éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Tenir bon quoiqu’il en coûte !
par Yves de Kerdrel
Élisabeth Borne a fait un sans-faute à l’occasion de l’annonce des contours de la réforme des retraites. Associant à sa démarche Bruno Le Maire, Stanislas Guérini ou Olivier Dussopt elle a su montrer qu’il s’agissait d’un texte collégial engageant l’avenir du Pays. En revanche en accordant déjà beaucoup de concessions, elle ne s’est gardé aucune marge de manœuvre pour désamorcer les mouvements sociaux.
En France, il n’y a rien de nouveau, que ce soit sous le soleil, ou dans la douceur de cet hiver. À peine la réforme des retraites était-elle annoncée que l’intersyndicale se réunissait au complet à la Bourse du Travail pour mettre au point sa riposte. Et ce n’est bien sûr pas un hasard si c’est Laurent Berger, lui-même, qui a pris la parole pour indiquer que la première journée d’action (comprenez d’inactivité) serait ce jeudi 19 janvier.
Les appels à la grève se multiplient depuis l’annonce de la réforme des retraites. Toute la fonction publique est appelée à cesser le travail et à manifester jeudi prochain. L’éducation nationale n’est pas épargnée avec deux journées de mobilisation dans les établissements scolaires. Les raffineries prévoient de larges débrayages de manière à faire revivre aux Français des pénuries de carburant. Le but des organisations syndicales est de faire de cette journée du 19 janvier une journée test pour la suite. Car c’est un appel national lancé par les huit syndicats représentatifs en France, une première depuis douze ans. Par ailleurs selon différents instituts de sondage, les Français, pour l’instant, sont environ 50 % à soutenir cette protestation.
La retraite et la notion de paradis perdu…
Il y a un aspect assez archaïque de la part d’organisations syndicales plutôt bien articulées à penser que ce mouvement pourra être d’une quelconque utilité. Mais il y a aussi dans leur volonté d’agir de manière massive des paramètres irrationnels. Le premier tient aux rapports de force à l’intérieur de chaque centrale syndicale, surtout lorsqu’elles ont à faire face à des scrutins internes dans les prochains mois. Le deuxième tient à l’animosité personnelle qui anime Laurent Berger contre Emmanuel Macron. Le premier reprochant au second de s’être servi de lui pour "vendre" aux Français le système à points, abandonné dès l’apparition de la crise sanitaire.
Enfin le troisième avait été résumé par l’excellent Jean-Louis Bourlanges lors de la réforme Sarkozy de 2010. Le député centriste avait expliqué que depuis la déchristianisation du Pays - et donc la disparition de la notion de salut éternel - la retraite avait remplacé cette finalité dans l’esprit des Français. Y toucher, même lorsqu’il ne s’agit que d’une partie de pétanque, d’un verre de pastis ou d’une croisière Costa sur un HLM flottant, revenait donc à s’attaquer à ce qu’il reste de "sacré" chez chacun de nos compatriotes. Comme le rappelait la newsletter TTSO il y a quelques jours, Charles Péguy avait perçu cela dès 1914 en écrivant : "Pour avoir la paix demain (et la paix ne s’obtient que par l’argent), on aliène, on vend sa liberté aujourd’hui, tant et si bien, que comme le chrétien se prépare à la mort, le moderne se prépare à sa retraite".
Un texte initial sans marge de manœuvre
Si Élisabeth Borne a réalisé une très bonne séquence avec cette conférence de presse collégiale de mardi soir, une présentation très claire, suivie d’une intervention pédagogique au 20 heures de France 2 et d’une séance de questions-réponses avec les auditeurs de France Info, le texte du PLFSS qui contient cette réforme et qui est actuellement relu par le Conseil d’État contient un très grand nombre de concessions.
Ce qui donne le sentiment que la Première Ministre ne s’est laissé aucune marge de manœuvre pour des aménagements destinés à faire cesser les mouvements sociaux. Ou mieux encore, que, ce texte est finalement pour elle à prendre tel quel. D’où le choix du PLFFS rectificatif. Ce qui permet l’utilisation du 49-3 et du vote bloqué. Mais ce qui contraint aussi à tout mettre d’emblée dans le texte initial, en faisant abstraction d’éventuels amendements. Car si les Insoumis se livrent à l’obstruction qu’ils annoncent avec le dépôt de près de 75 000 amendements, le texte partira au Sénat au bout de 20 jours avant de revenir en Commission Mixte Paritaire.
Des mesures d’accompagnement très coûteuses
Il reste que l’équation financière de la réforme fait ressortir un coût exorbitant pour l’ensemble des mesures d’accompagnement de la réforme. Le relèvement de l’âge légal et l’accélération de la durée de cotisation devraient générer 10,3 milliards d’euros d’économies en 2027, puis 17,7 milliards d’euros en 2030 compte tenu de leur pleine montée en charge. Mais toutes les mesures destinées aux carrières longues, à l’invalidité, ou à l’augmentation du minimum contributif devraient coûter 2,8 milliards d’euros dans cinq ans, puis 4,8 milliards d’euros en 2030.
Partant de l’hypothèse d’un déficit de 13,5 milliards d’euros en 2030 sans la réforme, cette mère des réformes ne permettra donc que d’atteindre tout juste l’équilibre financier à la fin de cette décennie. Au-delà de cette échéance, on renoue donc avec l’inconnu. Puisque des simulations présentées par le gouvernement en décembre montraient qu’en 2035, le solde du système des retraites prenant en compte la modification des mesures paramétriques telle qu’annoncée, ne serait plus que très légèrement excédentaire en 2035 (de l’ordre de quelques centaines de millions d’euros, contre environ 5 milliards d’euros en 2030).
Mettre fin à l’érosion du PIB par habitant
Il reste un sujet majeur qui rejoint notre éditorial de dimanche dernier : comment cette réforme va permettre – associée à celle de l’assurance-chômage – de recréer des heures travaillées, en partant du principe que l’emploi crée du travail (et non l’inverse). L’augmentation supposée du taux d’emploi des seniors, devrait donc se traduire par un accroissement de notre force globale de travail. Ce qui pourrait, à terme stopper la longue érosion du PIB par habitant, que la France subit notamment depuis la mise en place des 35 heures.
Comme l’a rappelé le quotidien Les Échos, la semaine passée, les conditions paramétriques de cette réforme des retraites devraient conduire à une augmentation du taux d’emploi des 55-64 ans de 16 points. Bercy peut donc être confiant pour son objectif de 42 % de taux d’emploi des 60-64 ans en 2030 versus 35 % aujourd’hui. Cependant, il ne faut pas oublier qu’en Allemagne où l’âge de départ est sans cesse repoussé (il est aujourd’hui de 65 ans et 11 mois et atteindra 67 ans en 2030), la part des plus de 60 ans en activité stagne voire recule légèrement depuis cinq ans.
Une lueur de croissance en fin d’année 2022
Au chapitre purement économique, il est important de noter que notre pays a probablement enregistré une légère croissance au quatrième trimestre, l'activité ayant repris après les grèves organisées en octobre dans les raffineries et avec le redémarrage de plusieurs réacteurs nucléaires, ainsi que l’a annoncé la Banque de France. Le produit intérieur brut a donc, sans doute, progressé de 0,1 % au cours des trois derniers mois de 2022 par rapport au trimestre précédent.
L'Institut national de la statistique doit publier la première estimation des comptes nationaux pour le quatrième trimestre 2022 le 31 janvier. Selon la Banque de France les tensions sur les chaînes d'approvisionnement se sont atténuées le trimestre dernier, seules 41 % des entreprises les qualifiant de problème au mois de décembre. Les difficultés de recrutement persistent toutefois, 53 % des entreprises estimant rencontrer des problèmes dans ce domaine, contre 54 % en novembre.
Pas de surprise sur l’inflation…
Par ailleurs, comme nous l’indiquions déjà dimanche dernier, la hausse des prix à la consommation s’est élevée à 5,2 % en moyenne annuelle sur l’ensemble de 2022, ainsi que l’a annoncé l’Institut national de la statistique et des études économiques vendredi, tout en confirmant qu’elle s’est élevée à 5,9 % en décembre, par rapport à décembre 2021. L’inflation moyenne était de 1,6 % en 2021. La moyenne annuelle prend en compte les niveaux d’inflation des douze mois d’une année civile, et les hausses de prix étaient l’an dernier plus faibles en début d’année, d’où la différence entre les deux taux.
Sur l’ensemble de l’année dernière, la hausse de l’inflation résulte d’une accélération des prix de l’énergie (+ 23,1 % après + 10,5 % en 2021) et de l’alimentation (+ 6,8 % après + 0,6 %), et dans une moindre mesure des produits manufacturés et des services, qui ont progressé de 3 %, a détaillé l’Insee dans son communiqué. L’inflation sous-jacente, qui exclut les variations transitoires des prix pour se concentrer sur les tendances inflationnistes profondes, connaît également une très forte hausse, puisqu’elle passe de 1,1 % en moyenne sur 2021 à 3,9 % en 2022. La cible de la Banque centrale européenne est une inflation stabilisée autour de 2 %.
… mais la Banque mondiale est pessimiste sur la croissance
Enfin à la veille de l’ouverture du Forum de Davos, la Banque mondiale a indiqué prévoir une baisse de la croissance plus importante que prévu pour 2023. L'institution internationale estime désormais qu'elle s'établira à 1,7 %, contre 3 % en juin dernier, du fait de l'inflation persistante, de la hausse des taux et des effets de la guerre en Ukraine, selon son dernier rapport sur les perspectives économiques mondiales. Elle ne s'attend ensuite qu'à une reprise mondiale modérée en 2024 (+2,7 %).
Il s'agit de la croissance la plus faible sur les trois dernières décennies à l'exception de la crise de 2008 et des conséquences de la pandémie en 2020, a expliqué l’institution de Washington, pointant un risque réel de récession, en cas de nouveau choc sur l'économie. C'est dans les pays développés que le ralentissement sera le plus sensible, estime la Banque mondiale : elle ne prévoit plus que 0,5 % de croissance aux États-Unis (contre 1,9 % en juin dernier) et aucune croissance du PIB dans la zone euro (contre 1,9 % en juin). Enfin, selon le rapport annuel réalisé par le World Economic Forum de Davos auprès de 1 200 experts, le danger planétaire le plus probable à court terme est "une crise mondiale du coût de la vie". L’an passé c'était "l'échec des politiques climatiques". Plutôt bien vu !
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