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Feuilleton de l'été / Charlotte Gounot

Feuilleton de l'été
Charlotte Gounot

exclusif Série d’été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain / Charlotte Gounot, directrice financière et conformité de Defacto

EXCLUSIF. Patronne des opérations de marché de l’Agence France Trésor au début de la crise pandémique, cette X-Ponts de 35 ans a, dans la foulée, mis sur pied et chaperonné, aux côtés de Bruno Le Maire à Bercy, le plan de relance hexagonal de 100 milliards d’euros. Aujourd’hui, elle tient les cordons de la bourse d’une fintech présente auprès des petites et moyennes entreprises pour pallier, à la vitesse de la lumière ou presque, leurs déboires de trésorerie.
Charlotte Gounot - DR
Charlotte Gounot - DR

A l’orée de l’âge adulte, Charlotte Gounot est encore très loin des problématiques afférentes à la courbe des taux d’intérêt, Bâle III ou encore au Produit intérieur brut (PIB) potentiel. A cette époque, la jeune femme étudie à l’Ecole Polytechnique et est passionnée par les cours de physique quantique de Jean Dalibard. " En classes préparatoires, on s’intéressait davantage à la mécanique de Newton, qui recouvrait des choses bien plus perceptibles, j’ai adoré découvrir ce nouveau champ", explique-t-elle à WanSquare.

Les sciences humaines ne la laisseront pas non plus indifférente. Toutefois, c’est finalement le génie civil et la mécanique qui auront un impact sur la trajectoire de la jeune femme au cours des quelques années qui suivront. "La matérialité, très concrète, m’attirait. J’ai toujours été davantage portée sur les sciences appliquées plutôt que très théoriques", justifie-t-elle.

Après avoir été diplômée en génie civil parasismique à l’Université de Californie à San Diego, Charlotte Gounot réalisera des stages chez l’entreprise de travaux publics Colas et le leader mondial de la réparation et du génie civil spécialisé Freyssinet où elle participera à la construction d’ouvrages d’art (ponts à hauban et échangeur autoroutier) "C’étaient des ouvrages d’art fascinants qui permettaient de restructurer un territoire et d’y ouvrir de nouvelles possibilités en matière d’aménagement et de développement", indique-t-elle.

A la suite de cela, elle intégrera le Corps des Ponts, des Eaux et des Forêts. "Au moment de postuler pour entrer en administration centrale et d’y trouver un stage de six mois, je me suis rendu compte qu’au sein de l’Etat, il n’y avait plus beaucoup de grandes infrastructures publiques à construire", dévoile-t-elle. "Un nouveau viaduc de Millau ne voit pas le jour tous les quatre matins", plaisante-t-elle.

 

Premiers pas à Bercy

 

Faisant le deuil de l’ouvrage d’art à très grande échelle, Charlotte Gounot réaxera son parcours sur une thématique qui l’avait marquée lors de son séjour sur la côte ouest des Etats-Unis : la prévention des risques, ou comment construire un bâtiment résilient aux séismes sans trop renchérir l’accès à la propriété ou au développement compte tenu de la probabilité de survenance d’un risque. Un stage à l’Agence française de développement (AFD) en rapport avec la question lui fera de l’œil. "Il y avait eu un typhon aux Philippines générant 13 000 déplacés et des milliers de morts. L’AFD était chargée de réfléchir à la réponse française à ce choc, c’est-à-dire ‘quoi reconstruire ? Comment reconstruire ? Quel budget ?", indique-t-elle.

Si elle quitte l’AFD à la suite de son stage, Charlotte Gounot restera en lien avec l’institution lors de son arrivée à la Direction générale du Trésor (DG Trésor). En effet, elle sera l’adjointe du chef de bureau "Afrique et AFD" (le ministère de l’Economie et des Finances exerce une co-tutelle sur l’agence). "Le contexte était celui de la COP 21, il y avait un énorme enjeu sur les financements français ‘pour le climat’ octroyés aux pays du Sud. Il fallait les accroître et ainsi faire croître l’AFD puisque 95 % des financements climats de la France effectués dans ce cadre sont mis en œuvre par l’AFD", explique-t-elle. "Nous devions mettre d’équerre le modèle d’une banque soumise aux règles de droit commun, en vue de la faire doubler de taille à un horizon compris entre dix à quinze ans, au service du financement du climat", indique Charlotte Gounot.

 

Banques, parasismique, du pareil au même

 

On peut se demander comment une ingénieure des ponts, des eaux et des forêts, âgée d’à peine 25 ans, spécialisée en risque parasismique, a pu traiter des problématiques financières aussi éloignées de son bagage académique. "Tout le raisonnement de la réglementation bancaire est très proche du raisonnement applicable en génie civil parasismique. Pour une probabilité de survenance d’une perte ou d’un séisme, la question est ‘dans quelle proportion je mets de côté ou renforce la structure pour l’absorber et à quelle hauteur peut-on renchérir le coût de financement ou le coût de construction pour prévenir un tel choc ?’", résume-t-elle.

L’autre gros dossier avec lequel sera aux prises la polytechnicienne concernera la Banque centrale européenne (BCE). "Elle réalisait ses premiers stress-test sur les banques dont les bilans dépassaient 30 milliards d’euros ; l’AFD en faisait partie. Ces tests font l’hypothèse de chocs en zone euro, or la quasi-intégralité des expositions de l’AFD se situe hors de la zone euro. De sorte que, tout en nous assurant que le modèle de l’AFD était paré pour résister à des épisodes de stress, nous devions également défendre ses spécificités auprès de la BCE", indique Charlotte Gounot.

Les enjeux bancaires continueront de façonner son parcours à la DG Trésor puisqu’elle sera nommée adjointe au chef du bureau "Affaires bancaires" en septembre 2016. Elle travaillera à la transposition des normes de Bâle III (mesures prises dans la foulée de la crise financière mondiale en vue de renforcer la réglementation ainsi que le contrôle et la gestion des risques des banques) dans la législation de l'Union européenne appelée "paquet bancaire" (adopté en mai 2018 par le Conseil de l’UE).

"J’étais chargée de la résolution bancaire, l’objectif était notamment d’éviter que l’argent du contribuable serve à recapitaliser une banque systémique faisant faillite et qui ne peut être liquidée (bail-out). Il fallait mettre en place une exigence d’instruments de passif et un cadre juridique pour qu’à la place de cela, les créanciers de la banque soient sollicités (bail-in)", explique Charlotte Gounot, qui se souvient de tractations européennes très intenses. "Elles sont sans relâche, pendant douze à quinze heures par jour, en séance et entre les séances, quand on négocie à Bruxelles. Les négociations commencent dans le Thalys à 6 heures du matin et se terminent dans le train du retour vers 22 heures ", souligne-t-elle.

 

Dans la tête des investisseurs obligataires

 

Sa connaissance fine des subtilités du bilan des banques sera d’un grand secours pour la prochaine étape de sa carrière à Bercy. Fin 2018, elle est choisie pour devenir responsable des opérations de marché de l’Agence France Trésor (AFT), organisme qui gère la trésorerie et la dette de l’Etat. Elle se trouve alors en contact très régulier avec les spécialistes en valeurs du Trésor (SVT), cette quinzaine de banques qui sont les seules entités autorisées à souscrire aux émissions de l’Etat sur le marché primaire.

A l’AFT, il faut savoir quelle dette émettre (maturité), aussi il faut comprendre la demande du marché et les motifs sous-jacents. Mes fonctions précédentes m’avaient permis de bien appréhender cette dimension. Je savais comment raisonnait une banque (trésorerie, gestion d’actifs, assurance) en termes d’investissements et de placement compte tenu de ses contraintes prudentielles, ou encore de l’environnement de taux d’intérêt, et les effets que cela avait sur sa volonté et capacité d’allonger ou de raccourcir la maturité de ses actifs”, explique la trentenaire.

Au sein des “traders de la République”, elle cherchera à comprendre le comportement d’autres institutions financières que sont les assureurs, les fonds de pension mais aussi les Banques centrales. “A l’époque j’ai dû essayer de saisir, entre autres, pourquoi les assureurs allemands souhaitaient acheter des obligations d’Etat françaises à échéance 20 ans et non 15 ans ou encore comment l’appétit des fonds de pension néerlandais pour notre dette pouvait être affecté du fait d’une réforme qui les touchait”, détaille-t-elle.

Evidemment, il apparaîtrait malavisé de mentionner son passage à l’AFT sans évoquer le déclenchement de la crise pandémique. “Pour financer l’activité partielle, le fonds de solidarité ou encore les reports de cotisations sociales et fiscales il nous a été demandé d’émettre plusieurs dizaines de milliards d’euros supplémentaires au moment où la liquidité s’asséchait sur le marché, les investisseurs affichant un comportement similaire à celui qui avait été le leur durant la crise financière mondiale”, se souvient Charlotte Gounot.

En émettant un montant significatif à moyen terme le 19 mars au matin, la France était le premier pays européen à franchir le pas dans ce contexte hostile. Certes, la BCE avait annoncé son programme massif d’achats d’obligations la veille au soir [PEPP, ndlr], mais la situation était très tendue”, soutient-elle. Sur le plan opérationnel, le défi est également de taille. “En raison du confinement, l’équipe ‘dette’ (6 personnes) avait été séparée en deux équipes et il y avait des enjeux de sécurité. A l’AFT on émet à la microseconde et dans des conditions de sécurité informatique accrues, ce qui est impossible à faire depuis un wi-fi chez soi”, pointe-t-elle.

 

Architecte de la relance

 

Mi-juillet 2020, la passionnée de randonnée prend des vacances bien méritées. Alors qu’elle retrouve du réseau au cours d’un périple dans le massif des Ecrins, elle se rend compte avoir des appels en absence. C’était Thomas Revial, directeur adjoint de cabinet de Bruno Le Maire, ministre de l’Economie et des Finances. Il souhaite qu’elle rejoigne la garde rapprochée du locataire de Bercy. “Thomas Revial m’explique que Bruno Le Maire veut créer un poste au cabinet dédié à concevoir, mettre en œuvre et piloter un plan de relance en réponse à la pandémie ainsi que de s’occuper de la transition écologique”, dévoile Charlotte Gounot.

Exercer en cabinet n’avait rien d’une évidence pour Charlotte Gounot. “Initialement, je me demandais si y travailler en étant jeune était une bonne chose, étant donné que l’on peut être influencé par son parcours qui est par définition encore restreint”, déclare-t-elle. L’ingénieure relèvera tout de même le défi.

Pour mémoire, présenté en septembre 2020, le plan de relance avait pour objectif d’une part que l’économie hexagonale retrouve son niveau d’avant-crise au plus tard à l’été 2022 et d’autre part que la compétitivité des entreprises soit dopée et que l’ensemble des acteurs économiques soit préparé aux enjeux de long terme.  “Avant que je prenne mes fonctions, il avait été estimé que le montant d’investissement devait se situer entre 80 et 120 milliards d’euros. Il fut par la suite acté qu’il serait de 100 milliards d’euros à déployer sur deux ans, montant qui nous paraissait compenser le choc infligé par le covid-19 au PIB potentiel”, explique Charlotte Gounot, qui a notamment planché sur sa composition en conduisant les réunions interministérielles.

Rappelons qu’il possède trois piliers : l’écologie (aide à la relance de la construction durable, décarbonation de l’industrie, MaPrimeRénov’etc.), la compétitivité (aides à l’innovation, investissements en fonds propres ou encore réduction des impôts de production) et la cohésion (aide au contrat de professionnalisation, aide exceptionnelle à l’apprentissage, compensation des pertes de recettes des collectivités territoriales, développement du numérique sur l’ensemble du territoire). Un rapport de France Stratégie montre que 93 milliards d’euros avaient été engagés fin novembre 2023.

Un changement de cap s’amorce au printemps 2022 pour Charlotte Gounot. Cela fait alors près d’une décennie qu’elle évolue à Bercy. Le moment est venu d’en partir. "J’avais 33 ans, je me disais qu’il fallait absolument que j’acquière des compétences en matière d’analyse de données et de machine learning”, se remémore-t-elle. D’autre part, “j’avais réalisé durant le déploiement du plan de relance que les innovations structurelles au sein des différents secteurs économiques étaient, ces dernières années, davantage le fait d’acteurs émergents que des grands groupes, et que les premiers avaient besoin des seconds dans les phases d’industrialisation”.

 

Colmater les trous à vitesse éclair

 

C’est parmi les fintechs qu’elle trouvera son bonheur. Deux de ses anciens camarades de l’X, Marc-Henri Gires et Jordane Giuly, en ont justement lancé une (aux côtés de Morgan O’hana) en juin 2021 : Defacto. Elle les rejoindra en qualité de directrice financière et conformité en juin 2022. La start-up, qui pourrait être rentable d’ici un an, octroie des prêts de court terme (entre 2 jours et quatre mois) aux petites et moyennes entreprises pour leur permettre d’encaisser plus vite leurs créances clients ou financer le paiement d’un fournisseur. “Alors qu’une banque met six à huit semaines pour répondre à une demande de prêt, nous répondons en 27 secondes”, explique Charlotte Gounot. “On ne va pas demander à l’entreprise de nous fournir ses liasses fiscales des dernières années. On utilise un algorithme qui traite de manière instantanée les données bancaires de l’entreprise demandeuse, (avec son autorisation préalable). A la suite de cet examen, l’algorithme est en mesure d’établir si l’entreprise est éligible à un prêt, et si oui, pour quel montant”, indique-t-elle.

La firme de 24 salariés est le premier acteur BtoB à avoir décroché un agrément de société financière auprès de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) et a prêté plus de 550 millions d’euros à plus de 10.000 PME depuis sa création. L’été dernier, en vue de doper sa force de frappe annuelle à 1 milliard d’euros en matière de prêts, la start-up a, soutenue par Citi et Viola Credit, clôturé un fonds de titrisation de 167 millions d’euros. “Dans les prochains mois, il pourrait y avoir des partenariats avec des banques et néobanques”, prévient Charlotte Gounot, quand on l’interroge sur les projets à venir de Defacto.

Au vu de sa trajectoire professionnelle, la femme de 35 ans n’est guère incitée à se projeter. “Je n’ai jamais tiré de plans sur la comète, j’ai plutôt saisi les opportunités qui se présentaient, en prenant le risque de sortir des trajectoires classiques. Je pensais construire des ponts, je me suis retrouvée tutelle de l’AFD, une fois tutelle de l’AFD, je pensais examiner des projets d’investissements et j’ai fait de la stratégie bancaire, etc.”, rappelle-t-elle. Charlotte Gounot confesse cependant que cela ne lui déplairait pas de rejoindre un jour l’industrie manufacturière ou le secteur bancaire. “Agir pour le compte d’un établissement public qui réalise des financements en France ou à l’international sera également toujours de nature à m’intéresser”, ajoute-t-elle.

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