Chroniques / Jean-Baptiste Noé
Chroniques
Jean-Baptiste Noé
Chronique
Quand l’Europe entrouvre sa porte à l’Ukraine
par Jean-Baptiste Noé
Le Conseil européen a voté l’ouverture des négociations d’entrée dans l’Union européenne pour l’Ukraine, en trouvant un subterfuge pour contourner le refus hongrois. Un vote qui a réjoui à Bruxelles, mais qui annonce un grand casse-tête en Europe.
Même Charles Michel était surpris : l’ouverture de l’adhésion des négociations en vue de l’entrée de l’Ukraine dans l’UE a été votée à l’unanimité, mais des 26 membres présents. Viktor Orban, opposé à cette ouverture, a opportunément quitté la salle au moment du vote, lui évitant ainsi d’avoir à voter contre, et permettant donc à la résolution d’être adoptée à l’unanimité, condition indispensable pour son adoption. L’aventure européenne ne fait que commencer pour l’Ukraine, et elle s’annonce semée d’embûches.
Une ouverture qui le restera longtemps
Une fois l’ouverture des négociations d’entrée adoptée, il va falloir débuter lesdites négociations et s’assurer que l’Ukraine respecte les conditions économiques, juridiques et politiques d’une adhésion à l’UE. Si tout se passe au mieux, il faudra au minimum cinq années pour que l’Ukraine puisse devenir un nouveau membre. Mais l’exemple turc démontre que le processus d’adhésion peut durer beaucoup plus longtemps, voire s’enliser dans les sables des refus politiques.
C’est le reproche fait par la Hongrie au reste de l’UE. Opposé à l’intégration de Kiev en considérant que le niveau de corruption du pays et sa situation de guerre ne permettent pas d’aller au bout du processus, Budapest accuse les autres Européens d’hypocrisie, estimant qu’ils font des promesses d’intégration qu’ils ne pourront pas tenir. Ce serait promettre le rêve européen à l’Ukraine tout en sachant que ce rêve ne deviendra jamais réalité. Pour la Hongrie, autant dire tout de suite la vérité à l’Ukraine et ne pas lui faire miroiter une adhésion impossible.
Il est vrai que les défis sont immenses : lutte contre une corruption endémique, véritable problème bien avant l’invasion de février 2022, reconstruction à venir, longue et très coûteuse, conformité juridique du pays, frontière commune avec la Russie.
Attentisme européen
Si Viktor Orban fut le plus vindicatif quant à une adhésion de l’Ukraine à l’UE, beaucoup de ses positions sont partagées par d’autres partenaires européens. Et, comme souvent, ce sont les questions financières qui font buter les négociations : l’argent que l’UE versera à l’Ukraine pour sa reconstruction n’ira pas dans les autres projets en cours. L’Italie, sans avoir menacé d’un veto, est ainsi réticente à cette entrée, souhaitant d’abord recevoir l’argent promis par l’UE pour le dossier migratoire. Il en va de même des pays d’Europe centrale, dont la Croatie et la Slovénie, qui sont en attente de financements et qui n’ont guère envie que ceux-ci leur échappent au profit de Kiev. La Banque mondiale a estimé le montant de la reconstruction du pays à 500 milliards de dollars. Un montant que les Européens ne veulent pas verser, surtout si les contrats de reconstruction devaient leur échapper. Si beaucoup de pays sont favorables à une entrée de l’Ukraine dans l’UE pour la dimension symbolique de celle-ci, ils préféreraient en rester au symbole et ne pas avoir à faire compte commun.
Complexité européenne
À quoi s’ajoute la frustration des pays en attente d’intégration, comme la Serbie, la Bosnie, le Monténégro et l’Albanie, dont le processus d’adhésion est au point mort. Sans oublier la Turquie, dont les incessantes promesses finissent par lasser. Pourquoi l’Ukraine bénéficierait-elle d’une procédure accélérée, et donc d’un traitement de faveur, quand les autres pays en attente doivent s’astreindre à de longs ajustements structurels ? À l’Ouest, les mirages de l’extension de 2004 sont encore dans toutes les mémoires. L’entrée des pays d’Europe centrale, dont la Pologne et la Hongrie, avait alors été grandement saluée, comme une victoire historique de l’Europe sur l’ancien rideau de fer. Dix ans plus tard, la fête n’était plus aussi belle tant les différences de vue entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe centrale sont souvent divergentes.
Un nouveau pays, qui plus est de 43 millions d’habitants, diluera le poids des autres membres et posera de nombreux problèmes de gouvernance. Ce n’est donc pas tant la question de l’élargissement qui est problématique que celle de la rénovation des structures de décisions et de gouvernements au sein d’un appareil de l’UE qui a déjà de nombreux blocages à 27. Plusieurs sondages ont d’ailleurs montré qu’une majorité de la population, en Allemagne et en France, était défavorable à l’intégration de l’Ukraine. En 1972, Georges Pompidou avait organisé un référendum sur l’intégration de quatre nouveaux pays. Le "oui" l’avait alors emporté avec 68 % des voix. 51 ans plus tard, rares sont les gouvernements qui se risqueraient à un tel référendum. Preuve que le rêve européen n’est plus aussi prégnant.
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