éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Et maintenant ?
par Yves de Kerdrel
Rarement, depuis 1958, la situation politique n’a été aussi tendue et confuse. La France ne vit pas une crise de régime, mais une crise sociale qui cache, en fait, une profonde crise sociétale. Et cette réforme des retraites n’est que le catalyseur de multiples colères. Si bien que même sa censure partielle par le Conseil Constitutionnel ne changerait rien. Sans compter cette violence qui dure, qui s’installe qui menace nos institutions et qui a conduit au report de la visite du Roi d’Angleterre.
Tout le monde est d’accord pour dire que le Président de la République n’a pas été forcément bien inspiré de prendre la parole mercredi dernier, sans vraiment chercher à apaiser la situation. D’autant que pendant cinq minutes il a fallu qu’il se justifie d’une phrase maladroite prononcée la veille devant les députés de la majorité évoquant l’illégitimité de la foule et des manifestations. Si le droit de manifester n’est pas mentionné dans le préambule de la Constitution – à la différence du droit de grève – il est garanti par la Convention européenne des droits de l’homme.
En revanche Emmanuel Macron a eu raison de rappeler que si la colère est légitime, la violence ne l’est pas. Car le problème de notre pays où la démocratie est issue du chaudron bouillant de la Révolution française et de la terreur Thermidorienne, c’est que la violence est devenue un poison lent qui s’installe et qui dure. Un poison qui, surtout, commence à s’attaquer aux fondements de notre démocratie, comme cela a été le cas aux États-Unis avec la prise du Capitole ou plus récemment au Brésil avec le saccage du parlement et de la Présidence par les supporters de Bolsonaro. Ce qui a entraîné le report de la visite du Roi d’Angleterre.
La colère d’un vieux pays fatigué et sans repères
Comme l’a très bien rappelé vendredi matin, sur Europe 1, Alain Bauer, cette violence dure en fait depuis novembre 2018. Elle n’est que la poursuite du mouvement des gilets jaunes. Le mouvement de colère qui innerve tout le pays est celui des "petits blancs" comme l’on dit aux États-Unis ou des "dépossédés" qui sont les perdants de "la mondialisation heureuse" et de la désindustrialisation. Le problème, c’est que de jour en jour, et de nuit en nuit, à Paris comme en province - comme on l’a vu hier à Sainte-Soline avec plusieurs véhicules de gendarmerie en feu - cette violence se désinhibe, comme si les manifestants perdaient tout sur-moi dès qu’ils se retrouvent en nombre face à des gendarmes ou des policiers.
Il est difficile de savoir si le Président de la République, auquel il manque une certaine culture historique, a bien compris que cette colère qui monte est celle d’un vieux pays fatigué et de Français qui ont perdu tous leurs repères. Ils ont perdu la foi, leurs frontières, leurs territoires avec la création absurde de ces grandes régions et leur travail. Ils ont vu leurs enfants perdre le goût de l’effort dans une école où l’on n’instruit plus, mais où l’on prétend éduquer à la place des parents. Et cette réforme des retraites qui touche, en effet, à leur dernier patrimoine, devient le catalyseur de toutes ces peurs, de toutes ces dépossessions, et de toute cette cassure démocratique dont la première trace est le référendum de 2005. Scrutin majeur dont le pouvoir n’a pas tenu compte en signant deux ans plus tard le Traité de Lisbonne.
Plus d’un Français sur 8 s’attend à une poursuite de la violence
Les syndicats, eux, qui sont immédiatement connectés à cette France qui se lève tôt, ont très bien compris que le mouvement actuel les dépasse. Et qu’il s’agit bien plus d’un mouvement sociétal qu’un mouvement social. C’est ce qui explique, que même après l’intervention du Chef de l’État, 70 % des Français jugent que la responsabilité de la situation actuelle revient au gouvernement. Si bien que 83 % de nos compatriotes s’attendent non seulement à une poursuite de la violence mais à un durcissement de celle-ci. Et le pire c’est que même chez les retraités une majorité d’entre eux s’inscrivent dans cette ligne.
Si bien que personne n’est certain que, même si le Conseil Constitutionnel tente d’apaiser la situation, en censurant certains articles de la réforme des retraites, le calme reviendra dans le pays. Quant à Élisabeth Borne, qui a échappé de peu à la fin de son mandat, lundi dernier, elle n’est plus aujourd’hui qu’une spectatrice chargée de faire en sorte que le moins de projets de lois possibles soient discutés au Parlement afin de garder l’illusion d’une majorité de circonstance.
La dissolution n’est pas qu’une menace, c’est une véritable arme
En dépit de toute cette situation, assez grave sur le fond, il n’est pas certain que l’on puisse parler de crise de régime. La relecture récente de notre constitution montre à quel point ce texte, conçu minutieusement par Michel Debré, préserve et protège le Président de la République, véritable monarque parlementaire. Quand les choses tournent mal, celui-ci dispose de nombreux outils à sa disposition, dont la dissolution.
Or contrairement à une idée reçue, il n’est pas certain que de nouvelles élections législatives profitent, autant que le croient certains, aux extrêmes. Car dans une période comme celle-ci, avec une capitale Olympique où s’amassent les ordures et où, dans la nuit de jeudi dernier, pas moins de 903 feux de mobilier urbain ont été allumés et 441 policiers et gendarmes ont été blessés, il se pourrait que le désordre finisse par profiter aux partis de gouvernement, comme la fameuse vague bleue de juin 1968. Le problème c’est que Renaissance reste une sorte de fiction politique et que la droite est désincarnée et n’a plus rien à dire.
Un "Fly to quality" qui profite à la France
Dans ce contexte, le taux de rendement de l’OAT à 10 ans qui était monté jusqu’à 3,24 % le 6 mars dernier est retombé en dessous de 2,60 % ces derniers jours. Mais cela ne signifie pas que notre pays – qui emprunte désormais 740 millions d’euros par jour – a retrouvé une meilleure crédibilité aux yeux des investisseurs. Car le krach bancaire de SVB, les problèmes du Credit Suisse et de la First Republic Bank, ont créé une sorte de "Fly to quality" qui profite à tous les emprunts d’État partout dans le monde.
Par ailleurs, comme l’a très bien rappelé Geoffroy Roux de Bézieux, mercredi dernier dans les Échos, les mouvements sociaux ont peu d’impact sur l’économie, à moins que les blocages de raffineries durent. L’activité des entreprises françaises a même accéléré davantage que prévu en mars. L’indice composite PMI, qui combine l’activité du secteur manufacturier et celle des services, est remonté à 54 pour le mois en cours contre 51,7 en février. Si bien que notre économie, la deuxième plus importante de la zone euro, fait preuve d’une résilience remarquable face à la hausse des taux d’intérêt et à l’inflation.
Les retraits de dépôts s’accentuent dans les banques
Il reste le cygne noir d’un possible krach bancaire, comme le rappelle presque tous les jours la lecture des éditoriaux assez sombres du Financial Times. La secrétaire américaine au Trésor, Janet Yellen, a cherché à rassurer les investisseurs sur le fait que les dépôts bancaires américains étaient sûrs et a promis d’avoir plus de puissance de feu pour lutter contre toute crise, même si les actions bancaires ont repris leur chute la semaine passée. Les analystes de JPMorgan Chase & Co estiment que les banques américaines les plus vulnérables ont probablement perdu un total d’environ 1 000 milliards de dollars en dépôts depuis l’année dernière. La moitié des sorties de fonds ont eu lieu en mars après l’effondrement de SVB.
L’établissement américain en difficulté First Republic Bank, en proie à de graves difficultés a appelé Lazard au secours. Environ 90 % de la valeur boursière de la banque s’est évaporée en quelques jours. D’autres banques américaines sont sous le microscope après la disparition de SVB et Signature Bank. C’est le cas de PacWest Bancorp, Comerica, ou Zion Bancorp. En Europe beaucoup pensent que la prochaine banque à souffrir de cette défiance actuelle pourrait être la Deutsche Bank qui vaut désormais moins de 20 milliards d’euros. Comme nous le confiait récemment un grand banquier de la place : dans ces moments-là il n’y a rien d’autre à faire que de surveiller son bilan et de faire le dos rond en attendant que l’orage passe.
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