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Le spectaculaire tournant de la diplomatie russe
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Nous assistons, depuis quelques semaines à un tournant spectaculaire des relations entre la Russie et la France. Un tournant imprévu par son ampleur dont on ne peut prendre la mesure qu’en considérant la nécessité pour Moscou de se libérer de son partenariat trop étouffant avec Pékin.

14/09/2019 - 09:00 Temps Lecture 8 mn.

 

 

Pour comprendre, l’évolution spectaculaire des relations diplomatiques entre la France et la Russie, au cours des toutes dernières semaines, avec comme point d’orgue la visite de Vladimir Poutine au Fort de Brégançon, il convient de nous reporter à une règle, fort discrète, mais permanente du système politique soviétique, puis aujourd’hui russe, qui remonte tout simplement aux dernières années de Staline. Et sans aucun doute à la période où tout se codifie véritablement après mars 1953.

Depuis lors en effet, et sans jamais l’avouer ouvertement, les décisions de l’exécutif russe demeurent aléatoires, et sont débattues par des instances collectives où de véritables revirements peuvent avoir lieu en fonction des conjectures que les Occidentaux ont souvent beaucoup de mal à décrypter. Depuis l’intronisation de Vladimir Poutine, à la fin du règne d’Eltsine, cette règle est plus que jamais de rigueur à Moscou. Quand bien même tout est fait pour sauver la face du chef nominal, Vladimir Poutine. Et tous les tournants lui sont attribués, alors que, d’évidence, des mains secourables ou hostiles interviennent dans le processus final.

 

Le rôle déterminant de Sergueï Chouïgou

 

Ici le débat porte sur le degré d’indépendance de la Russie par rapport à son nouvel allié chinois. Certes, Pékin demeure le partenaire principal de Moscou. Mais des limites, comme le demandait clairement Poutine lui-même, ont fini par être imposées à la Chine, sans pour autant jamais rompre avec elles de manière frontale. L’instrument de ce correctif important aura été le nouvel homme fort de la direction collective, le mongol de Russie (de la minorité bouriate) Sergueï Chouïgou. L’homme est passé en quelques semaines du statut quelque peu flou de "ministre des situations spéciales" à celui de "ministre de la défense de plein exercice". Son nouveau mandat en fait donc, sans ambiguïté, le chef suprême des armées et le responsable de toute la stratégie militaire que Poutine continue, certes à valider, mais pas à présider.

Or Chouïgou n’a pas caché qu’il entend limiter la prise de décision chinoise, en imposant une autonomie totale à l’appareil militaire russe en matière régionale. La Russie a recommencé à exercer son influence directe sur la Mongolie voisine, en arrachant à celle-ci toute influence nouvelle de Pékin, mais aussi de Tokyo ou de toute autre puissance non-Russe. Mieux encore, Chouïgou, ne fait aucun mystère de vouloir récupérer la zone d’influence régionale de Moscou. Mais plus intéressant encore, d’imposer une vision russe au sein des équilibres régionaux qui doivent se discuter directement avec l’Europe, sans aucune interférence étrangère.

 

Un changement de posture juste avant le G 7

 

De fait, Moscou a fini par faire savoir à Emmanuel Macron que la Russie était maintenant disposée à appliquer tous les compromis nécessaires pour sortir très vite des dernières sanctions rendues indispensables par son refus d’appliquer ouvertement les accords plus ou moins discrets que Poutine n’avait cessés de promettre. Dès lors, juste avant un G 7, pourtant très mal engagé, la Russie a délibérément changé sa posture. Si bien que Paris a pu se prévaloir de la nouvelle bonne volonté de Moscou et présenter ce revirement comme imputable à sa seule diplomatie.

Par ailleurs Moscou a bien pris acte de la dynamique très forte de la nouvelle diplomatie d’Ursula Von Der Leyen qui permettra à Angela Merkel de passer - d’ici peu - dans une position de repli plus confortable pour elle. Sans doute à la présidence de la République Allemande. Cela contribue aussi à ce que la France se retrouve en position très forte pour présenter la nouvelle architecture européenne comme un alignement dont elle conserve l’initiative politique essentielle.

 

Deux interlocuteurs officieux pour Paris à Moscou

 

Au même moment, à Moscou, Poutine laisse délibérément le rôle principal provisoire à deux interlocuteurs que nous connaissons et apprécions particulièrement. D’une part, Alexandre Orlov, qui conserve une ambassade presque parallèle à celle officielle du gouvernement de Moscou à Paris. D’autre part, Alexandre Avdeiev qui occupe actuellement le poste très en vue d’ambassadeur au Vatican. Ce qui l’amène à négocier directement avec tous les Chrétiens d’Orient d’un statut particulier tant au Liban qu’en Syrie. Avdeiev, qui a la confiance du Vatican et du Patriarcat de Moscou, peut ainsi continuer, sur une base diplomatique, à défendre la présence russe en Syrie contre les menées agressives des gardiens de la révolution iraniens que Moscou souhaite abattre avec l’aide de Paris, tout autant que de l’État d’Israël.

Et bien entendu, ce dispositif qui sauve la face de tout le monde, sauf des gardiens de la révolution iraniens, mais conserve au contraire la crédibilité du leader iranien Rohani - que soutiennent ouvertement les Russes et beaucoup plus discrètement les Israéliens eux-mêmes - permet d’avancer vers un règlement global où Emmanuel Macron apparaîtra au côté de son allié allemande Ursula Von der Leyen comme le véritable créateur d’une dynamique nouvelle et imprévue.

 

Une manière de contourner une Allemagne trop puissante

 

Dans ces conditions, il n’y a rien d’étonnant à la mise en place d’un dialogue discret où l’actuelle direction collective russe trouve tout son intérêt, comme souvent dans son histoire récente, de présenter un revirement qui lui permet enfin de retrouver sa place en Europe. La seule, en réalité, qui l’autorise à rééquilibrer la puissance chinoise dont ni Chouïgou, ni Poutine, ne veulent qu’elle devienne demain trop déterminante.

Ces contorsions, plus subtiles qu’on ne les imaginait, sont le prix à payer pour donner à la diplomatie russe, la souplesse nécessaire et la portée à long terme que Poutine aura eu toutes les peines à imposer. À terme, la nouvelle doctrine Chouïgou, validée par Poutine lui-même, vise à donner à la diplomatie russe une place originale et à négocier, tant avec l’Allemagne qu’avec la France de Macron une place entièrement spécifique pour Moscou. Mais qui passe désormais par une valorisation délibérée d’une carte française indépendante, que la Russie va préférer à toutes les alternatives, et notamment à celle d’une Allemagne décidément trop puissante sur le plan économique. Notamment par rapport à une France dont les Russes considèrent maintenant que le relèvement par Macron devient - de loin - la solution plus favorable.

                                                                                                                                                     Alexandre Adler

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