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Feuilleton de l'été / Vincent Le Biez / Agence des participations de l'Etat

Feuilleton de l'été
Vincent Le Biez / Agence des participations de l'Etat

exclusif Ils et elles vont construire le monde d'après – Vincent Le Biez

EXCLUSIF. Présent aux conseils de Renault, Naval Group et des Chantiers de l’Atlantique pour le compte de l’État, cet X-Mines de 37 ans fasciné par les questions énergétiques depuis sa plus tendre enfance, n’a rien du haut fonctionnaire taciturne. Essayiste à ses heures perdues, durant lesquelles sciences et philosophie politique se plaisent à converser, Vincent Le Biez aime également à prendre la plume pour se fendre de tribunes pas piquées des hannetons.
Vincent Le Biez - DR
Vincent Le Biez - DR

"Les sciences me passionnent depuis tout petit, mais c’est en classes préparatoires, où l’enseignement prend une tout autre dimension, que j’ai commencé à chérir la culture scientifique ".

 

Enfant de l’atome

 

Il faut dire que ce fils d’agriculteurs laitiers a passé ses primes années dans le Cotentin : résidant à quelques kilomètres de la centrale de Flamanville, de l’usine de retraitement de déchets radioactifs de la Hague et de l’arsenal de production des sous-marins nucléaires de Cherbourg, le nucléaire suscite rapidement sa curiosité. "Personne dans ma famille n’a évolué dans ce secteur, il n’en demeure pas moins que l’environnement où j’ai grandi semble m’avoir conduit à être très tôt sensibilisé aux problématiques énergétiques", indique Vincent Le Biez à WanSquare.

Très à l’aise en sciences dures tout au long de sa scolarité, l’École polytechnique et l’École normale supérieure de la rue d’Ulm lui ouvrent les bras à l’issue de maths spé. Le normand penchera pour l’X et se paie même le luxe de faire partie des deux premiers admis au concours de toute l’histoire de la classe préparatoire du lycée Victor Grignard de Cherbourg qui n’était guère parvenue jusque-là à ne placer ne seraient-ce que des admissibles.   

 

La crème de la crème

 

A Palaiseau, son attrait pour les sciences mue quelque peu. "Les mathématiques m’intéressaient moins, la physique me stimulait toujours autant et la biologie a été une réelle découverte qui m’a initié à l’étude des systèmes complexes", se rappelle-t-il. "Je me suis rendu compte que découvrir de grandes lois fondamentales unifiant tout était possiblement moins intéressant que se plonger dans la diversité des structures et des organismes", ajoute celui dont la vision du monde a été totalement bouleversée par la lecture du Hasard et la Nécessité du biologiste Jacques Monod.

Nous sommes en 2007, alors âgé de 22 ans à la fin de son passage à Polytechnique, le jeune homme désire travailler pour l’État. Terminer à la première place du classement de sortie de l’X lui octroie le choix du roi et il intègre ce que la puissance publique compte de plus prestigieux chez les ingénieurs : le Corps des Mines, institution dont l’ancienneté (228 ans) n’a d’égale que son influence tant jalousée.

Et pour cause, si d’illustres scientifiques sont passés en son sein, cette "élite dans l’élite" a également nourri un important vivier de grands patrons. "Au-delà de l’effet signal lié au classement de sortie, les sujets énergétiques font partie des prérogatives de ce Corps, la décision fut donc assez facile et naturelle", estime-t-il.

 

Baptême du feu

 

Celui qui découvre à cette époque les joies du cyclisme en haute montagne (il participe à l’Étape du Tour de France tous les ans depuis 2013) enchaîne les stages dans le nucléaire durant ses années au Corps des Mines. D’abord en France à l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), puis en Californie à l’EPRI (Electric Power Research Institute) où il travaille en collaboration avec EDF sur le refroidissement des centrales électriques et le cycle du combustible nucléaire.

Sa première expérience professionnelle, elle, se fera à la Direction régionale et interdépartementale de l'environnement et de l'énergie d'Ile-de-France (DRIEE-IF) en tant que chef du service "Energie Climat Véhicules", une cinquantaine d’agents évolue alors sous sa responsabilité. "Le grenelle de l’Environnement venait de faire son apparition, nous devions donc l’appliquer dans sa dimension territoriale. Par ailleurs, nous avons mis en place un plan de protection de l’atmosphère, pour lutter contre la mauvaise qualité de l’air en Ile-de-France. Enfin, j’ai pu signer les homologations des premières voitures électriques, je me vois encore essayer les Renault Zoe et Twizy sur l’autodrome de Montlhéry dans l’Essonne", explique-t-il.

 

Le nœud gordien iranien

 

A compter de l’été 2013, le nucléaire fait son retour dans son parcours. Entre-temps, un autre membre du Corps des Mines, Bernard Doroszczuk, son patron à la DRIEE-IF et aujourd’hui à la tête de l’Autorité de sûreté nucléaire, lui a prodigué quelques conseils. "Il m’a recommandé d’aller à Bercy, m’expliquant qu’il faut y avoir mis les pieds au moins une fois dans sa carrière. J’ai ainsi postulé à la Direction générale du Trésor qui m’a aiguillé vers un poste plutôt étrange…", détaille-t-il.  

Le voici adjoint au chef de bureau, en charge des affaires nucléaires à l’export - Iran – Irak. "Je me suis dit que j’allais vendre plein de centrales nucléaires de par le monde !", déclare-t-il. La réalité sera tout autre : "le moins que l’on puisse dire est que ce n’était pas une période intense peu de temps après la catastrophe de Fukushima", reconnaît-il. Sa trajectoire au sein de la DG Trésor n’en sera pas moins palpitante pour autant...

De fait, l’autre versant du travail du polytechnicien à Bercy, est au cœur d’une actualité particulièrement brûlante : au sein de la délégation hexagonale, il participe aux négociations sur la levée des sanctions touchant l’Iran en réponse à ses velléités sur le plan nucléaire.

"J’étais le contributeur du Trésor, au titre des sanctions économiques, auprès du Quai d’Orsay qui menait les discussions. Plusieurs fois j’ai donc été amené à accompagner les gens du ministère des Affaires étrangères à Vienne où se tenaient les négociations. La grosse problématique était que l’on pouvait certes lever les sanctions européennes mais nos entreprises avaient surtout peur des sanctions américaines extraterritoriales : rappelons que BNP Paribas s’était vu infliger une amende de plusieurs milliards de dollars", se remémore-t-il. Un accord sera finalement trouvé le 14 juillet 2015 avant que le président Donald Trump ne fasse des siennes.

 

Energie, mon amour

 

Au sortir de ses aventures moyen-orientales, Vincent Le Biez poursuit son chemin à Bercy, et rejoint l’Agence des participations de l’État (APE), incarnation de l’État actionnaire. "Si le poste n’avait pas concerné EDF, je n’aurais sans doute pas candidaté", admet-il. Il devient chargé de participation avant d’être promu, près d’un an et demi plus tard, directeur de participations adjoint énergie.

Il suit alors EDF, Engie, Orano, Areva, Eramet, LFB et est représentant de l’État aux conseils de surveillance de RTE et d’Enedis. "L’essentiel de mon temps était consacré à la préparation des dossiers liés à EDF dont le représentant de l’État était Martin Vial [ancien directeur général de l’APE, ndlr]", explique-t-il.

Quels sont donc les degrés de liberté dont jouissent ces hauts fonctionnaires au sommet de grandes entreprises ? "Nous ne demandons pas la permission au ministre à chaque fois que nous intervenons lors d’un conseil d’administration [l’APE est rattachée au cabinet du ministre de l’Economie et des Finances, ndlr]. En revanche, il va sans dire que sur les sujets stratégiques, nous réalisons des notes, en amont des conseils d’administration, à destination du ministre où on lui fait une recommandation concernant une décision et il a évidemment le dernier mot. Un exemple sur lequel j’ai beaucoup travaillé : ‘valide-t-on la décision finale d’investissement d’EDF à Hinkley Point ?’ [centrale nucléaire du sud-ouest de l’Angleterre, ndlr] ; ce n’est certainement pas un agent de l’APE qui va prendre seul ce type de décision. ", précise-t-il.

 

Souveraineté chérie

 

Environ trois ans après avoir commencé à être aux prises avec l’énergie au sein de l’APE, Vincent Le Biez porte son dévolu sur l’industrie (qui regroupe l’aéronautique, la défense, l’automobile et le naval) ; il gravit un échelon supplémentaire et devient directeur de participations. Présent aux conseils de Renault, Naval Group et des Chantiers de l’Atlantique, il suit également Airbus, Safran, Thales, KNDS/Nexter, TechnicAtome, Defense Conseil International, et Monnaie de Paris.

"Je ne pouvais pas refuser une opportunité de promotion interne. D’autre part, découvrir un nouveau secteur qui comme le nucléaire, relevait des enjeux de souveraineté, m’intéressait fortement. Puis, rester dans le secteur de l’énergie impliquait l’impossibilité pour moi d’y prendre des responsabilités à moyen terme", plaide-t-il. En effet, déontologie oblige, trois années doivent séparer la fin du suivi d’un secteur par un agent de l’APE et le fait qu’il en rejoigne potentiellement l’un des acteurs.

 

Péripéties

 

Plusieurs coups de théâtre ont frappé l’industrie depuis que Vincent Le Biez est entré en fonctions.

La pandémie a complètement ébranlé l’automobile et l’aéronautique. Reste qu’"il n’a pas été nécessaire de faire des augmentations de capital de Safran, d’Airbus ou de Renault, les déboires de la filière ayant été davantage liés aux chaînes d’approvisionnement ", juge-t-il. Si bien que, "l’essentiel de notre action a consisté en l’investissement dans des fonds sectoriels à destination des sous-traitants", explique-t-il.

Puis, il y a eu l’énorme désillusion que Naval Group a connue à la suite de l'annulation surprise de la commande australienne de 12 sous-marins, un programme qui s’élevait à plusieurs dizaines de milliards d’euros. "La négociation d’indemnisation a été un sujet très important pour nous et qui a été parfaitement bien mené par l’entreprise ", déclare-t-il.

Et c’est sans compter la guerre en Ukraine qui a rebattu les cartes pour l’industrie de la défense.  "Avant ce tragique évènement, les investisseurs étaient de moins en moins à l’aise avec ce secteur, on parlait même de l’exclure au titre de la ‘taxonomie européenne’. Depuis fin février, les cours de Bourse de nombreuses entreprises ont flambé, sans doute que les investisseurs ont intégré le fait que cette industrie revêt un intérêt particulièrement stratégique à l’heure du retour des conflits à haute intensité", estime Vincent Le Biez.

 

Plume caustique

 

Fasciné par la politique depuis l’adolescence (il a même été un éphémère secrétaire national de l’UMP de 2013 à 2015, dans le sillage de l’ancien ministre Hervé Mariton, X-Mines comme lui), le natif de la Manche n’hésite pas à intervenir dans le débat public et goûte peu les filets d’eau tiède.

Au début de l’été, une tribune signée de sa main dans un célèbre quotidien national connaît un puissant retentissement. Il y pourfend les discours prononcés par certains de ses successeurs à l’X, et plus largement dans les grandes écoles lors des remises de diplômes, mettant en cause l’inaction des décideurs vis-à-vis du dérèglement climatique ainsi que les solutions technologiques qui ne seraient qu’une fuite en avant irresponsable. "L’on attend moins des jeunes ingénieurs qu’ils fassent ‘turbuler le système’ mais bien qu’ils fassent ‘turbuler leurs méninges’", y écrit-il.

"Cela m’a fait bouillir intérieurement et j’aurais bien voulu être sur le campus ce jour-là pour répondre à ces discours", confesse-t-il.

Et le fameux devoir de réserve incombant aux fonctionnaires, qu’en fait-il ? "Je me suis évidemment posé la question et ai étudié la jurisprudence ainsi que les règles qui s’appliquaient. Il en ressort qu’il n’y a pas strictement d’interdiction d’exprimer ses opinions. En fait, il ne faut pas se prévaloir de sa qualité de haut fonctionnaire lorsque l’on commet de tels textes, ne pas intervenir sur des dossiers que l’on est amenés à traiter et puis adopter une expression mesurée", explique-t-il.

 

Quand Darwin éclaire Platon

 

L’ingénieur n’aime pas seulement tremper sa plume pour rebondir sur des sujets d’actualité. Il a consacré ces dernières années à l’écriture d’un essai iconoclaste paru début 2021 aux éditions Les Belles Lettres : "Platon a rendez-vous avec Darwin".

Le haut fonctionnaire y fait converser sciences et philosophie politique, les unes permettant d’éclairer l’autre sous un jour différent. "Je m’efforce de montrer comment l’étude des systèmes complexes naturels, qu’ils soient physiques ou biologiques, peut fournir des clés de lecture intéressantes sur d’autres systèmes complexes qui sont, eux, sociaux et politiques. Concrètement, l’évolution en biologie peut nous permettre de mieux comprendre la notion de ‘progrès’ en politique tandis que l’analyse des fonctions d’une membrane a beaucoup à nous dire sur la question des frontières", analyse-t-il.

Et l’essayiste de n'être pas moins loquace quand l’on en vient à évoquer son avenir professionnel. "Si j’aime me laisser porter par les surprises de la vie et la contingence, je sens plutôt une envie de continuer mon périple au sein de la sphère publique en réalisant des missions qui me passionnent. Toutefois, je n’exclus pas de passer de l’autre côté de la barrière en intégrant le privé, notamment le secteur de l’énergie qui m’est cher ", confie-t-il.

En septembre, trois années se seront écoulées depuis que Vincent Le Biez a cessé de suivre le secteur à l’APE.

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