Régulation / Concurrence
Régulation / Concurrence
Philippe Jouvet, un avocat en droit de la concurrence très politique /
L’associé au cabinet Ginestié Paley-Vincent voit clair dans la matrice de la grande distribution
Philippe Jouvet, associé au cabinet Ginestié Paley-Vincent depuis 2023, n’est pas un avocat comme les autres. Son parcours professionnel détonne dans la sphère parisienne des cabinets d’avocats d’affaires.
D’abord, il n’est passé par le statut de counsel. Il faut dire aussi qu’il a véritablement embrassé la carrière d’avocat à presque 30 ans, chez Grall & Associés. Avant cela, Philippe Jouvet avait certes eu des expériences en cabinets, comme chez Linklaters ou chez Darrois dans le cadre de ses stages obligatoires en vue de l’obtention de son diplôme d’avocat mais il fut aussi vacataire au bureau des contrôles des concentrations et des aides d’Etat de la Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes (DGCCRF). "C’est à Bercy que j’ai commencé à découvrir le droit de la concurrence, après mon stage chez Linklaters où j’avais eu la chance d’assister Anne Wachsmann Guignon, une très grande praticienne de la matière. Si bien que j’ai ensuite rejoint l’équipe concurrence d’EADS ", confie à WanSquare celui qui se rêvait, pendant ses études, diplomate.
Un parcours consommateur bien négocié (ou pas)
En 2009, Grall & Associés le recrute. "Jean-Christophe Grall, fondateur du cabinet, m’a proposé d’être l’avocat concurrence de cette boutique spécialisée en droit de la distribution. C’est lui aussi qui m’a mis le pied à l’étrier dans le secteur de la distribution alimentaire et des relations entre les entreprises agroalimentaires et la grande distribution ", relate-t-il.
Une belle opportunité pour Philippe Jouvet alors que la loi de modernisation de l’économie (dite LME) vient tout juste d’être adoptée. "J’ai travaillé sur le programme de conformité du groupe Bongrain (devenu Savencia aujourd’hui et connu pour ses marques Caprice des dieux, Maison du chocolat, Bordeau Chesnel, entre autres). A ce titre, notre mission consistait à auditer la politique commerciale du groupe ", explique ce passionné de l’univers de la grande distribution. "Jean-Christophe Grall m’a dit un jour : il faut comprendre l’expérience consommateur en entrant dans un supermarché qui est finalement un lieu où chaque emplacement a fait l’objet d’une négociation commerciale en amont avec un fournisseur. Chaque tête de gondole, chaque placement de produits sur un rayon, l’agencement du rayon frais, tous sont issus d’accords commerciaux et tarifaires. Et le positionnement se paye très cher. C’est fascinant de percevoir très concrètement ce sujet et de se rendre compte que derrière l’expérience du consommateur existe une sorte de matrice juridique", poursuit Philippe Jouvet, soulignant pourquoi et comment les distributeurs sont aussi puissants vis-à-vis des industriels et des agriculteurs. "Les marques distributeurs sont judicieusement présentées aux clients dans les rayons, à l’inverse un produit de marque nationale peut être tué s’il n’est pas bien positionné. Les distributeurs ont ainsi une influence majeure sur les modes de consommation alimentaire en France, ce sont eux aussi qui peuvent protéger les filières et faire en sorte que les agriculteurs puissent avoir un revenu décent. Cela explique d’ailleurs que les différentes lois Egalim cherchent à encadrer leur pouvoir dans les négociations commerciales ", observe l’associé de 44 ans.
Suppléant mais première ligne
En 2014, Dominique Ferré, directeur général du cabinet Fidal, le convoque. "Il m’a expliqué que le bureau de Bordeaux était en pleine expansion sur l’ensemble de la région Aquitaine et qu’il cherchait de vrais spécialistes du droit de la concurrence. Il m’a alors proposé de gérer la pratique seul dans cette région. C’est ainsi que j’ai rejoint le bureau de Bordeaux, puis celui de Bayonne où j’ai développé ma propre clientèle avec des coopératives agricoles, des acteurs de la filière vinicoles. J’ai travaillé sur de très beaux dossiers de concurrence qui ne remontaient pas à Paris, comme des questions d’aides d’Etat pour des aéroports de la région, de droit européen. J’ai aussi défendu des collectivités et bien sûr des dossiers dans la distribution alimentaire", détaille-t-il.
C’est à Bayonne surtout que sa carrière prendra une tout autre tournure. Si ses études à Sciences Po Paris, où il fut l’élève d’un certain Emmanuel Macron (et en prep’ENA) et où il cotoya des personnalités politiques telles que Clément Beaune ou Benjamin Griveaux, ne lui ont pas donné immédiatement le virus de la politique, la création d’En Marche en 2016 l’enthousiasme. "J’ai créé le comité local du mouvement à Anglet et organisais tous les soirs des réunions ", nous relate Philippe Jouvet, qui avoue avoir mis, à l’époque, toute son énergie dans la politique. "J’ai été très actif durant la campagne présidentielle, puis pour les législatives. J’avais d’ailleurs été choisi pour être suppléant de Florence Lasserre, députée des Pyrénées (mandat clos à la suite de la dissolution du 9 juin dernier, ndlr) ", poursuit-il.
S’il ne sera finalement que très peu sollicité à ce poste un fois l’élue Modem installée à l’Assemblée nationale, Philippe Jouvet intègrera néanmoins le XV parlementaire (rugby), ce qui lui permettra de nouer de solides relations (voire amicales) avec de futurs ministres, comme avec Laurent Saint-Martin (qui fut son capitaine lors de la coupe du monde de rugby organisée au Japon), Jean-Baptiste Djebbari, mais aussi Annaïg Le Meur, aujourd’hui vice-présidente du groupe Ensemble pour la République au Palais Bourbon, très engagée sur les questions de souveraineté alimentaire.
Monsieur crise chez Tereos
Un mandat de suppléant qui correspond aussi avec son retour à Paris, en 2019. "J’ai répondu à une offre du groupe coopératif sucrier Tereos qui cherchait un juriste en droit de la concurrence. J’ai rencontré Sarah Leroy, alors directrice juridique et ancienne avocate qui fut très intéressée par ma connaissance des coopératives agricoles. Je suis donc devenu responsable juridique concurrence distribution consommation du groupe à un moment où l’entreprise décidait de dimensionner sa direction juridique de façon à être plus visible à l’international et en vue de pouvoir faire appel aux marchés pour trouver de nouveaux financements ", indique Philippe Jouvet.
De fait, à l’époque, Tereos réfléchissait sérieusement à entrer en Bourse. "Mon rôle était donc d’assurer la compliance en droit de la concurrence afin de rendre le groupe le plus crédible possible pour pouvoir attirer ainsi les levées de fonds ", ajoute-t-il.
Il s’apercevra alors très vite que les besoins de la coopérative en la matière sont immenses compte tenu de l’entrée en vigueur de la loi Egalim 1 (promulguée le 1er novembre 2018). "C’est à cette époque que j’ai commencé à me spécialiser sur les questions d’amont agricole. Par ailleurs, à la suite de l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen, dont j’avais eu à gérer la cellule de crise du fait des retombées de fumée sur certaines cultures, le groupe m’a confié la coordination des gestions de crise de Tereos. En 4 ans, j’ai dû en gérer une par mois, cela signifiant avertir les autorités, mettre en place des communications pour les fournisseurs et les clients, s’assurer qu’il n’y ait pas de rappel de produits, respecter la réglementation, etc ", détaille Philippe Jouvet qui n’en oubliera pas la politique pour autant.
Un expert que l’on consulte
Aux élections législatives de 2022, il décide de faire cavalier seul et de se présenter comme candidat dissident (n’ayant pas réussi à obtenir l’investiture En Marche malgré ses nombreux soutiens) dans la circonscription voisine à celle de Florence Lasserre. "Mon score fut certes très humble mais faire campagne sur son nom est une expérience extraordinaire. J’ai par ailleurs eu la chance d’être rejoint par un maire local qui m’a beaucoup aidé notamment sur un sujet qui me tient à cœur : les circuits courts. Tereos s’est montré en outre été très bienveillant envers moi pendant la campagne ", reconnait Philippe Jouvet.
Aujourd’hui associé chez Ginestié Paley-Vincent, il fait de la politique autrement. " Ma pratique m’oblige par ailleurs à comprendre les enjeux de surtransposiiton, de complexité administrative, de compétitivité de l’agriculture française. Les acteurs industriels sont aussi parmi les plus responsabilités de l’Union européenne du fait des contrôles de la DGCCRF", rappelle celui qui s’est vu proposé un poste de conseiller "Egalim" par un ministre. "Le métier d’avocat est aussi une activité politique. Je publie, je participe à des colloques sur des sujets de l’alimentation, jej continue à travailler avec des universitaires, des think tank. J’ai par exemple été consulté dans le cadre de la rédaction du rapport Babault-Izard sur la loi Egalim. Cela me convient parfaitement d’être devenu un expert de ces problématiques. ", assure-t-il.
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite

