Feuilleton de l'été
Feuilleton de l'été
Ils et elles feront le monde d'après - Antoine Hubert
Ayant grandi en Savoie, Antoine Hubert est, dès son plus jeune âge, attiré par la nature et passe le plus clair de son temps dans les montagnes, à "attraper les papillons" et à lire des documents dont le sujet était récurrent : celui de l’impact qu’a l’homme sur la biodiversité, déjà peu encourageant à l’époque. N’étant encore qu’un enfant, l’envie de travailler dans ce domaine afin de contribuer à améliorer la situation est devenue pour lui une évidence.
Sans trop de surprise, il a donc suivi des études d’ingénieur agronome dans la biologie et la protection de l’environnement par rapport aux pratiques humaines, notamment concernant l’agriculture et l’industrie. Son ambition était claire, “comment faire mieux par rapport aux enjeux climatiques tels que la pollution, la biodiversité ?”. Il a donc souhaité travailler dans la recherche afin de mettre au point des méthodes pour montrer cet impact, le mesurer et peser auprès des décideurs afin qu’ils puissent mettre en place des plans d’action pour améliorer leurs empreintes. Pour avoir un regard précis sur cette situation, il a d’ailleurs décidé de travailler dans le domaine de l’industrie afin d'en observer les conséquences sur l'environnement. Il a par la suite travaillé en Nouvelle Zélande pendant un an entre 2007 et 2008 et y a fait une découverte majeure : l’utilisation de vers de terre pour recycler des déchets organiques, “ils ne sont pas uniquement essentiels à la biologie du sol, on peut aussi les utiliser pour recycler les déchets plutôt que de les incinérer”.
L’aventure commence donc quand il rentre en France. Il monte Worgamic, une association d’éducation à l’environnement avec quelques amis où il fait la rencontre d’Alexis, un des fondateurs d’Ynsect. Ensemble, ils ont réalisé beaucoup de projets comme la mise en place de supports pédagogiques et de jeux dans une centaine d’écoles grâce à un partenariat avec Elior et la Mairie de Paris. Ainsi, ils ont pu y installer des composteurs avec des vers de terre et ensuite des plantations grâce au compost récolté, afin d’apprendre aux enfants à “se connecter avec l’origine de leur assiette”. Ils ne sont toutefois pas arrêtés en si bonne voie. Ils ont également travaillé dans les villes de Rennes, de Toulouse, de Nantes en étant un des membres référents rattaché à France Nature Environnement “la plus grande association environnementale française”. Ils étaient comme un de leur fer de lance sur les sujets du gaspillage alimentaire, du compostage et du recyclage de déchets organiques. L’association a grandi et a mis en place une activité de veille et de think tank. C’est comme cela qu’un jour en 2010, ils prennent connaissance d’un rapport de la FAO mettant en évidence que d’ici 2050 nous allions devoir produire 70 % en plus avec seulement 4 % de terres arables en moins pour nourrir la population mondiale. Ce rapport mettait aussi en évidence que l’insecte pourrait être une solution. Très rapidement, ils y voient un moyen d’avoir un impact plus fort sur l’environnement et envisagent de créer un restaurant d’insectes. Mais avant de les cuisiner, faut-il les produire ?
Influencé par la démocratisation de la culture alimentaire asiatique, Antoine Hubert a peu à peu commencé à réfléchir à la réalisation de surimis d'insectes ou de burgers d'insectes. Sa réflexion concernait alors “la manière dont on pourrait transformer ces insectes pour en faire des produits alimentaires européens”. Un lien s’est alors rapidement construit avec un groupe d’amis qui souhaitent monter une entreprise. Au fur et à mesure des discussions, ces derniers se sont dit que cela valait le coup de lancer quelque chose dans ce domaine et de là, Ynsect est née. Antoine Hubert accompagné de ces trois amis : Jean-Gabriel Levon, Fabrice Berro et Alexis Angot ont effectué une première demande de subventions et au cours de l’année 2012, ils ont tous les quatre quitté leur poste respectif pour se dédier à plein temps à ce projet après avoir gagné quelques concours comme celui de la Ville de Paris qui les ont confortés dans l’idée que c’était un concept fort qui valait le coup d’être approfondi. Les deux premiers recrutements ont donc eu lieu au début de l’année 2013 grâce à l’acquisition de subventions et leur première levée de fonds début 2014 leur a permis de commencer à se rémunérer et à basculer dans cette vie d’entrepreneur.
Alors qu’il ne s’agissait au départ que d’une simple idée et qu’ils n’étaient pas issus d’un laboratoire comme souvent le cas, ils sont, en 10 ans, passés d’une “page blanche” à du concret avec deux fermes en production en France et aux Pays-Bas et une autre grosse en construction à Amiens. Ils ont déjà commencé à s’internationaliser et comptent 220 personnes réparties en France, aux Pays-Bas et aux USA. Fort de son engagement et de sa motivation, Antoine Hubert est donc parvenu à présenter son entreprise comme une société technologique grâce à leurs 300 brevets "plus de 50 % des brevets du secteur" et à plus de 435 millions de financements. Au cours de ces 10 premières années, il a donc été primordial de trouver les technologies associées pour produire à grande échelle et obtenir une marge suffisante mais aussi créer le marché. En effet à l’époque, les scientifiques considéraient ce concept comme une très bonne idée d’autant plus que cela est bénéfique pour l’environnement et pour la santé des hommes mais personne n’avait réellement fait le travail commercial autour de ce projet.
Les cinq premières années de l’entreprise se sont donc résumées à une importante charge de travail dans les laboratoires, à des études de marché et à des études de brevets. En revanche, ces cinq dernières années ont été tout autres. Ils ont d'ailleurs récemment fêté les 5 ans de l’ouverture de leur site dans le Jura, leur première ferme verticale de 3 000 mètres carrés toute automatisée. Cela fait donc 5 ans qu’ils ont commencé à vendre et à attirer des clients qui ont testé plusieurs fois jusqu’à s’engager dans leur concept. La société compte aujourd’hui plus de 105 millions de commandes de clients ainsi que plus de 350 millions de contrats dans le pipeline c’est-à-dire d’engagements de clients qu’ils espèrent sécuriser et signer dans les prochains mois.
Forts de ces signes positifs ils ont lancé la construction d’une grande usine à Amiens. Il s’agira de la plus haute ferme verticale au monde (presque 40 mètres), du plus grand site de production d’insectes au monde (40 000 mètres carrés de surface) et de la ferme la plus technologique au monde (plus d’un milliard de données y seront collectées par jour).
Antoine Hubert explique qu’être président-directeur général d’une entreprise comme Ynsect signifie que les jours ne se ressemblent pas. Il y a bien sûr des routines mensuelles mais aucune journée type. Il explique qu’une fois par mois, il participe à “des comités de pilotage du suivi des principaux projets” et à un “conseil d’administration”. De plus, le début de ses semaines est rythmé par un comité exécutif qu’il anime tous les lundis. Il fait également régulièrement des points avec ses équipes, ses investisseurs, avec leur syndicat européen des producteurs d’insectes (IPIFF) qu’il a co-créé et dirigé pendant 6 ans. Il réalise donc beaucoup de travail de communication auprès de ses fournisseurs, des ministères et des médias.
Les journées d’Antoine Hubert sont donc très prenantes et variées, d’autant plus qu’avant la crise sanitaire, ce dernier faisait beaucoup d’allers et retours en Asie, aux États-Unis et dans différents coins de l’Europe, déplacements qu’il a aujourd’hui remplacés par des réunions à distance. Son objectif est clair : "faire en sorte que toutes les parties prenantes soient bien alignées dans le même sens, les actionnaires, les clients, les salariés, les autorités, les ONG, les centres de recherche, les écoles de formation car sans cela, la dynamique n’est plus là”. Il se définit comme une véritable “interface entre toutes ces sphères”.
La crise sanitaire n’a pas été facile pour Antoine Hubert et pour son entreprise. La plus grande difficulté que relate le président-directeur général concerne la distance qui a causé l’éloignement des équipes. Toutefois, beaucoup de salariés dans son entreprise ne sont pas en télétravail pour une raison simple : “quand on produit à la ferme ou que l’on travaille dans les laboratoires avec du vivant, on ne peut pas s’arrêter de travailler”. De plus, œuvrant dans le domaine de l’agriculture qui est une filière prioritaire leur a permis de continuer de travailler en présentiel au cours du premier confinement. Antoine Hubert et son équipe prévoient, si la situation sanitaire le permet, d’organiser un gros événement à la rentrée au mois d’octobre pour célébrer les 10 ans de l’entreprise afin de permettre aux équipes française et néerlandaise de créer des liens. En termes d’organisation, la crise sanitaire a également impacté le chantier de leur usine à Amiens qu’ils ont débuté le jour du confinement. Cela a engendré “certains ralentissements entre le premier et le deuxième confinement en raison d’un effet d’inertie sur le premier confinement sur des fournisseurs”. D’autre part, la reprise économique actuelle complexifie leur accès aux matières premières, comme l’acier et le bois pour continuer le chantier d’Amiens, ce qui les oblige d’ores et déjà à prévoir des semaines de retard.
Passionné par l’enjeu écologique depuis son enfance et fort de ces convictions, Antoine Hubert explique que “l’enjeu environnemental c’est avant tout de mettre l’humain au cœur du sujet, c'est une question de justice sociale et d’éthique. Il s’agit de se demander si cela nous est égal de savoir que des espèces vivantes disparaissent à cause de nos actions, c’est notre responsabilité”. Il ajoute "in fine la menace qui plane sur nous dans les dix prochaines années se résume dans l’aspect humain."
Outre l’environnement, le président-directeur général d’Ynsect est également passionné par la musique qu’il a pratiquée dans différentes formations de tout style. Cette expérience lui a notamment appris à travailler en groupe pour un projet commun. Il qualifie cela comme une formation très intéressante en termes de créativité et insiste sur le fait que “plus l’intelligence artificielle va se développer, plus certains postes vont être menacés. Ce sont les métiers les plus créatifs et ceux qui nécessitent un travail d’équipe qui seront protégés. Ainsi faire une formation artistique en parallèle de ses études permet de se former à cela et de rester indispensable dans un monde de plus en plus automatisé et algorithmique”
Où vous voyez-vous dans 10 ans ? C’est une question à laquelle Antoine Hubert n’a aucune difficulté à répondre “si je dispose toujours de la confiance de mes équipes et de mes actionnaires, je serai toujours à la tête d’Ynsect, c’est une entreprise qui fait tellement de choses nouvelles que j’espère qu’elle perdurera dans le temps”. Il ne s’imagine pas vouloir faire autre chose et si toutefois il n'est plus à la tête d’Ynsect, il sera toujours impliqué d’une manière ou d’une autre dans l’entreprise que ce soit en tant qu’actionnaire ou au conseil d’administration. “Les dix premières années, il s’agissait de construire l’entreprise, de tout mettre en place en créant la demande du marché et la technologie nécessaire. Les dix années qui arrivent devant nous, c’est transformer l’essai et transformer l’entreprise en entreprise internationale qui sera peut-être un jour cotée en Bourse et qui comptera des milliers de salariés”.
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