Feuilleton de l'été / Clara Leonard
Feuilleton de l'été
Clara Leonard
Série d’été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain /
Clara Leonard, co-fondatrice et directrice générale de l'Institut Avant-garde
Depuis l’adolescence Clara Leonard a envie de comprendre le monde qui l’entoure. Voilà pourquoi elle s’est prise d’amour pour les sciences sociales. Après deux années de classes préparatoires nourries pour son plus grand plaisir par l’exigence, elle réussit à entrer à HEC. Tout aussi prestigieuse que soit l’école de commerce jovacienne, elle n’empêchera pas qu’une légère frustration s’empare de la jeune femme. "Sans surprise, les matières enseignées étaient très appliquées et je sentais que l’aspect académique et théorique me manquait", explique à WanSquare, Clara Leonard.
Elle commence alors une licence de philosophie à la Sorbonne en parallèle, discipline qu’elle avait adorée au lycée. Elle se passionne entre autres pour Edmund Husserl et sa phénoménologie le tout enseigné par l’un des spécialistes de ce domaine de recherche, Alexander Schnell. Cette lectrice de Jean-René Huguenin, Witold Gombrowicz, Sholem Asch ou encore Josef Skvorecký, cultive un goût pour l’écriture et en profitera également pour réaliser un stage au Monde durant sa scolarité à HEC.
Son projet ? Évoluer au sein du quatrième pouvoir ou dans le milieu de l’édition. "J’ai apprécié le journalisme mais j’ai réalisé que ce que je voulais était d’être de l’autre côté de la barrière en devenant économiste et avoir plus de temps pour creuser les sujets ", indique-t-elle.
Pour ce faire, elle traverse la Manche afin d’étudier l’histoire économique à la London School Economics (LSE). Elle consacrera son mémoire aux racines des politiques monétaires non-conventionnelles à l’heure où elles venaient d’être mises en œuvre aux Etats-Unis pour contrer la crise financière mondiale. "J’ai découvert Benjamin Strong, gouverneur de la Réserve fédérale de New York au début du XXe siècle, qui fut le premier à déployer des politiques monétaires contra-cycliques ", rapporte-t-elle. "Précurseur, il est malheureusement décédé juste avant la crise de 1929, épisode durant lequel la Fed revint à son ancienne doctrine et aggrava la situation en restreignant sa politique monétaire", souligne Clara Leonard.
Après son master à la LSE, la jeune femme reste à Londres pour rejoindre BNP Paribas. "Au début, je faisais de l’analyse sectorielle sur les banques, après mon angle est devenu davantage macro", se souvient-elle. Après avoir suivi les marchés émergents, elle s’occupera des économies avancées (G10 currencies) où elle se devait de réaliser l’exégèse du discours des banquiers centraux. Comprendre comment les évènements politiques pouvaient influencer les marchés fascine aussi Clara Leonard. "J’ai créé un indice qui s’efforçait de capturer comment le risque politique était intégré dans les cours ", se souvient-elle.
Reste que ce rôle d’observatrice des échanges économiques et financiers ne lui suffit plus. "Je voulais participer à la construction des politiques économiques", explique-t-elle. A l’automne 2017, elle postule à la direction générale du Trésor (DG Trésor) où elle sera adjointe au chef du bureau "Union économique et monétaire", une équipe d’économistes qui s’occupe de concevoir la doctrine française lors des négociations européennes. La réforme du Mécanisme européen de stabilité (MES) l’occupera de longs mois.
Puis, début 2020, alors que la propagation du covid-19 s’amorce, Clara Leonard intègre le bureau "Economie internationale". Dans le même temps, le désir de se lancer dans un doctorat émerge. "J’avais envie de gagner en expertise, me construire un avis robuste sur une problématique économique spécifique", détaille-t-elle. Les chercheurs en histoire de l’économie et de la pensée Eric Monnet et Annie-Louise Cot, qu’elle considère aujourd’hui comme ses mentors, consentent à la prendre sous leur aile pour diriger sa thèse qu’elle effectuera en parallèle de son travail à Bercy.
Reste à trouver le sujet… "D’une part, je me demandais comment naissaient les théories, quel chemin elles parcouraient et comment elles finissaient par influencer la politique économique. D’autre part, j’ai compris que derrière les discussions très techniques sur telle ou telle réforme économique se cachaient des conceptions normatives sur le rôle de l’Etat, du marché etc.", dévoile-t-elle, indiquant avoir voulu tenter de faire la lumière sur ces choix fondamentaux qui ne sont pas toujours explicites.
Tandis qu’elle planche, pour le compte de la DG Trésor, sur l’évaluation des outils de financement public pendant la pandémie qui a fortement accru les besoins en la matière, Clara Leonard se rend compte qu’en l’espace de quelques mois la teneur des débats évolue très rapidement sur la question. "La ‘monnaie hélicoptère’, instrument jugé d’ordinaire plutôt hétérodoxe, avait fait l’objet d’une note du Conseil d’analyse économique", pointe-t-elle. Sa lecture de "L’ordre de la dette" écrit par le sociologue Benjamin Lemoine agira également comme un électrochoc.
Tant et si bien que trois ans durant son attention se portera sur l’histoire des doctrines de la dette publique française entre le début de l’entre-deux-guerres et 1963. "J’ai essayé de montrer comment les préoccupations des décideurs avaient évolué à chaque époque et l’impact que cela a eu sur la façon dont l’Etat s’est endetté ", explique-t-elle.
"Après la fin de la Première guerre mondiale, l’attention des libéraux menés par le président Raymond Poincaré se portait sur la manière de "consolider" la dette publique, c’est-à-dire transformer la dette à court terme en dette à long terme en vue d’éviter des crises de trésorerie. Vint ensuite l’ère 'circuitiste’ à compter de 1939 où la question centrale fut de protéger le financement des aléas de la conjoncture, cette fois-ci non pas en "consolidant", mais en assurant le financement public de la manière la plus automatique et hors marché possible. Enfin, l’économiste Jacques Rueff a joué un rôle important dans la phase suivante dite ‘néolibérale’ ; il fit pression pour limiter les emprunts étatiques, un objectif que permettait d’atteindre selon lui la discipline de marché. Partisan de l’émission de bons du Trésor par adjudication, l’Etat réalisera la première en 1963", résume à grands traits Clara Leonard.
Elle estime que les interventions non-conventionnelles conduites par la Banque centrale européenne (BCE) à partir de la crise des dettes souveraines, puis pendant la pandémie, à travers ses achats massifs de titres obligataires, font partie des politiques ayant d’ailleurs quelque peu ressuscité l’approche ‘circuitiste’.
L’économiste n’attendra pas de terminer son doctorat pour quitter Bercy. Il faut dire qu’elle a appris, par le biais d’Eric Monnet, que l’institut de recherche allemand Dezernat Zukunft avait décidé de financer la création de cercles de réflexion en Europe. Avec son amie Mathilde Viennot, économiste et cheffe de projet à France Stratégie, elles se montrent très intéressées et se voient confier des fonds pour lancer ce qui deviendra l’Institut Avant-garde au printemps 2023 (il fait partie du réseau European Macro Policy Network). "Nous sommes un think tank non partisan, notre objectif est de renforcer les liens entre la recherche et les décideurs", déclare Clara Leonard, qui insiste sur la nécessité de la pluridisciplinarité. "L’approche purement économique n’est pas suffisante. Parfois des politiques économiques sont recommandées et on se rend compte ensuite qu’elles sont inefficaces car on a laissé de côté, à tort, les dimensions sociologique, historique ou encore philosophique", justifie la femme de 34 ans.
Cet été, l’actualité est riche pour le think tank qui s’est doté d’un conseil scientifique. Présidé par l’historien Pierre Rosanvallon, il compte, entre autres, deux membres du Conseil d’analyse économique (CAE), Xavier Jaravel et Isabelle Méjean, mais aussi l’une des références sur les finances publiques en France, l’ancien magistrat à la Cour des comptes François Ecalle, la sociologue Eve Chiapello ou encore l’inspectrice générale des finances Selma Mahfouz, co-auteure du célèbre rapport "Les incidences économiques de l’action pour le climat" avec Jean Pisani-Ferry.
Avec ses équipes, Clara Leonard, qui espère exercer une influence certaine sur la conduite des politiques publiques, travaille actuellement entre autres à construire une boîte à outils du financement de la transition écologique. "On mène une réflexion notamment sur la répartition de la facture. On veut identifier qui a la capacité de la financer et qui devrait la financer en se basant sur des critères de justice", détaille-t-elle.
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