-formation de 'structurer'”, explique la Bretonne, dont l’expérience à Harvard reste également marquée par la découverte d’un campus aux multiples nationalités et aux idées progressistes déjà très avancées. “Moi qui ai le féminisme chevillé au corps, baigner dans cet environnement multiculturel et d’une très grande ouverture m’a beaucoup plu”, se souvient Corentine. Passionnée par les études, elle finit tout de même par mettre en pratique son large bagage intellectuel et entre sans surprise en banque, comme analyste financière chez BNP Paribas au sein de l’entité global trade services. La jeune femme arrive peu de temps avant la crise financière mais couvre les commodities, épargnées par la vague de fond qui touche les produits dérivés, et qui deviennent même très en vogue après 2008. “Les matières premières constituent des produits concrets, et ont donc suscité un fort intérêt de la part des investisseurs post Lehman. Après 2008, le budget accordé par la banque aux commodities, qui jusqu’à la crise n’intéressaient pas grand monde, a doublé”, se souvient l’intéressée. De son expérience en salle des marchés, elle retient “l’énergie vibrante” et le fait qu’elle est malheureusement l’une des uniques femmes du floor.
Après une petite dizaine d’années à New York, la jeune femme décide néanmoins de retourner en Europe, où au lieu de suivre le parcours tout tracé des traders et banquiers, elle opte pour le conseil, chez Ernst and Young. Elle s’occupe notamment de conseiller de grandes banques pour la restructuration de leurs salles de marchés. Au bout de deux ans cependant, elle accepte un nouveau challenge, lorsque LCH Clearing House Paris lui propose de participer à la création d’un nouveau service de compensation de CDS dans la capitale. La Bretonne, qui s'est intéressée de près au sujet après la crise de 2008, notamment au moment de la rédaction de la loi Dodd Franck, saisit l'opportunité au bond. "Les chambres de compensation jouent un rôle essentiel pour faire baisser le risque de contagion lors d'une crise financière. Leur rôle parfois méconnu, est monté en puissance depuis la crise financière", explique Corentine Poilvet-Clédière. Pendant quatre ans, la Française travaille nuit et jour au développement du nouveau service, qui a permis jusqu'à aujourd'hui à LCH d'acquérir 40 % des parts de ce marché, jusqu'alors quasi-monopole d'ICE.
En 2013, lorsque la Bourse de Londres rachète LCH, son expertise de sujets financiers variés et complexes lui vaut d'être nommée responsable des affaires publiques post-trade pour le London Stock Exchange (LSE). La place financière de Londres est alors dirigée par le Français Xavier Rolet, qui promeut la jeune femme responsable affaires publiques globales au bout de six mois seulement. C'est quelques mois avant le Brexit et Corentine se voit donc soudainement propulsée sur la scène européenne, auprès des grands acteurs financiers du Vieux Continent pour défendre les intérêts du LSE, en pleine sortie de la Grande-Bretagne de l'UE. "J'ai négocié pendant trois ans pour la cause du LSE, assisté à des centaines de réunions réglementaires, qui m'ont permis de rencontrer des personnalités très fortes, avec qui j'ai adoré débattre et échanger", raconte Corentine Poilvet-Clédière, qui cite notamment des moments de joute intellectuelle passionnants avec Sylvie Goulard et d'autres députés européens talentueux.
Si, lors de ces négociations, Bruxelles accorde notamment aux chambres de compensation la possibilité de continuer à exercer leur activité sur le sol britannique, LCH s'engage néanmoins à rapatrier en Europe toutes les dettes souveraines européennes compensées en euros. Jusque-là, seules celles de la France, l'Italie et l'Espagne étaient compensées depuis Paris. Pour mener ce délicat exercice de consolidation, nécessitant de très fines connaissances du domaine et des qualités de pilote indéniable, c'est encore Corentine qui est désignée. La jeune femme est donc nommée responsable RepoClear et de la gestion du collatéral en octobre 2018. Elle a alors quatre mois devant elle pour gérer tout le transfert de Londres à Paris des opérations de compensation en euros sur les dettes de l'UE, soit près de 450 milliards d'euros pour le compte de 80 banques clientes. L'opération se déroule avec succès, un matin de février 2019 grâce au travail d'une équipe soudée, menée par la financière. L'infatigable jeune femme entend désormais accélérer l'internationalisation de LCH à Paris, jusqu'alors considérée comme spécialisée dans la compensation en euros, mais qui devrait dans les prochains mois élargir son offre de collatéral dans de nouvelles devises.
Malgré un agenda bien chargé, cette mère de deux jeunes enfants, mariée à un conseiller de la ministre Amélie de Montchalin, continue de peindre, une passion qu'elle entretient depuis de nombreuses années. Une forme d'aération mentale, qui lui permet de s'évader dans son atelier de campagne, près de Paris. "Je crois beaucoup dans le fait que l'innovation vient des autres domaines et qu'en pratiquant la peinture ou la musique j'aurais de nouvelles idées côté professionnel", conclut-elle.
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