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L'année 2025 vue par... Henri Poupart-Lafarge / Directeur général d'Alstom
Quel est votre scénario de croissance en Europe et en France pour 2025 ? De quelle manière les risques géopolitiques (Ukraine, Moyen-Orient, nouvelle administration Trump, élections fédérales allemandes) sont-ils susceptibles d’affecter vos prévisions ? Comment anticipez-vous leurs impacts sur vos activités ?
En 2025, le développement de la mobilité décarbonée continuera d’être une priorité en Europe comme dans le reste du monde. Je suis donc confiant sur le fait qu’Alstom bénéficiera d’un marché porteur pour sa croissance, soutenue notamment par une fréquentation des réseaux de transports désormais supérieure à ce qu’elle était avant la pandémie de COVID, ou par l’ouverture du marché de la grande vitesse en Europe par exemple. A ce propos, notre carnet de commandes de 94 milliards d’euros témoigne de la forte demande mondiale pour nos solutions et nous donne de la visibilité sur nos ventes et nos capacités de croissance.
Les risques géopolitiques sont en réalité inhérents à toute activité industrielle dès lors qu’elle atteint une taille critique. Notre force, c’est qu’Alstom est un groupe d’envergure mondiale ancré dans tous les territoires sur lesquels il opère, et nous en retirons une capacité à agir sur tous les marchés.
Vous citez l’exemple de l’arrivée de la nouvelle administration Trump comme un défi, mais Alstom est déjà un acteur majeur outre-Atlantique, ce sont nos trains qu’Amtrak a choisis pour sa nouvelle ligne à grande vitesse entre Boston et Washington qui sera mise en service au printemps, ce sont nos navettes autonomes qui transportent les passagers dans les aéroports américains, comme JFK à New York. Nous fabriquons déjà nos produits localement, conformément aux dispositions du Buy American Act (à 95% pour le projet Amtrak) et nous sommes tout à fait sereins quant au développement de nos activités aux Etats-Unis pour les prochaines années.
L’année 2024 a été celle des rapports Draghi, Noyer, Letta et du constat du décrochage de l’Europe. Quelles sont les mesures d’urgence à prendre au niveau européen pour renverser la vapeur et sortir l’Europe de la tenaille USA-Chine ?
Il y a urgence à agir. Les difficultés que rencontre l’industrie à travers l’Europe doivent nous alerter. Mais il n’y a pas de fatalité. Nous savons que ce sont la complexité et l’instabilité des cadres réglementaires doublées de l’incertitude sur les capacités d’investissement public qui nous placent dans cette situation délicate. Pour en sortir, nous devons nous donner les moyens de notre ambition en matière industrielle.
Plus largement, l’objectif que nous nous sommes collectivement fixé d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, comme notre besoin de renforcer la position de l’Europe dans un monde qui se repolarise sont vitaux : nous ne pouvons ni les reporter, ni y renoncer. Comme le préconisent un certain nombre de rapports, cela passe par des investissements massifs à l’échelle européenne, dans les transitions écologiques et numériques, dans les innovations de rupture mais également dans les infrastructures comme le Réseau Transeuropéen de Transport (RTE-T), élément essentiel du futur réseau ferroviaire à grande vitesse connectant les capitales européennes. Nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir pour améliorer la compétitivité des acteurs européens et assurer une concurrence équitable à l’échelle mondiale. L’harmonisation, la transparence et la prévisibilité des exigences applicables à nos produits seront absolument déterminantes.
J’entends souvent des appels à créer de nouveaux champions industriels européens, mais si nous souhaitons voir d’autres entreprises comme Alstom émerger, nous devons, au moyen de nos institutions européennes et d’une diplomatie économique engagée, créer les conditions favorables à leur développement.
Comment prenez-vous en compte dans vos réflexions stratégiques la mise en place de barrières douanières et ses conséquences possibles en termes de démondialisation ?
Notre groupe s’appuie sur une structure multirégionale depuis plusieurs décennies. Elle est liée, entre autres, à la demande de nos clients en matière de localisation des emplois, mais aussi aux défis et coûts logistiques pour faire voyager nos produits. Cette structure a l’avantage de nous protéger des barrières douanières qui se hissent entre les continents. Quand Alstom s’investit dans un territoire, nos usines sont vectrices d’emplois industriels, de retombées économiques, et de transferts de compétences et de savoir-faire. Il est crucial de continuer à dépenser du temps, de l’argent et de l’énergie dans nos territoires d’implantation : la souveraineté industrielle ne s’entend pas unilatéralement, notre ambition est de l’assurer en tout lieu, au bénéfice des économies et des populations locales.
Comment anticipez-vous l’instabilité politique française avec ses conséquences éventuelles notamment en matière fiscale et sociale sur vos activités ?
En tant qu’industriel qui emploie 12 000 personnes en France et qui fait rayonner le savoir-faire de l’industrie française dans le monde, nous suivons avec attention la situation politique du pays.
Toutes les entreprises ont besoin de stabilité et d’un cadre réglementaire équilibré et prévisible pour travailler avec sérénité, investir et se développer. C’est d’autant plus vrai dans le domaine des infrastructures de transport qui ne peut travailler que dans le temps long.
Le risque qui nous guette est l’immobilisme, qui serait synonyme d’un retard irrémédiable pour la France dans la compétition mondiale face aux géants que sont la Chine, les Etats-Unis ou l’Inde. Il y a donc une impérieuse nécessité pour l’Europe et pour la France de continuer à travailler à la compétitivité de nos entreprises.
J’ai confiance dans la résilience d’Alstom. Nous sommes tournés vers l’avenir et notre activité continue d’être soutenue par des tendances de marché qui sont toujours très favorables.
Depuis dix ans, on parle de simplification sans jamais la faire, au niveau français comme européen (discussion sur l’abandon partiel des obligations de déclaration de la directive CSRD). Néanmoins, tous les groupes font face à une complexification accrue. Quelles seraient vos propositions dans votre secteur d’activité en matière de simplification (administrative, fiscale, territoriale, …) ?
Simplifier implique de prendre un peu de hauteur sur nos réglementations et d’en interroger régulièrement la valeur ajoutée.
Les nouvelles réglementations comme la Taxonomie verte européenne, la CSRD, la CSDD sont toutes nées de bonnes intentions. Je dirais même qu’elles sont essentielles aux progrès de nos modèles, mais il faut prendre en compte la complexité qu’elles introduisent dans nos activités sans que les investisseurs et les marchés financiers ne perçoivent la valeur des données qu’elles produisent.
Il y a donc un double enjeu à faire reconnaître cette valeur et en parallèle, de rationaliser ces réglementations à l’échelle de chaque secteur. Pour le ferroviaire, elles peuvent nous permettre de bâtir un marché unique européen des équipements ferroviaires, réduisant ainsi autant les risques et les coûts pour les autorités publiques. De la simplification peut émerger un gain de compétitivité pour tous les acteurs européens.
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