éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Avez-vous remarqué comme les jupes rallongent ?
par Yves de Kerdrel
Changement de ton depuis quelques jours sur les marchés des matières premières où les prix amorcent un recul. Cela n’est dû en rien à l’action des banques centrales. Mais à la prise en compte d’une probable récession mondiale. Les chiffres américains de l’emploi en juin s’inscrivent dans cette tendance. Et pourtant, c’est le moment que choisit le gouvernement pour reverser la cagnotte d’un surplus de recettes fiscales en chèques anti-inflation qui ne régleront pas la question du pouvoir d’achat…
En 1926, Georges Taylor, professeur à la Wharton School de Philadelphie, lançait une idée en apparence farfelue mais qui, du moins, le fit connaître. Frappé par les garçonnes et leurs robes de plus en plus courtes, il prétendit que celles-ci raccourcissent en période de prospérité et de boom boursier alors que les ourlets se rapprochent du sol quand la conjoncture et Wall Street vont mal. Peu après, l’allongement des robes durant la crise des années trente fit beaucoup pour assurer la réputation de cette théorie, qui est d’ailleurs régulièrement remémorée dans les milieux financiers quand la longueur des jupes varie un peu vite. Or, justement, les collections présentées ce printemps rapprochent nettement les ourlets du sol, ce qui serait de très mauvais augure pour nos économies, comme le Financial Times le rappelait récemment.
Pour les économistes et financiers sérieux, cependant, tout cela n’était que légende et fausses corrélations tout justes bonnes à amuser les dîners en ville, faute de données fiables permettant de tester sérieusement cette hypothèse. Mais une économiste ukrainienne, Natalia Legka, a sorti en 2013 une excellente étude, qui, pour estimer la longueur prédominante des jupes, s’appuie sur les images de Burda Moden, une revue de couture allemande disponible depuis 1950. Elle prouve ainsi qu’en Allemagne le taux de chômage varie inversement, mais avec 2 ans d’avance, à la hauteur des ourlets. Reste à savoir si ce n’est que pure corrélation ou bien s’il y a aussi causalité. Taylor, le père de la théorie, pensait qu’en période de vaches maigres les femmes, achetant moins de bas de soie - plutôt onéreux - portaient alors des jupes longues pour cacher l’absence de ceux-ci. Plus généralement, il faut compter sur l’influence diffuse de l’humeur collective sur les couturiers. Lorsque l’économie croit durablement, la société prend plus de risques : le mouvement est favorisé, le vêtement s’allège et se colore. Les stylistes ressentent alors l’optimisme ambiant et y répondent en raccourcissant les jupes comme durant les années 1920, 1960 ou 1990.
Un signe inquiétant pour l’économie mondiale
Que vous passiez le week-end aux rencontres économiques d’Aix-en-Provence dans la chaleur moite de cette ville superbe mais construite sur une nappe d’eau chaude (d’où de magnifiques thermes romains) ou à Paris vous pourrez constater qu’en dépit de la canicule les jupes ou les robes encore très colorées des femmes rallongent très nettement. Ce qui, au risque de choquer la rigueur de François Villeroy de Galhau, notre méticuleux Gouverneur de la Banque de France ou Jean-Luc Tavernier, notre rigoureux patron de l’Insee, constitue un signe inquiétant pour l’économie mondiale, et en tout cas pour la nôtre.
Plus sérieusement c’est aussi l’inquiétude formulée par l’économiste John Plassard dans son dernier flash quotidien avant ses vacances d’été en constatant le changement de ton du Fonds Monétaire International. En effet, la directrice générale du fonds a déclaré dans une interview à Reuters que les perspectives pour l'économie mondiale s'étaient nettement assombries depuis avril, ajoutant ne pas pouvoir exclure une possible récession mondiale l'an prochain du fait des risques élevés. L’assombrissement des perspectives s’explique par la propagation de l'inflation à travers le monde, la hausse des taux d'intérêt, le ralentissement de la croissance économique de la Chine et les sanctions successives prises contre la Russie pour l'offensive en Ukraine. Rappelons que le FMI va, selon toute vraisemblance, annoncer à la fin du mois une nouvelle révision à la baisse des estimations de croissance mondiale. Enfin, il faut signaler que le responsable de la supervision bancaire au sein de la BCE, Andrea Enria, a déclaré que les banques de la zone euro devaient prendre en compte le risque d'une… récession dans le calcul des liquidités qu'elles sont en mesure de distribuer à leurs actionnaires.
Retournement sur les marchés de matières premières
Mais le signe le plus intéressant de ce possible changement de cycle se trouve dans la récente inversion des cours du pétrole qui ont pris le toboggan depuis deux semaines et même dans celle de certaines denrées alimentaires, alors que les nations unies s’attendent pourtant à une pénurie de nourriture affectant 2 milliards d’êtres humains cette année (sachant que 2 milliards d’autres souffrent de surpoids). Les marchés mondiaux et les spéculateurs vendent des commodités en anticipant cette récession à venir. Et à partir du moment où sur les marchés à terme, les fonds prennent position à la baisse, il faut s’attendre à ce que ce mouvement se prolonge.
Cela va peut-être freiner les prix de l’essence à la pompe, quoique son prix ne soit plus directement lié aux variations du cours du Brent, en raison du poids des taxes dans un sens, des remises pratiquées par Total à hauteur de 12 centimes le litre dans l’autre et par le bouclier tarifaire prolongé par le gouvernement. Il n’empêche que ce dernier s’apprête à dépenser 20 milliards d’euros (soit plus que les 17 milliards débloqués pour calmer en leur temps les "gilets jaunes") pour des mini-chèques à l’égard des 10 millions de Français les plus précaires.
Retour progressif à l’économie administrée
Bruno Le Maire qui a été l’apôtre du "quoiqu’il en coûte" et qui en a même fait un livre, est ensuite passé au "quoiqu’il arrive" lorsque la guerre a submergé l’Ukraine, mais aussi l’Europe. Aujourd’hui cet ancien candidat très libéral à la primaire des Républicains replonge la France dans une sorte d’économie administrée qui nous ramène – à certains égards - au début du premier septennat de François Mitterrand, avant que Pierre Bérégovoy, poussé par Jean-Charles Naouri libéralise vraiment l’économie française, comme René Monory et Michel Pébereau avaient commencé à le faire.
Le Locataire de Bercy déclare qu’il a aujourd’hui une ligne rouge : c’est la bonne tenue des comptes publics. Après le courageux rappel à l’ordre de la Cour des comptes sur le dérapage des dépenses (hors Covid) et celui non moins explicite du Haut Conseil pour les Finances Publiques, on peut se demander si ces 20 milliards d’euros – voire un peu plus – prélevés sur le surplus de recettes d’impôt sur les sociétés sont réellement bien utilisés en favorisant la consommation d’énergie fossile. Cela a un petit air de la fameuse "cagnotte de Jospin" qui a empêché le Premier Ministre socialiste de remettre les comptes publics au carré.
Examen réussi pour Élisabeth Borne
Si Élisabeth Borne a – honnêtement – réussi son examen de passage à l’Assemblée nationale, et peut-être encore plus au Sénat où elle était applaudie par la Droite, grâce à un discours écrit par Raphaël Charpentier, l’ancien directeur adjoint de cabinet de Gabriel Attal, diplômé de Berkeley et ancien vainqueur du concours d’éloquence de Sciences Po, elle a tendu la main notamment aux Républicains. Bien que le lendemain Olivier Véran, sur Europe 1, avec son sectarisme habituel, ait fermé la porte aux amendements qui pourraient dénaturer la loi sur le pouvoir d’achat.
Il reste que dans la nouvelle configuration parlementaire, il va falloir compter avec une Commission Mixte Paritaire (incluant des sénateurs et des députés) désormais majoritairement à droite à une voix près. Cette fameuse CMP a dû intervenir au cours des cinq ans passés sur 40 % des textes après que le Sénat, majoritairement à droite, ait corrigé des textes gouvernementaux. Mais n’oublions pas aussi que lors du dernier quinquennat, 78 % des projets de loi déposés par le gouvernement ont été votés par l’ensemble du groupe Les républicains. Ce qui laisse augurer moins de blocages que ce que l’Élysée a craint. Surtout si la Droite qui a une occasion unique de montrer son sens des responsabilités et sortir du trou d’air dans lequel elle ait, accepte de jouer le jeu de manière constructive.
Véritable "lâcher-prise" à l’Élysée
Emmanuel Macron commence à sortir de quelques semaines de vraie dépression où il a douté de tout, y compris du choix de la Première Ministre qu’il avait pourtant assumé, et du rôle d’Alexis Köhler. Il passe la plus grande partie de son temps sur les sujets internationaux, même si Catherine Colonna n’entend pas jouer la simple "faire-valoir" au Quai d’Orsay, comme Jean-Yves Le Drian a pu l’être au cours des cinq années écoulées.
Il a traité directement avec Jean-Bernard Lévy du sujet de sa succession à la tête d’EDF. Demain il participera à l’évènement "Choose France" organisé à Versailles par Business France pour "vendre" l’attractivité de l’écosystème national aux entreprises étrangères. Mardi il pourrait faire un déplacement en province après être resté cloîtré à l’Élysée depuis un mois. Et il n’exclut pas de prendre la parole avant jeudi prochain ou bien ce jour-là afin de marquer la fin de cette longue séquence politique en profitant de la pause du 14 juillet. Mais de l’avis de tous ses proches, le Chef de l’État n’est plus le même. Plus aussi combatif. Davantage résigné. Bref dans une forme de "lâcher-prise", qui fait de Matignon, Bercy et le Palais Bourbon le nouveau triangle magique du pouvoir.
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