Feuilleton de l'été
Feuilleton de l'été
Ils et elles feront le monde d'après - Kristell Guizouarn
Cela peut surprendre, mais Kristell Guizouarn n'est pas tombée dans l'agro-industrie par hasard. Depuis ses études d'ingénieur à l'Ecole nationale supérieure d'agronomie et des industries alimentaires (Ensaia), dont elle est sortie diplômée en 2005, cette jeune femme, de 39 ans aujourd'hui, se passionne en effet pour les biocarburants.
Kristell Guizouarn est actuellement directrice des affaires européennes du conglomérat agro-industriel Avril (anciennement Sofiprotéol, connu pour le biocarburant Diester, les huiles Lesieur et Puget et les oeufs Matines) et de la stratégie dans les énergies nouvelles. Son rôle est double : s'occuper des aspects de lobbying sur les sujets liés à l'agriculture et aux énergies, tout en travaillant sur la stratégie du groupe dans les énergies nouvelles, dont Avril est un pionnier puisque le groupe a inventé le biodiesel dans les années 1990.
La jeune dirigeante a fait toute sa carrière au sein du groupe Avril et dans les biocarburants en particulier. Une passion qu'elle relie à son attirance pour la nature, née de ses vacances estivales en Bretagne, dont sa famille est originaire - comme son nom le laisse supposer. Excellant également en mathématiques, elle s'oriente vers l'agronomie. "Cette thématique m'attirait sans savoir ce que je voulais faire précisément. C'est au sein de l'Ensaia que j'ai précisé mon intérêt pour la biomasse et le changement climatique". Un stage en exploitation agricole la confronte à une vie sans horaire, au cours de laquelle les exploitants doivent jongler avec les prévisions de récoltes, le respect des règles européennes, les risques sanitaires avec l'exposition aux molécules et la vie de famille. Si elle ne se sent pas l'âme d'une agricultrice, le stage révèle la richesse et la complexité de cet univers - avec ses enjeux sociétaux et politiques.
C'est donc logiquement que Kristell s'oriente vers l'Ecole nationale supérieure du pétrole et des moteurs (ENSPM), qui dépend de l'Institut français du pétrole (rebaptisé depuis IFP Energies nouvelles). "J'étais un extra-terrestre à l'ENSPM. J'étais la première ingénieure agronome que l'école avait jamais accueilli dans son cycle 'produits pétroliers moteurs'", se souvient-elle. Elle fait aussi ses premières armes au sein du groupe Sofiprotéol (qui adoptera le nom d'Avril en 2015), le seul à réunir les intérêts de la jeune ingénieure : elle entame une formation en apprentissage d'un an et demi dans filiale Diester Industrie (qui deviendra peu après Saipol). C'est une toute petite structure à l'époque, mais ce qu'elle y fait sera déterminant pour la suite de sa carrière puisqu'en 2007, on lui confie la charge de la R&D, de la qualité et de la durabilité de Saipol, au moment où Sofiprotéol connaît un développement exponentiel.
Kristell Guizouarn s'épanouit. A tel point qu'elle est nommée en 2011, à seulement 29 ans, responsable de la direction du développement durable. C'est le directeur général de l'époque, Philippe Tillous-Borde, qui lui a demandé directement. "Evidemment, ce poste ne se refuse pas", affirme-t-elle.
Et lorsque le groupe Avril crée la direction Energies nouvelles et Affaires européennes en 2018, le directeur général Jean-Philippe Puig, qui a remplacé Philippe Tillous-Borde en 2012, pense également à cette responsable qui a fait ses preuves malgré son âge. Kristell Guizouarn accepte, tout en reconnaissant qu'il s'agissait d'un défi puisqu'elle n'avait jamais dirigé d'activité. Elle se retrouve confrontée à des aspects opérationnels très concrets : le code du commerce, la gestion d'un P&L, des objectifs de rentabilité. "Ce qui m'a aidé pour prendre en main ce double poste, c'est de bien connaître l'entreprise et les aspects industriels de l'activité et d'être très transparente sur les expertises que je ne maîtrise pas : pour les activités commerciales, j'ai appris tout en me reposant sur la compétence des équipes", dit-elle.
Avec son équipe chargée des énergies nouvelles, Kristell Guizouarn a la responsabilité de lancer Oleo100, un carburant issu du colza français pour remplacer le diesel dans les poids lourds. "Nous étions en mode startup, avec une offre totalement innovante sur le marché du transport routier. Le succès d'aujourd'hui montre qui nous avions raison d'y croire", reconnaît-elle.
L'année 2020 connaît élargissement de poste sur ce plan-là : tout en restant directrice des affaires européennes, Kristell Guizouarn devient directrice "Stratégie énergies nouvelles" : sa mission est de développer de nouvelles offres pour l'ensemble des secteurs : aérien, ferroviaire et fluvial. Preuve, pour la dirigeante, que le monde agricole est au coeur de la transition énergétique. "Il existe de nombreuses pistes dans les énergies nouvelles, que ce soit dans les transports aérien, ferroviaire ou naval. Nous travaillons actuellement avec les pétroliers et les raffineurs dans le secteur aérien, pour contribuer à définir des cadres réglementaires, législatifs et techniques. L'enjeu est de créer les conditions nécessaires pour développer une nouvelle activité, puis de la confier à une équipe opérationnelle pour développer une solution pour demain. Sur le ferroviaire, il n'y aura pas de rupture technologique à court terme : nous développons des solutions de transitions sur ce marché qui dépend d'infrastructures lourdes pour lesquelles les investissements ont déjà été faits pour les trente ou quarante prochaines années", explique-t-elle.
Dans ce contexte, sa deuxième casquette dans les affaires européennes rend tout son sens. Les deux fonctions sont en réalité très complémentaires, tant l'agriculture et l'énergie sont fortement encadrés par la réglementation européenne. La filière a des enjeux politiques très forts. C'est pourquoi Kristell Guizouarn est parallèlement très impliquée dans les syndicats professionnels français et européens dans la défense des intérêts de la filière dans les grands sujets des énergies renouvelables. "Je dois m'assurer que le groupe est représenté sur les sujets que nous souhaitons porter", précise-t-elle. Kristell Guizouarn est ainsi membre du conseil d'administration du Syndicat des énergies nouvelles (Ser) et présidente d'Esterifrance (le syndicat des producteurs français de biodiesel) depuis 2013, ainsi que présidente de l'European Biodiesel Board (EBB) depuis 2018. "A travers mon implication dans les organismes professionnels français comme internationaux, j'ai pu découvrir d'autres problématiques qui m'ont permis d'enrichir mon analyse ; j'ai également découvert d'autres façons d'aborder les sujets, liées à des cultures différentes", ajoute-t-elle.
L'intérêt pour la prise de hauteur va même au-delà. La jeune dirigeante anime par exemple le club RSE de l'Institut Choiseul. Toutes ces expériences lui permettent de croiser des profils différents, donc, pour elle, complémentaires. "Cela me nourrit beaucoup", insiste-elle. Kristell Guizouarn souligne l'importance de ne pas être centré sur soi et de se rendre compte sur place des méthodes utilisées et des solutions mises en place. Une prise de recul qu'elle rapproche de son rapport très fort à la mer, où elle pratique la voile et la plongée. "Evoluer dans un autre monde, dans un environnement qui n'est pas le sien, permet de prendre beaucoup de recul".
Ce sens politique souligne le pragmatisme de Kristell Guizouarn. "Je ne crois pas qu'il faille être nécessairement dans la rupture. Pour agir aujourd'hui, il faut trouver des solutions pour l'existant, sans préjuger des ruptures", conclut-elle.
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite

