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Yves de Kerdrel
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Apaiser le Pays
par Yves de Kerdrel
Personne ne comprend l’attitude du Président de la République qui, depuis la Chine, a poursuivi sa « guéguerre » personnelle avec Laurent Berger. Ce qui l’a amené aussi, depuis Canton, à sermonner sa Première Ministre. Les jours de celle-ci sont désormais comptés à Matignon. Reste à savoir comment Emmanuel Macron entend sortir de la nasse dans laquelle il s’est enfermé.
La semaine qui vient sera, évidemment, décisive pour la réforme des retraites qui secoue le Pays depuis maintenant trois mois. Toutes les parties prenantes attendent désormais l’avis du Conseil Constitutionnel sur le projet de loi rectificatif de financement de la sécurité sociale qui porte cette réforme portant l’âge légal de la retraite à 64 ans. Les sages ont auditionné la semaine passée quelques parlementaires insoumis et d’autres issus du groupe LIOT menés par l’infatigable Charles de Courson. Selon nos informations ils ont aussi pris les avis de plusieurs constitutionnalistes et de professeurs de droit public.
Vendredi 14 avril au soir l’institution de la Rue de Montpensier va donc donner son avis à la fois sur le texte si contesté mais aussi sur la demande de référendum d’initiative partagée. La majorité des experts, qui se sont notamment exprimés dans les pages Opinions du quotidien Le Monde, n’envisagent pas une censure totale du texte en raison de la procédure utilisée. Car si celle-ci est effectivement contestable, elle respecte toutes "les ficelles" réservées à l’exécutif par la Constitution. En revanche il est probable que plusieurs "cavaliers" insérés dans ce texte par le gouvernement soient censurés, de même que les mesures concernant l’emploi des seniors.
L’absurde guéguerre contre Laurent Berger
Une fois cet avis rendu, le Président de la République a donc quinze jours pour promulguer la réforme des retraites. Il s’est engagé à recevoir enfin l’intersyndicale après que le Conseil Constitutionnel aura rendu son avis. Laurent Berger a laissé entendre que si le texte est sérieusement écorné par les Sages, il suggérera au Chef de l’État de faire usage de l’article 10 de la Constitution qui permet à l’exécutif de demander une nouvelle délibération de la loi ou de certains articles par les Parlementaires.
Élisabeth Borne, qui a reçu quelques éditorialistes dans la journée de jeudi dernier, a prêché pour un apaisement du Pays, et jugé nécessaire "de ne pas humilier les syndicats". Une phrase très mal prise par Emmanuel Macron qui deux jours plus tôt avait poursuivi sa petite "guéguerre" personnelle avec la CFDT, mais surtout avec Laurent Berger.
Une nasse qui se resserre jusqu’au 1er mai
Toute la question est de savoir comment le Président de la République entend sortir de la "seringue" dans laquelle il s’est mis. Car s’il promulgue le texte, cela interviendra quelques jours, voire quelques heures avant le 1er mai qui risque d’être, partout en France, une grande fusion des colères, sans compter les violences qui émaillent ce traditionnel défilé depuis quatre ou cinq ans. Dans ces conditions il ne sera pas question de parler d’apaisement.
Comme Emmanuel Macron n’entend pas revenir vers le peuple français, soit en ayant recours au référendum soit en activant la dissolution de l’Assemblée nationale, il ne lui reste plus que la solution du remaniement. À condition de trouver la "perle rare" qui, de Matignon, saura apaiser le Pays et le rassembler après cette "cassure" créée par une réforme des retraites pourtant nécessaire.
Des candidats peu crédibles pour Matignon
Or les noms qui circulent actuellement dans la bouche des conseillers élyséens qui se sont réunis pour un dîner de réflexion autour d’Alexis Köhler mercredi dernier, alors que le Chef de l’État arrivait en Chine, ne sont pas de nature à rassurer. Le principal candidat pour Matignon est bien sûr Gérald Darmanin qui fait campagne depuis plusieurs semaines et qui, sans "savonner la planche d’Élisabeth Borne" a montré une certaine autonomie vis-à-vis de la Première Ministre. Mais les propos récents du ministre de l’Intérieur sur les violences policières n’ont pas vraiment contribué à faire de lui un homme de rassemblement. En revanche, il est l’un des seuls à avoir une expérience d’élu local et à savoir parler aux classes moyennes.
L’autre candidat au poste de Premier Ministre, est Julien Denormandie. Il y a un an, juste après la Présidentielle, il avait exigé d’aller à Matignon. Un caprice qui lui avait été refusé de peu par Emmanuel Macron. Ce dernier lui avait promis Bercy comme lot de consolation. Mais le jeune "chouchou" du Chef de l’État avait préféré s’exiler dans une start-up où il s’ennuie mortellement. Si bien qu’il est prêt à tout pour revenir sur le devant de la scène politique. Le problème c’est qu’il incarne toute la technocratie isolée des préoccupations des Français, et qu’il n’a aucune expérience du terrain. Il en est de même pour Gabriel Attal, qui se verrait bien propulsé au poste de Premier Ministre à 34 ans. Le ministre des Comptes publics est brillant. Mais là encore, on le voit mal en rassembleur alors qu’il a été sur le devant de la scène, notamment à l’Assemblée nationale, pour défendre ce texte si contesté.
L’hypothèse Larcher
Compte tenu de l’absence de solution évidente, François Bayrou pourrait apparaître comme une sorte de sauveur. Le problème, c’est que le président du MoDem a été mis en examen pour complicité de détournement de fonds publics dans l’enquête des assistants d’eurodéputés du MoDem. Une affaire qui l’avait amené à quitter le premier gouvernement d’Édouard Philippe en juin 2017, et à emmener avec lui Sylvie Goulard, alors ministre des Armées.
Reste l’hypothèse Gérard Larcher dont nous nous sommes fait l’écho dimanche dernier. Il y a quelques semaines, lors d’un dîner de chasse chez un ancien sénateur, il avait déclaré qu’il était le seul "pompier" susceptible de faire face aux incendies allumés par la garde rapprochée du Chef de l’État. Pour l’heure le Président du Sénat ne pense qu’aux élections sénatoriales.
Le scénario d’Alain Minc
Alain Minc lui aussi est très tenté par la solution Larcher. Mais il imagine cela pour plus tard. Son scénario : c’est qu’Emmanuel Macron va essayer de tenir jusqu’en 2024 quitte à naviguer de remaniement en remaniement. Son but, estime l’essayiste, c’est de garder l’illusion du pouvoir jusqu’aux Jeux Olympiques. Et après cet évènement mondial qui lui permettra de se mettre en vedette il déclenchera la dissolution de l’Assemblée nationale. Dans le cas – fort probable – où les Français lui refusent une nouvelle fois la majorité, il démissionnera.
Si bien que Gérard Larcher sera amené à assurer l’intérim, comme le prévoit la Constitution, et il se présentera à l’élection présidentielle qui doit être organisée dans un délai très court. De fait, il n’est même pas certain qu’Édouard Philippe ose se présenter. Et l’ancien sénateur de Rambouillet pourrait succéder à Emmanuel Macron à l’Élysée. Tout cela est raconté par Alain Minc. C’est dire si cela a peu de chances de se réaliser. Surtout le fait que ce scénario existe ne rend pas service aux intéressés. Nous laissons donc tout cela à votre réflexion durant ce long week-end pascal. Et nous vous souhaitons une très belle fête de Pâques.
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