Feuilleton de l'été / Angélique Delorme / Musée du Quai Branly - Jacques Chirac / culture
Feuilleton de l'été
Angélique Delorme / Musée du Quai Branly - Jacques Chirac / culture
Série d’été - ces jeunes talents qui construisent la France de demain /
Angélique Delorme, directrice générale adjointe du musée du Quai Branly
"La culture, c’est aussi une économie". Diplômée d’HEC et ancienne élève de l’ENA, Angélique Delorme tient à rappeler l’importance du milieu culturel en France, un secteur d’avenir au cœur d’enjeux économiques manifestes. Directrice générale adjointe du musée du Quai Branly, la jeune femme de 38 ans, à la rhétorique bien rodée, a multiplié les expériences à l’étranger et dans la haute fonction publique avant d’atterrir, presque naturellement, dans le monde culture.
Paris-Taïwan, en premières classes
Le riche parcours d’Angélique Delorme débute très tôt et très vite. Alors qu’elle apprend à lire dès l’âge de trois ans, qu’elle commence l’anglais à quatre ans et le chinois à sept ans, les classes défilent pour la petite fille qui saute rapidement deux niveaux.
Bientôt, pour des raisons professionnelles, son père, ingénieur, emmène la famille vivre à Taïwan quelques années. Angélique Delorme y passe une partie de sa scolarité, partagée entre l’école américaine le jour et les cours du CNED, seule, le soir. "J’ai eu la chance très jeune d’apprendre de nouvelles langues, de voyager dans un pays – Taïwan – encore mal identifié en France dans les années 1990", confie-t-elle à WanSquare.
De retour en France, son père – rien n’est trop beau pour sa fille – la pousse à intégrer le lycée Louis Le Grand. L’objectif des classes préparatoires s’impose à elle plus qu’il ne se révèle mais qu’importe, "soit on allait en prépa, soit notre orientation ne valait pas grand-chose", explique-t-elle.
Curieuse et touche à tout, la jeune étudiante se plaît à Stanislas où elle prépare le concours d’entrée pour HEC. Elle se souvient de "deux années géniales, deux ans d’incertitude mais aussi de camaraderie et d’épanouissement intellectuel, des années qu’on ne retrouve quasiment jamais ni dans le reste de la scolarité, ni dans la vie professionnelle".
American dream
Le travail paye et Angélique Delorme intègre finalement HEC en 2003. Après une première année plus festive à profiter de la vie de campus, la jeune femme, avide d’expérience, se reconcentre sur les études. Elle prend des cours à l’École du Louvre pour se former sur les métiers de la mode, ce qui lui permet de décrocher un premier stage chez Louis Vuitton puis un autre chez Dior.
Mais Paris constitue un terrain de jeu trop étroit pour l’étudiante, attirée par le rêve américain. "J’avais une envie d’Amérique, une envie de New York un peu inexplicable, irrationnelle". Elle rejoint un temps la marque de vêtement new-yorkaise APC, en plein boom à l’époque, puis termine sa formation HEC avec une dernière année à McGill.
Alors que la possibilité de rester travailler aux États-Unis s’offre à elle, la jeune diplômée hésite. "J’avais cette fascination pour le concours de l’ENA transmise par mon père qui, voyant mon potentiel scolaire, m’avait toujours encouragée à passer ce concours, une voie royale pour atteindre des postes de très haut niveau très rapidement", explique Angélique Delorme.
Elle rentre finalement en France et intègre la grande école la même année que son futur mari, rencontré lors de la préparation au concours, avec lequel elle aura trois garçons dont le dernier né – un mois à peine – trône fièrement sur les genoux de sa mère pendant l’entrevue avec WanSquare.
Partagées entre Strasbourg et les expériences de terrain, les années à l’ENA sont l’occasion pour Angélique Delorme de filer une fois de plus vers de nouveaux horizons. Elle décroche pêle-mêle des stages en ambassade à Tokyo et Bruxelles mais aussi en région, à Toulouse.
100 jours avec Jacques Attali
La jeune femme tient également à souligner son expérience chez PlaNet Finance, aujourd’hui Positive Planet, une ONG engagée dans la lutte contre l’exclusion au travers de l’entrepreneuriat positif. Elle y travaille de concert avec son fondateur, Jacques Attali, "une rencontre décisive pour ma carrière professionnelle", assure-t-elle. S’ensuivront plusieurs expériences de rédaction à ses côtés, pour collaborer sur des rapports commandés aux plus hauts niveaux de l’État.
Jacques Attali fera notamment appel à elle pour travailler sur un programme en amont des élections présidentielles de 2017. "Ce fut un travail intense d’auditions, de rédaction et de propositions. J’animais avec lui de manière hebdomadaire, tous les mardis, des dîners avec tout un tas de personnalités qui brassaient toutes les politiques publiques : chômage, logement, justice, démographie, etc.", se remémore-t-elle.
Aboutissement de plus d’un an de travail commun, le rapport devient finalement un livre intitulé "100 jours pour que la France réussisse", qu’Angélique Delorme corédige. "J’ai essayé d’éprouver à cette occasion mes talents diplomatiques en négociant avec lui d’avoir mon nom sur la couverture !", s’amuse-t-elle.
Conseil d’État
Ses classes terminées, Angélique Delorme rejoint le Conseil d’État en 2013, "une institution au cœur de Paris, pourtant assez méconnue, qui prend des décisions très importantes étant donné qu’elle correspond à l’équivalent de la Cour de Cassation, mais plus encore, côté justice administrative", selon elle.
D’abord auditrice, elle devient par la suite, et jusqu’à ce jour, maître des requêtes, aux fonctions de juge mais aussi de conseiller juridique du gouvernement, au sein de la section administration. "Au Conseil d’État, on acquiert une véritable expertise juridique, maîtriser cet outil qu’est le droit constitue quelque chose de précieux pour l’ensemble de la carrière professionnelle", se réjouit-elle.
Angélique Delorme enseigne également un temps le droit public à Sciences Po, "un passage obligé" quand on siège au Conseil d’État. "Enseigner demande un effort de clarté et de pédagogie bénéfique au travail quotidien au Conseil", explique-t-elle. La professeure de circonstance prend toutefois goût à l’exercice et se propose d’enseigner, "pour le plaisir" cette fois, la civilisation américaine auprès d’étudiants internationaux, articulant chaque cours autour d’un film différent.
Premiers pas dans la culture
Le cinéma justement, Angélique Delorme, n’y est pas étrangère, elle qui préside la Commission du cinéma d’art et d’essai du CNC au sein de laquelle elle siège depuis fin 2018. Presque comme une évidence pour la jeune femme qui, il y a quelques années encore, lorsqu’elle habitait dans le cinquième arrondissement, flânait avec plaisir dans les cinémas de patrimoine et de répertoire du quartier latin.
Cette même année, la haut fonctionnaire devient également conseillère en charge des questions européennes et internationales, de la francophonie et du patrimoine auprès de la ministre de la Culture. "Ça a été une rencontre avec Françoise Nyssen [ancienne ministre de la Culture] comme un coup de foudre. Quand on la rencontre, on a tout de suite envie de travailler pour elle", s’enthousiasme-t-elle.
Elle s’épanouit véritablement à son poste. "Bien que ce fût mon premier pas dans la culture à proprement parler, j’ai toujours suivi une carrière placée sous le signe des industries culturelles et créatives. À HEC d’abord et mes premières expériences professionnelles dans le monde de la mode, au Conseil d’État ensuite où j’ai rédigé un rapport sur la francophonie et la francophilie", énumère-t-elle.
Elle traite notamment avec passion des questions de patrimoine, des sujets où sa connaissance du droit se montre particulièrement utile. "Toutes les compétences que j’avais acquises par mes expériences professionnelles, je pouvais les mettre en application dans un domaine particulier que constituait le patrimoine", explique-t-elle. Cette "année vraiment intense, extraordinaire, qui a vu se lancer de nombreux chantiers culturels" prend néanmoins fin quelques mois plus tard à la suite du remaniement ministériel d’octobre 2018.
Avantage comparatif à la française
Un tournant dans la carrière professionnelle d’Angélique Delorme qui cherche à se confronter davantage au terrain. "J’avais envie d’avoir des fonctions opérationnelles, de management, chose que je n’avais jamais faite et qui manquait à ma carrière professionnelle", avance-t-elle. La proposition de rejoindre la direction générale du musée du Quai Branly début 2019 constitue dès lors une occasion en or que la jeune femme ne manque pas de saisir.
Angélique Delorme se retrouve donc à la tête "d’une grosse boîte" employant près de 500 personnes et qui accueille plus d’un million de visiteurs par an. Elle défend la "belle identité" d’un centre culturel exposant des œuvres qui, jusqu’à récemment, étaient encore méconnues et dévalorisées. "J’occupe des fonctions qui me permettent de travailler sur le terrain, avec une vraie expérience opérationnelle, tout en pensant la stratégie du musée", explique-t-elle.
"La culture constitue peut-être l’un des meilleurs avantages compétitifs de la France dans le monde, avec des enjeux stratégiques pour sa compétitivité", défend celle qui voit d’un bon œil le dynamisme qu’apportent les initiatives privées dans un domaine jusqu’alors très public. "Je pense à l’ouverture de la Fondation Louis Vuitton il y a presque dix ans, de celle il y a deux ans de la Pinault Collection à la Bourse de commerce ou encore à l’installation prochaine de la Fondation Cartier au Louvre des Antiquaires", explique-t-elle.
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