Feuilleton de l'été
Feuilleton de l'été
Série d’été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain /
Robin Rivaton, directeur général de Stonal
Il y a un grand contraste entre la somme des choses accomplies par Robin Rivaton à seulement 36 ans, dans des domaines d’expression multiples, et le détachement et l’humilité avec lesquels il en parle. Celui qui est aujourd’hui le patron de la start-up Stonal, spécialisée dans la gestion de la donnée bâtimentaire pour les grands propriétaires et investisseurs grâce à l’intelligence artificielle, est notamment l’auteur de huit essais, ce qui n’est déjà pas banal.
Son deuxième ouvrage, "La France est prête", publié il y a dix ans tout juste, en 2014, lui avait d’ailleurs valu une certaine notoriété, en tant que livre de chevet d’Alain Juppé qui l’avait alors qualifié d’"anti-Zemmour", en ce sens qu’il dénonçait les théories déclinistes. L’ouvrage "exprimait, en substance, l’idée que les Français sont beaucoup plus libéraux qu’on ne le pense", résume-t-il. Ce en quoi il avait plutôt vu juste même si le président réformiste élu en 2017 ne fut pas exactement celui auquel il avait pensé, puisqu’à l’époque, Robin Rivaton avait soutenu Bruno Le Maire lors de la bataille de la primaire de la droite. Il y a néanmoins un lien entre son métier d’aujourd’hui à la tête d’une proptech de l’immobilier et la politique. "Le secteur immobilier est éminemment politique au sens où il impacte fortement la vie quotidienne des gens ", explique-t-il.
De l’analyse des entreprises à l’immobilier
Le chemin qui l’a conduit à Stonal ne s’est toutefois pas fait en ligne droite. "Je suis tombé par le plus grand des hasards dans le bain de l’immobilier ", explique celui qui a grandi en banlieue de Saint-Etienne, à Firminy, dans le bassin houiller de la Loire, et qui n’a pendant longtemps pas eu d’idée précise sur ce qu’il comptait faire plus tard. Une incertitude qui l’a conduit à pratiquer différentes choses, parfois simultanément : essayiste donc, mais aussi économiste, chroniqueur, plume de responsables politiques ou conseiller de PDG, investisseur, et finalement entrepreneur.
Au départ, il embrasse d’ailleurs des études plutôt généralistes. Le choix de faire Science Po ? "J’ai passé un concours, aussi simplement que cela", répond celui pour qui tout semble couler de source, et qui a suivi en parallèle le cursus de l’ESCP. Animé donc à la fois par le souhait de servir l’État, et le goût de la finance et de l’économie. Quelques stages en préfecture le convainquent rapidement qu’il ne trouvera pas l’intensité qu’il recherche dans la haute fonction publique. Tandis que ses stages d’été menés dans le milieu de la finance lui ouvrent des horizons variés.
Et lui procurent au passage quelques émotions fortes, comme en 2008 lorsqu’il assiste en direct au krach de Lehman Brothers devant un terminal Bloomberg. Il travaillait alors dans ce qui n’était alors qu’un petit fonds du nom de Varenne Capital Partners. Il aborde également le métier d’analyste financier "buy side" chez Kepler Cheuvreux. "J’ai toujours beaucoup aimé l’analyse des entreprises et la façon d’optimiser les choses", confie-t-il. Il touchera aussi à la banque d’affaires chez Goldman Sachs, intègre des cabinets d’avocats de renoms, comme Linklaters. Ses stages lui permettent aussi de pratiquer "tous les métiers de conseils que vous pouvez imaginer ", ajoute-t-il.
Augustin de Romanet
En plus d’une expérience, il se forge d’ailleurs un avis, le conseil en stratégie lui plaît. Il va ainsi débuter sa carrière au sein du Boston Consulting Group où il passe cependant moins d’un an. À l’été 2013, Robin Rivaton est appelé par Augustin de Romanet, le patron d’Aéroports de Paris (ADP), pour devenir son conseiller. Il rédige ses discours, est nommé secrétaire du Comex de l’entreprise, et participe à l’élaboration du plan stratégique à moyen terme de l’entreprise, siégeant par ailleurs au board du fonds d’investissement XAnge au sein duquel ADP vient d’entrer.
"J’étais très heureux à Aéroports de Paris", confie le jeune dirigeant. Mais là aussi, l’expérience sera de courte durée. Cette fois-ci, c’est Valérie Pécresse, à peine élue à la tête de la région Île-de-France en 2016, qui vient le débaucher, en tant que conseiller économique. Car si l’administration lui avait "moyennement plu" lors de ses premiers stages en préfecture, la chose publique et politique suscite en revanche chez lui un fort intérêt, comme peuvent l’illustrer une partie de ses écrits. Outre "La France est prête", Robin Rivaton avait également décliné sa vision politique volontariste dans "Aux actes dirigeants" et "Quand l’État tue la Nation", publiés en 2016.
Eurazeo
Son action à la région Ile-de-France, fut, une fois encore, relativement courte, mais intense. "J’ai eu la chance de mener une forte transformation de l’agence de l’innovation et de l’attractivité de la région", explique-t-il, s’attachant à améliorer l’efficience de l’organisme dans la réalisation de ses missions. Une expérience qu’il qualifie d’"extrêmement intéressante " mais que le jeune conseiller économique ne se voyait pas prolonger outre mesure, d’autant que la politique nationale n’avait pas pris la tournure qu’il espérait.
C’est le moment qu’il choisit pour partir faire ce qu’il avait seulement touché du doigt, de loin, chez XAnge : investir dans des entreprises en forte croissance. En 2018, il rejoint ainsi Eurazeo, le leader français du secteur, où il arrive avec un certain acquis, son rôle à l’agence de l’innovation et de l’attractivité de la région l’ayant déjà amené à rencontrer beaucoup d’investisseurs, de l’immobilier notamment. Dès 2016, il avait d’ailleurs fondé Real Estech, une société conçue comme une communauté de start-ups du secteur, qui fleurissent alors. "J’ai abordé le secteur de l’immobilier en prenant l’angle de l’innovation", explique-t-il.
Chez Eurazeo, il investit dans de nombreuses jeunes pousses dans différents secteurs, telles que la fintech Iroko, le spécialiste de la recharge rapide de véhicules électrique Electra ou le développeur de piles à combustible et d’électrolyseurs haute température Sunfire, entre autres. Dans le même temps, il entre au conseil de nombreuses sociétés du secteur immobilier, à l’image de Allthings, Idéal Group, PowerHouse Habitat, Kabin, Habx ou encore Sogeprom, la filiale immobilière de la Société Générale. Un univers qu’il commence à connaître vraiment très bien. Et sur lequel sa contribution dans le débat public se fait de plus en plus visible. Il est ainsi l’auteur de "La ville pour tous" en 2019, puis de "L’immobilier demain" en 2020.
Acteur du monde
Il participe aussi en 2021 au rapport Rebsamen sur la relance de la construction de logements et publie en 2022 une note sur "la bombe sociale à venir" qu’est le logement à ses yeux. Il est aussi l’auteur chaque semaine de la newsletter Real Estech, qui avec 25 000 abonnés revendiqués, s’affiche comme la plus lue du secteur immobilier. Un secteur qui n’est toutefois pas sa seule passion puisque Robin Rivaton tient dans le même temps la rubrique Tech et transformations du magazine L’Express.
Cette activité littéraire, aussi prolixe soit-elle, "n’est jamais qu’une activité accessoire", explique-t-il cependant. Avoir comme unique posture "celle d’un commentateur du monde, sans pouvoir en être un acteur", ne lui conviendrait absolument pas. C’est d’ailleurs cette envie et cette volonté d’avoir plus de sentiment de contrôle ou de mainmise sur les choses qui va expliquer son passage du rôle d’investisseur à celui d’entrepreneur.
À l’origine de son arrivée à la tête de Stonal, il y a donc sa rencontre " par hasard" avec le fondateur de cette société fondée en 2017, qu’il rejoint en 2022 et dont il apprécie le positionnement. "J’aimais bien l’idée de travailler auprès des grands propriétaires et gestionnaires d’actifs ", explique-t-il. "Dans l’immobilier, vous travaillez soit sur le flux, qu’il s’agisse des promoteurs, des agents immobiliers ou des constructeurs, soit sur le stock. Et dans une société où l’on construit assez peu, l’impact est tout de même assez fort ", ajoute le jeune entrepreneur. Avec ses outils d’intelligence artificielle analysant les performances des bâtiments, Stonal permet de générer automatiquement des trajectoires ESG et plans pluriannuels de travaux pour augmenter le rendement, améliorer la productivité et préserver la valeur. Un marché porteur. Stonal a levé en mai 100 millions d’euros auprès d’Aareon, leader européen des solutions SaaS pour l’industrie immobilière, afin de continuer à déployer sa solution en Europe.
Uchronie
Comme si son emploi du temps n’était pas assez rempli, Robin Rivaton a récemment pris la tête du Comex 40 du Medef, cet organe lancé en 2019 composé d’une nouvelle génération de jeunes dirigeants, et qui a pour objectif de réfléchir, avec un œil neuf, aux grands enjeux sociétaux en anticipant leurs impacts sur les entreprises. Comme il le dit souvent, " la politique ne s’arrête pas à la vie politicienne". Il est possible d’exercer une influence sur la vie de la cité par d’autres canaux et " en l’occurrence, de faire valoir ces enjeux des entreprises en forte croissance et, plus généralement, de valoriser la parole de tous les jeunes entrepreneurs", ajoute Robin Rivaton.
En dehors de son intense activité professionnelle, ce jeune père de deux filles de quatre et un an s’efforce de passer le plus de temps possible en famille, tout en se ménageant quelques instants pour s’adonner à ses passions. Cet amateur de musique électronique, fin connaisseur de rap, est par ailleurs un grand féru d’histoire, du 18ème siècle notamment, aimant à pratiquer l’uchronie, genre littéraire consistant à réécrire l’histoire à partir d’un point de divergence. "La vie politique s’y prête à merveille, avec des limites puisqu’il y a de très peu de choses qui, de toute façon, n’auraient pas eu lieu, quelle que soit la personne qui était aux manettes", observe-t-il.
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