Feuilleton de l'été / Marie Godard Pithon
Feuilleton de l'été
Marie Godard Pithon
Série d’été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain /
Marie Godard Pithon, directrice Performances et Investissements du groupe Vicat
Le goût des sciences peut conduire au ciment. Le fait que Marie Godard Pithon dirige aujourd’hui les performances et les investissements du groupe Vicat, dernier grand cimentier français indépendant (depuis le rachat de Lafarge par le suisse Holcim en 2015), est d’abord une conséquence de sa curiosité intellectuelle.
"J’étais avide de comprendre les phénomènes qui nous entourent à travers les matières scientifiques, qu’il s’agisse du mouvement des planètes, de l’environnement ou de la météo, de l’infiniment grand à l’infiniment petit", explique celle qui a grandi auprès de parents vétérinaires. D’où un certain attrait au départ pour les animaux et la biologie, qui a rapidement fait place à une attirance plus grande pour la chimie, de loin sa matière préférée, ainsi que la physique et les mathématiques. "J’aimais aussi beaucoup les maths, le challenge intellectuel que cela représentait", raconte la jeune dirigeante.
Après une classe préparatoire scientifique, elle entre à l’Ensic, l’école nationale supérieure des industries chimiques. Un premier stage en cosmétique lui laisse une impression mitigée. Le challenge consistant à mélanger des matières premières pour obtenir une crème ou un shampoing la laisse quelque peu sur sa faim. "Je n’avais pas l’impression de changer le monde", résume-t-elle.
Comme un volcan
A l’inverse, sa visite d’une raffinerie fut comme une révélation. Marie Godard Pithon est alors "fascinée par le côté gigantesque et l’impression d’être face à quelque chose de vivant où se réalisent des transformations chimiques et énergétiques très complexes, modélisables, et donc très intéressantes d’un point de vue scientifique".
Elle ressentira d’ailleurs un peu la même chose quelques années plus tard lors de son premier contact avec l’industrie cimentière. "Un four cimentier est comme un volcan. J’ai toujours été attirée par ces industries de transformation de la matière et de l’énergie à feu continu", poursuit-elle. Un attrait qui a failli la conduire à vouloir travailler dans le nucléaire. Mais ses professeurs "très inspirants" de l’IFP School, dont elle choisit de suivre le cursus après l’Ensic, la conforteront dans la voie du pétrole.
Ce qui la passionne n’est pas seulement la transformation du pétrole en énergie utilisable par l’homme et en différents matériaux, mais aussi le défi de le remplacer. "J’ai vraiment senti qu’il y avait un enjeu très fort du point de vue de l’impact environnemental. Pour trouver des alternatives, il faut d’abord bien comprendre les enjeux énergétiques et les processus de production du passé", indique-t-elle.
Suivant ce cheminement, Marie Godard Pithon commencera donc à travailler sur des technologies conventionnelles. S’ensuivront les carburants dits "propres", jusqu’au développement de carburants alternatifs utilisant des matières alternatives au pétrole.
Ingénieure du futur
Pour sa première expérience professionnelle, qui s’inscrit dans le cadre de ses études à l’IFP School, elle travaille comme ingénieur process en raffinerie au sein du groupe Shell. Ses études finies, elle intègre la société d’ingénierie Axens, filiale de l’IFP Énergies nouvelles (IFPEN), l’ancien institut français du pétrole, pour y développer un procédé permettant de réduire la teneur en soufre dans l’essence. Dans le même temps, ses fonctions progressivement évoluent vers une double compétence technico-commerciale. Devenue responsable technologie, elle assure ainsi à la fois le suivi R & D et le suivi commercial, et voyage alors beaucoup, "cela caractérise d’ailleurs mon début de carrière : ce double intérêt très fort pour les sciences de l’énergie et pour l’international", indique-t-elle.
En particulier, la jeune responsable se rend alors beaucoup en Chine pour rencontrer les clients, promouvoir cette technologie et faire du suivi de performance. Progressivement, elle étend ses voyages à d’autres pays d’Asie, comme l’Inde ou la Malaisie, puis à l’Amérique du Sud, et même l’Afrique du Sud.
L’importance que revêt à l’époque la diffusion de cette technologie mise au point par Axens pour la désulfuration des essences vaudra à Marie Godard Pithon de remporter le prix de l’ingénieur du futur pour l’international décerné par l’Usine Nouvelle. "J’étais très fière", se remémore-t-elle.
Biocarburants
Nous sommes en 2017, Marie Godard Pithon prend encore de nouvelles responsabilités et devient manager des technologies. Ce qui lui permet d’élargir son portefeuille et de récupérer en particulier les technologies de carburants alternatifs et de biocarburants, à base de biomasse ou de molécules synthétiques. Et ce, à une époque où la transition écologique n’est pas encore très à la mode.
"On commençait à se rendre compte de l’impact des produits pétroliers et fossiles sur l’environnement. Il fallait donc trouver des solutions pour les remplacer, en tout cas partiellement, là où c’était possible. C’était donc pour moi une évidence de travailler sur ces technologies même si à l’époque, elles étaient encore peu demandées", raconte la jeune dirigeante.
Les clients sont encore relativement rares, mais l’objectif principal est la réalisation de tests pilotes pour faire la démonstration de ces technologies à différentes échelles. Et "pour la première fois, je travaillais sur des technologies qui n’étaient pas matures mais encore en développement", indique-t-elle.
Nouveau challenge
L’aventure aurait pu se poursuivre sans la rencontre avec un chasseur de tête. Et ce, à un moment important de sa vie personnelle, puisque la jeune experte des carburants biosourcée attend alors son deuxième enfant. "Si bien que lorsque je suis entrée chez Vicat, j’ai commencé par finir mon congé maternité", raconte-t-elle.
Cette arrivée au sein du groupe cimentier est synonyme de beaucoup de changements : "c’était l’opportunité de relever de nouveaux challenges et le début d’une nouvelle vie en province, pour ma famille et moi", se remémore-t-elle, Vicat étant basé près de Lyon, tandis qu’Axens était situé à Rueil-Malmaison.
Professionnellement, le défi est de taille puisqu’il faut tout apprendre ou presque des enjeux de la fabrication du ciment. Ce qui lui plaît énormément. "D’un point de vue scientifique, technique, je trouvais passionnant de comprendre les mécanismes en jeu, comment est-ce que l’on obtient du ciment à partir de matières premières minérales grâce à la chimie qui se produit dans les fours", explique la jeune dirigeante.
Aspect sociétal
Son intérêt pour les enjeux industriels est tout aussi fort : le pilotage d’une usine, la mise en œuvre des procédés de production, combiner l’exigence d’efficacité et le besoin de réduire la consommation d’énergie, tout cela l’intéresse au plus haut point.
Car c’est un point essentiel en commun avec sa précédente entreprise. Vicat souhaite accélérer sa transition énergétique en utilisant des technologies qui sortent de l’ordinaire, à l’image de ce que Marie Godard Pithon a pu réaliser auparavant dans les carburants alternatifs.
Au-delà de l’aspect scientifique, l’aspect sociétal de ce matériau, qui est le plus consommé au monde après l’eau, est fondamental pour cette passionnée de géopolitique. De la même façon que l’énergie et le pétrole, le ciment est "complètement lié pour moi au développement d’une civilisation", souligne-t-elle.
Arrivée en octobre 2018 chez Vicat en tant que de directrice adjointe en charge des technologies innovantes, Marie Godard Pithon devient directrice Performances Investissements en avril 2020. A la tête d’une équipe 70 à 80 personnes, elle renoue avec un rôle de manager qu’elle avait déjà énormément apprécié chez Axens.
"J’aime la technologie, mais j’aime encore plus l’humain. Pouvoir emmener avec moi toute une équipe a été une révélation. Je dirais que c’est ce qui m’anime principalement aujourd’hui. Les capacités sont démultipliées grâce au management", explique-t-elle avec enthousiasme.
Décarbonation
Son travail l’amène à accompagner les équipes opérationnelles dans leurs investissements. Par exemple, le groupe construit actuellement un nouveau four au Sénégal qui va permettre de doubler la capacité de production du site tout en fonctionnant avec plus de 70 % de combustible alternatif issus de déchets. "Nous avons obtenu un "Green Loan" de la Banque mondiale pour pouvoir réaliser cet investissement", indique Marie Godard Pithon.
Elle supervise les projets les plus innovants en matière de réduction de l’empreinte carbone de l’entreprise. "Depuis que je suis arrivé chez Vicat, je travaille beaucoup sur l’hydrogène", indique-t-elle. Pour ce projet baptisé Hynovi, l’objectif est de capter 40 % du CO2 émis par la cimenterie de Montalieu-Vercieu en Isère, pour le combiner à l’hydrogène de Hynamics, une filiale d’EDF, et le transformer en méthanol décarboné.
Le groupe conduit aussi deux projets de décarbonation ultime, dits "CCS" (pour carbone capture and stockage). L’un, toujours à Montalieu-Vercieu, vise à décarboner la quasi-totalité des émissions de CO2 de l’usine. L’autre, en Californie, a été sélectionné par le Département de l’Energie américain pour une subvention de 50 % des investissements allant jusqu’à 500 millions de dollars.
Cap sur le Brésil
"L’enjeu de ces projets dépasse Vicat et le monde du ciment, Ces technologies pourront être mises en œuvre dans d’autres industries. Ce sont des solutions clés pour la neutralité carbone", souligne Marie Godard Pithon.
A côté du ciment et des enjeux sociétaux de la transition écologique, la jeune maman consacre le plus clair de son temps libre à ses deux enfants. Cette passionnée d’équitation depuis l’enfance se ménage aussi des moments pour remonter à cheval, reprendre contact avec l’animal.
Et après six ans près de Lyon, elle s’apprête de nouveau à faire le grand saut en partant cet été au Brésil rejoindre la direction de Ciplan, la filiale locale de Vicat. Une nouvelle aventure née d’une volonté commune avec sa direction. "J’avais envie de découvrir des fonctions plus opérationnelles et de direction générale, d’avoir une vue plus globale de notre activité. Je souhaitais pouvoir intervenir à un niveau plus stratégique encore au niveau de l’organisation", explique la future nouvelle directrice générale adjointe des activités brésiliennes de Vicat. Avec toujours aussi ce même attrait pour l’international.
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