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éditorial / Yves de Kerdrel

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Le mistigri du « partage de la valeur »
par Yves de Kerdrel

Alors que l’on pensait oubliée la polémique sur les superprofits, plusieurs initiatives disparates venues du gouvernement et de parlementaires proches du Chef de l’État ont remis sur le tapis le sujet du « partage de la valeur ». Avec même l’idée de légiférer sur ce sujet… Seul Bruno Le Maire essaie de calmer le jeu. Mais l’idée saugrenue du dividende salarié prospère.

20/11/2022 - 06:30 Temps Lecture 12 mn.

 

Où est passé Emmanuel Macron, le libéral ? Où est passé celui qui a remis en selle la politique de l’offre dans le Pays ? Où est-il notre ancien ministre de l’Économie, si attentif aux préoccupations de souplesse législative demandées par les entreprises ? Cette semaine "le chat" s’occupait des affaires de la planète à Djakarta puis à Bangkok à l’occasion d’une séquence qui lui a été plutôt favorable. Et pendant ce temps-là les ministres et les parlementaires Renaissance s’en sont donné à cœur joie.

Olivia Grégoire a déclaré : "On ne peut plus faire l'économie du débat sur le partage de la valeur". Olivier Dussopt, le ministre du Travail a affirmé pour sa part que si les partenaires sociaux parviennent à un accord national interprofessionnel en janvier 2023, à l’issue de la négociation sur le partage de la valeur qui vient de s’ouvrir, le gouvernement a pour objectif "de le retranscrire dans un texte de loi". Et il s’en est fallu de peu pour qu’un amendement au projet de loi de finances introduise l’idée saugrenue du dividende salarié. Heureusement que Bruno Le Maire a su éviter le pire de justesse.

 

Une manie bien française

 

C’est incroyable cette manie française de vouloir régulièrement "réinventer la roue" en ouvrant ce débat du partage de la valeur. Cela a été le cas sous Jacques Chirac, sensible aux arguments de la règle des trois tiers inventée par Serge Dassault alors sénateur (mais qu’il se gardait bien d’appliquer dans ses entreprises). Cela est revenu lors du mandat de Nicolas Sarkozy, notamment à la faveur des réflexions menées par Xavier Bertrand pour redonner un peu de lustre à la valeur "travail".

Et comme toutes les mesures prises par les pouvoirs publics et financées par de la dette (pour 47 milliards de d’euros) afin de protéger le pouvoir d’achat des Français ont fait "flop", l’idée revient sur le tapis. Pourtant s’il y a bien un pays où le partage de la valeur (Marx aurait parlé de la plus-value) ne pose pas de problème, c’est bien la France.

 

Une valeur déjà très bien répartie

 

Selon des travaux académiques menés uniquement avec des données d’Eurostat, dans notre beau pays, hors secteur financier, cette valeur ajoutée nette a été répartie en 2021 entre les travailleurs salariés pour 82,56 %, les actionnaires pour 8,03 %, les administrations publiques pour 6,31 % et d’autres bénéficiaires pour 3,11 %. La part réservée aux actionnaires a été allouée sous forme de dividendes pour 5 % et de bénéfices épargnés pour 3 %.

Cela fait maintenant trente ans que cette part de la valeur ajoutée redistribuée aux salariés ne cesse d’augmenter. Il faut dire que cette hausse a été permise par la baisse des intérêts nets, loyers nets et autres versements nets à des tiers, de 6 % à 3,1 %. Elle a aussi été favorisée par la diminution de la part des impôts de production nets de subventions et sur les bénéfices, respectivement de 9,1 % à 6,3 %. De fait, la part des salaires, en pourcentage de la valeur ajoutée nette, est supérieure en France à celle de tous les autres pays de l’Union européenne, à l’exception de la Slovénie.

 

La vraie question des rémunérations

 

C’est évident qu’il y a en France un gros problème de "working poors". Et ce dernier n’a fait que s’accroître de façon exponentielle avec l’inflation constatée cette année, surtout sur les produits alimentaires. C’est vrai qu’il y a un problème de pauvreté comme l’a montré cette semaine le Secours Catholique. Puisque la moitié du million de Français qu’il a accueillis cette année ne peut pas couvrir ses seules dépenses alimentaires.

La situation la plus choquante sur le plan "anthropologique" c’est que des Français qui ont un travail - voire plusieurs - n’arrivent pas à vivre avec leur rémunération. Ce sujet-là qui est la négation de toute notre culture judéo-chrétienne ("Tu travailleras pour vivre") est bien plus crucial que de savoir comment répartir le camembert de la valeur ajoutée. Il pose tout simplement la question des salaires, et de la capacité des entreprises à revaloriser durablement les rémunérations sans affecter leur compétitivité, mais tout en satisfaisant leurs énormes besoins de recrutements.

 

Un "os à ronger" pour les partenaires sociaux

 

On comprend bien que pendant que les pouvoirs publics tentent – tant bien que mal – d’organiser une concertation sur la réforme des retraites à venir début 2023, ce débat sur le partage de la valeur constitue un "os à ronger" pour calmer les partenaires sociaux et les maintenir à la table de négociation. C’est aussi un moyen d’évacuer la taxation des superprofits. Et le patronat peut remercier Bruno Le Maire d’avoir mouillé la chemise en faisant barrage à toutes les idées venant de la gauche comme du Modem.

Il reste qu’à un moment ou à un autre, il faudra sortir de ce débat. Calmement comme l’a souhaité Élisabeth Borne dans une interview aux Échos vendredi. Mais en espérant que rien ne sera retranscrit dans un texte de loi. Pas même l’idée du dividende salarié, promesse électorale du candidat Macron, qui est une fausse réponse à cette question de la rémunération. Puisqu’une forme de prime serait versée au salarié qui travaille dans une entreprise qui accroît ses dividendes. Mais en dehors des grandes entreprises cotées ou non qui totalisent 3 millions de salariés, quel sera le sort réservé aux employés des PME, voire des TPE. Alors que dans certaines PME le dividende est un instrument important de rémunération du dirigeant propriétaire, qui compense par ce biais un salaire généralement modeste (5 000 euros en moyenne).

 

L’Europe commence à s’inquiéter de l’IRA

 

Pendant que le microcosme politique s’agitait, à la manière d’un cobaye qui fait tourner sa roue, sur cette question digne du sexe des anges, les Allemands étaient plongés dans les vrais sujets. À savoir la crise énergétique qui se durcit. Une grosse entreprise française qui nous a demandé de ne pas être citée a été contrainte de fermer cette semaine une importante usine après qu’on lui a signifié la coupure de son approvisionnement en gaz. De fait le sujet qui monte outre-Rhin tient aux projets de délocalisations. Et à tous ces groupes industriels qui regardent avec les yeux de Chimène les mesures découlant du "Inflation Reduction Act" adopté il y a quelques semaines par le Congrès américain.

Selon nos informations le BDI, équivalent du Medef en Allemagne, a sondé récemment ses adhérents et près d’un quart d’entre eux étudie des délocalisations. D’autant que le bouclier énergétique de 200 milliards dégainé il y a un mois par Olaf Scholz n’a pas encore passé la barrière de la Commission de Bruxelles en raison de son impact sur les distorsions de concurrence. Il faut être conscient que les constructeurs automobiles allemands se voient proposer des subventions à hauteur de 70 % de leur investissement s’ils s’installent outre-Atlantique, avec de surcroît une garantie sur les prix de l’énergie.

 

Thierry Breton à la manœuvre

 

Bien sûr, même en l’absence d’un couple franco-allemand qui n’est plus qu’un vieux fantasme, l’Europe entend bien contre-attaquer cette volonté américaine de vider l’Europe de sa substance industrielle. Thierry Breton s’est emparé du sujet en tant que Commissaire au Marché Intérieur avec son collègue Paolo Gentiloni, le Commissaire à l’économie. Avec des mesures concrètes prêtes à être proposées très vite au collège de la Commission Européenne.

Dans ce package il y a bien sûr la réforme du marché européen du gaz avec un choix pour le plafonnement des prix en fonction d’une référence sur le marché de Rotterdam. Mais les Allemands freinent cette réforme dite "à l’espagnole" craignant que cela limite leur capacité d’approvisionnement. Le second sujet est lié aux tarifs de l’électricité mis en exergue par Geoffroy Roux de Bézieux lors de sa conférence de presse de mercredi dernier. Le patron du Medef demande que le prix de l’électricité soit local, puisqu’il est issu d’une production locale et qu’il soit découplé du prix du gaz.

 

Les craintes qui montent en Allemagne

 

À noter l’interview décapante dans les Échos de vendredi du patron de RWE qui a manifesté son inquiétude sur la chaîne d’approvisionnement des infrastructures électriques à construire notamment en matière de renouvelable. Il parle d’une insuffisance de capacité de production en matière de câbles, alors qu’avec Nexans nous étions persuadés d’avoir un champion européen. Surtout il explique que si l’on additionne les besoins des Américains et des Européens, les trois principaux fabricants de turbines, Siemens, Vestas et GE n’en couvrent que le quart.

On comprend dans ces conditions, vu l’état de stress des Allemands que Berlin intensifie les préparatifs pour les livraisons d'argent d'urgence en cas de panne d'électricité afin de maintenir l'économie en marche, alors que le pays se prépare à d'éventuelles coupures de courant résultant de la guerre en Ukraine. Les plans en cours d’élaboration, notamment par la Bundesbank et la Bafin, fixent des limites possibles sur les retraits. L'accès à l'argent liquide est préoccupant pour les Allemands, qui apprécient la sécurité et l'anonymat qu'il offre, et qui ont tendance à l'utiliser plus que les autres Européens.

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