éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Kaput
par Yves de Kerdrel
Au moment où Nicolas Baverez tente de nous redonner espoir avec un possible « sursaut » français, l’essayiste allemand Wolfgang Münchau s’apprête à publier un redoutable tableau de l’Allemagne d’aujourd’hui avec comme titre : « Kaput ». Un ouvrage qui sort au moment où Volkswagen s’enfonce dans les difficultés pendant que la coalition d’Olaf Scholz est sérieusement mise à mal.
"Quand je me regarde, je me désole ; quand je me compare, je me console". Cette sentence attribuée à Talleyrand, Montaigne, Mirabeau, voire Jean-Luc Godard, pourrait nous être utile pour parler de la France, puis de l’Allemagne. À un moment où l’Assemblée nationale s’apprête à rejeter – sans doute la semaine prochaine – le volet recettes du projet de loi de finances pour 2025 et où les deux extrêmes font la course à l’échalote de la proposition de loi la plus absurde pour occuper leurs niches parlementaires respectives, les craquements apparus ces derniers jours au sein de la coalition au pouvoir à Berlin montrent – à défaut de consolation – que nous n’avons pas l’apanage de la classe politique la plus désolante.
Le chancelier Olaf Scholz a annoncé ce mois-ci la tenue d’un sommet des chefs d’entreprise pour discuter des moyens de sauver l’économie allemande en difficulté. Une semaine plus tard, son ministre de l’Économie, le vert Robert Habeck a présenté ses propres propositions. Quant au ministre des Finances, Christian Lindner, il a ensuite indiqué qu’un autre sommet économique se tiendrait, le même jour que celui de Scholz. Aucune de ces annonces n’a été coordonnée dans une cacophonie soulignant le dysfonctionnement croissant au sein de la coalition allemande composée des sociaux-démocrates de centre gauche, des libéraux-démocrates et des Verts.
Panique chez les libéraux-démocrates allemands
La campagne pour les élections fédérales de l’année prochaine semble avoir déjà commencé de manière officieuse, opposant les trois partis au pouvoir les uns aux autres. Le risque de voir leur coalition s’effondrer est plus élevé que jamais. La panique au sein des partis face aux résultats décevants des dernières élections régionales les pousse à faire pression sur leurs dirigeants pour qu’ils fassent moins de compromis et mettent mieux en avant leurs propres programmes.
Le FDP, dont les sondages sont actuellement en dessous du seuil de 5 % nécessaire pour entrer au parlement fédéral, se demande s’il a plus de chances d’améliorer sa cote de popularité au sein ou en dehors du gouvernement. Si bien que de l’autre-côté du Rhin, l’impossibilité de s’entendre sur un budget pour 2025, pourrait amener Olaf Scholz à organiser des élections législatives anticipées dans un contexte de montée des populismes de droite et de gauche.
L’électrochoc des annonces faites par Volkswagen
Tout cela se passe au moment précis où Volkswagen, le premier constructeur automobile européen a annoncé une chute de 42 % de son bénéfice d’exploitation au troisième trimestre et un effondrement historique de sa marge opérationnelle. Bien sûr, ce n’est pas une surprise. Mais cela s’accompagne d’un énorme électrochoc avec l’annonce de la fermeture de trois des dix usines allemandes alors que l’usine Audi de Bruxelles va disparaître en février prochain. Quant aux salariés du constructeur, qui ont longtemps été gâtés sur le plan social, on va leur demander une baisse de 10 % de leurs salaires.
Les problèmes du constructeur sont liés à ses difficultés dans le domaine de la voiture électrique, à une baisse des immatriculations en Allemagne et à une moindre demande de la part de la Chine. Mais à Berlin on pointe surtout du doigt la responsabilité du gouvernement Scholz qui a laissé la Commission européenne adopter une interdiction de la vente de véhicules thermiques après 2035.
L’Allemagne paie cher les erreurs de Merkel
Il y a dans le cas de figure de Volkswagen un autre sujet clé qui est celui de l’énergie. Désormais pour construire une voiture, le coût énergétique est deux fois plus important que celui des ouvriers dédiés à cette tâche. Ce n’est pas par hasard si dans le sillage de l’Inflation Reduction Act de Joe Biden, le constructeur allemand avait annoncé vouloir investir 10 milliards de dollars aux États-Unis, avec à la clé, la construction de nouvelles usines grâce à une énergie à prix garanti.
Olaf Scholz n’est certes pas un grand homme politique. Il est dénué de tout charisme. Et on peut lui faire grief d’avoir participé à la lente disparition du couple franco-allemand. Mais quand évoquera-t-on enfin la double responsabilité d’Angela Merkel dans la crise structurelle qui frappe aujourd’hui l’Allemagne. D’une part elle a rendu son pays dépendant du gaz russe, avec le lobbying très voyant de son prédécesseur, Gerhard Schröder, devenu petit représentant de Gazprom. D’autre part elle a commis une faute lourde en tuant le nucléaire allemand, quelques jours après l’accident de Fukushima, et sans même prévenir ses alliés européens. Alors que sa décision a déstabilisé non seulement l’approvisionnement électrique de l’Allemagne, mais aussi toute l’Europe énergétique.
Le résultat de politiques néomercantilistes
Dans son essai au vitriol sur l’état de l’Allemagne – à paraître dans quelques jours – et titré "Kaput", Wolfgang Münchau, l’un des meilleurs éditorialistes économiques européens, revient sur ces décisions absurdes prises à un moment où l’ex-chancelière était considérée comme la véritable "leader du monde libre" avec un modèle économique allemand que rien ne semblait pouvoir ébranler.
Mais il explique aussi que les faiblesses actuelles de l’économie allemande couvent depuis des décennies. Selon lui les politiques néomercantilistes de l’État allemand, motivées par des liens étroits entre l’élite industrielle et politique du pays, ont laissé l’Allemagne à la traîne sur le plan technologique. Si bien que notre puissant voisin est aujourd’hui bien moins armé que la France en matière de numérique et de tout ce qui touche à l’intelligence artificielle.
L’Allemagne a raté la révolution numérique
Pour le "Baverez allemand" l’économie allemande est certes une puissance, mais de l’ère analogique. Ses principales industries sont les voitures à essence, l’ingénierie mécanique et la chimie. Le pays dispose d’excellents scientifiques et ingénieurs, mais trop spécialisés dans les technologies prénumériques et incapables de transformer l’innovation scientifique en succès commercial. L’Allemagne a donc raté la révolution numérique.
Par ailleurs, la dépendance excessive de l’Allemagne à l’égard de la production industrielle l’a rendue prisonnière de ses liens avec la Chine et la Russie au sein de la chaîne d’approvisionnement mondiale. Cette stratégie s’est effondrée avec la pandémie et l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Et pour Wolfgang Münchau, la réponse d’Olaf Scholz à ces problèmes, qui consiste à tout miser sur la transition écologique, ne va réduire en rien la dépendance du pays à son industrie manufacturière.
Si bien que les vulnérabilités de la chaîne d’approvisionnement persisteront. Autant dire que l’Allemagne va continuer à souffrir avec des finances publiques saines. Et la France va suivre de près ce triste feuilleton avec des comptes publics en désordre. Ce qui augure mal de l’évolution du couple franco-allemand, et de la mise en œuvre des recommandations de Mario Draghi et d’Enrico Letta afin de remédier au décrochage européen.
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