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Yves de Kerdrel
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Entre deux eaux
par Yves de Kerdrel
Le Président de la République n’a pas vraiment convaincu, lors de son intervention de lundi dernier, avec son nouveau triptyque : Travail, Ordre et Progrès. Même s’il a été chahuté, ses déplacements en Province ont montré que le Chef de l’État avait tourné la page. Quant à Laurent Berger, qui a annoncé son prochain départ, il a laissé entendre que les syndicats pourraient retourner à la table de négociations.
On ne peut pas dire que la séquence de la réforme des retraites est terminée. Mais après la semaine écoulée et les déplacements en province d’Emmanuel Macron, on a le sentiment, qu’en parlant "travail" en Alsace et "éducation" dans l’Hérault, il est un peu parvenu à déplacer le champ des discussions. D’autant que Bruno Le Maire a lancé – une énième fois – le chantier de la lutte contre les fraudes fiscales et sociales. Gérald Darmanin, lui, a envoyé un grand signe à la France qui travaille et qui se lève tôt avant de prendre sa voiture en faisant en sorte que les petits excès de vitesse n’engendrent pas une perte de points sur le permis. Quant à Élisabeth Borne, elle s’est engagée à réduire de moitié le délai d’attente pour la délivrance des cartes d’identité.
Mises bout à bout, toutes ses annonces ont permis de couvrir un petit peu les concerts de casseroles organisés à chaque déplacement du Chef de l’État ou les commentaires acides de l’opposition et même de la droite de gouvernement après son intervention télévisée de lundi dernier. Tout cela peut permettre à Emmanuel Macron, qui doit reprendre le chemin de l’étranger, dès demain, en allant à Ostende, de penser que le pire est peut-être, désormais derrière lui.
Un Premier mai de tous les dangers
Il reste toutefois l’échéance du mercredi 3 mai avec l’avis du Conseil Constitutionnel sur la seconde demande de référendum d’initiative partagée. Même si plusieurs professeurs de droit public estiment que cette saisine a été bien mal rédigée. Il reste surtout la grande manifestation nationale du 1er mai où les syndicats et l’opposition, c’est-à-dire la Nupes et le Rassemblement National, entendent battre le record d’affluence constaté le 1er mai 2002.
Même si elle est réussie, cette manifestation nationale pourrait bien ressembler à un baroud d’honneur pour l’intersyndicale. Car on voit mal comment, ensuite, les syndicats pourraient encore mobiliser des Français afin de descendre dans la rue. Il y aura, bien sûr, toujours un perpétuel jeu du chat et de la souris entre les opposants les plus durs et les forces de l’ordre à l’occasion de chaque déplacement présidentiel ou ministériel. Cela, c’est sans compter la capacité de résilience d’Emmanuel Macron, qui a déjà surmonté la crise des Gilets jaunes. D’autant plus que le Chef de l’État et Gérald Darmanin sont en train de préparer un très vaste mouvement préfectoral, ainsi qu’au sein de la haute administration.
La CFDT prépare l’après retraites
Laurent Berger dans sa remarquable interview au journal Le Monde de mercredi dernier a fait preuve, une fois encore, d’un bel esprit de responsabilité. "Quand il faut discuter de la défense des salariés en matière de salaires, de protection sociale ou de conditions de travail, on y va" a affirmé le patron de la CFDT à cette occasion. Avant d’ajouter "On va avoir des exigences en termes de méthode. On ne va pas rêver de coconstructions, on connaît nos interlocuteurs, mais on exigera plus d’écoute des propositions et revendications des organisations syndicales." Et on peut légitimement penser que les interlocuteurs du gouvernement essaieront effectivement de ne pas renouveler les erreurs commises lors de la réforme des retraites.
Il reste que dans les entreprises, le climat social n’a jamais été aussi apaisé, comme l’a rappelé, mardi dernier François Asselin, le patron de la CPME, en sortant de l’Élysée. Quant à Geoffroy Roux de Bézieux, il a insisté sur la manière très fluide dont se passent les Négociations Annuelles Obligatoires (NAO) sur les rémunérations. Mais aussi sur le fait, qu’à la différence du gouvernement, le patronat a toujours maintenu le fil des discussions avec les syndicats. Comme en témoigne l’accord sur le Partage de la valeur.
La nouvelle vie de Laurent Berger
Laurent Berger a donc annoncé son prochain retrait de la vie publique et syndicale le 21 juin prochain, date à laquelle il passera les commandes de la CFDT à Marylise Léon, une ingénieure chimiste. Ce n’est pas la première fois qu’une femme accède à ce poste, puisqu’elle a été précédée par Nicole Notat, dont le mandat a été semé de quelques embûches. En revanche c’est la première fois que les deux principaux syndicats du Pays sont dirigés par des femmes, et de surcroît des cadres.
Le patron de la CFDT a une nouvelle fois répété qu’il ne compte pas commencer une carrière politique, comme le redoute la "Macronie", et comme l’espérait une partie de la gauche sociale-démocrate. Pourtant à lire cette interview testament, remarquable tant sur le fond que sur la forme, on peut espérer que Laurent Berger continuera à insuffler ses réflexions, ses idées et sa capacité à appréhender les changements du monde du travail, à travers un centre de réflexion. Il devrait publier prochainement un livre très attendu. On peut aussi souhaiter qu’il aille expliquer dans les grandes écoles, et partout où sont formés les futurs dirigeants d’entreprise, sa vision du syndicalisme et la raison pour laquelle notre Pays a besoin de syndicats forts avec lesquels le patronat puisse discuter.
Bercy tente de rassurer les agences de notation
Au moment où Emmanuel Macron était dans l’Hérault pour annoncer un effort financier important en faveur des enseignants et laisser présager un prochain "Plan Marshall" en faveur des classes moyennes, Bruno Le Maire et Gabriel Attal essayaient de décrypter la future trajectoire des finances publiques. Une réunion précipitée sans doute avant que Moody’s dévoile sa nouvelle note sur la France. Car c’est seulement la semaine prochaine que le Conseil des Ministres étudiera cette "trajectoire" avant qu’elle n’aille à Bruxelles pour relecture et pour avis. C’est donc dans quelques jours que l’on connaîtra le détail des scénarios qui ont permis à Bercy de publier ces premiers chiffres.
Pour 2023 Bruno Le Maire et Gabriel Attal tablent donc sur une charge de la dette de l’état (hors opérateurs publics, collectivités locales et sécurité sociale) de 41,3 milliards. L’année dernière Bercy avait sous-estimé ces frais financiers de l’État de 15 milliards d’euros en raison de l’impact des OAT indexées sur l’inflation française ou européenne. Cette année la Direction du Trésor espère au contraire une baisse de ces intérêts en raison d’une accalmie sur le front de l’inflation. Pour mémoire, le taux de rendement de l’OAT à dix ans a dépassé cette semaine le seuil des 3 %, alors qu’il y a deux semaines il était inférieur à 2,75 %.
100 milliards d’euros de charge de la dette en 2027 ?
Pour Bruno Le Maire, la dette publique qui vient de franchir le niveau record de 3 000 milliards d’euros et qui va augmenter de 125 milliards cette année, devrait passer de 111,6 % du PIB en 2022 à 108,3 % d’ici 2027. Le problème c’est que dans ces paramètres on ne connaît pas l’impact de l’inflation. Car chacun sait bien qu’une inflation élevée réduit la dette en proportion du produit intérieur brut nominal, car elle fait augmenter les prix utilisés pour calculer le PIB. Si l’on en croit Bruno Le Maire – mais nul n’y est obligé - l’accélération du rythme de réduction de la dette est justifiée par les plans de maîtrise des dépenses et les 30 milliards d’euros d’économies réalisées grâce à la fin du bouclier énergétique.
Pour Bruno Le Maire, le coût du service de la dette française dépassera 70 milliards d’euros en 2027 ; ce qui en fera le poste budgétaire le plus important de l’État. Selon Agnès Verdier-Molinié, la directrice générale de l’Ifrap, en comptabilité budgétaire, nous serons plus près des 100 milliards d’euros en 2027. Soit plus de deux fois le budget attribué à nos armées. Si Bruno Le Maire entrevoit – nul ne sait vraiment où - une maîtrise des dépenses, le déficit budgétaire se creusera encore cette année à 4,9 % du PIB contre 4,7 % l’année dernière, lorsque les caisses de l’État bénéficiaient de recettes fiscales exceptionnellement élevées. Autant dire qu’après cinquante années ininterrompues de déficit public, nous ne sommes pas près d’en avoir fini. Au point de s’endetter aujourd’hui à raison de 370 millions d’euros par jour.
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