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Yves de Kerdrel
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Le coup de grâce
par Yves de Kerdrel
C’est un « non-plan d’action » que la Première Ministre a présenté cette semaine, assorti de mesures dignes d’un sous-préfet. Faute de majorité pour faire passer des textes essentiels à l’Assemblée nationale. Faute de marge de manœuvre en raison de sa situation précaire. Et faute de pouvoir exister un côté d’un Président de la République omniprésent. À cela s’ajoute le coup de grâce porté par Fitch qui a dégradé la note française au niveau de celle du Royaume-Uni. En attendant que Moody’s fasse de même.
C’est la cheffe d’un gouvernement fantôme qui est intervenue mercredi dernier à l’issue du conseil des ministres afin de présenter le fameux "plan d’action" que lui avait commandé Emmanuel Macron. Un plan qui tente d’enjamber les fameux "cent jours" chers au Président de la République et qui essaye même de parvenir jusqu’en 2024 afin de faire croire qu’elle n’est pas en sursis.
Le problème c’est que la Première Ministre a reconnu qu’elle était incapable de poursuivre la discussion sur le projet de loi immigration faute de majorité. La grande loi sur la qualité de vie au travail, pourtant importante sur certains aspects, est reportée à des jours meilleurs. Le reste des annonces faites par la locataire de Matignon est un recyclage de mesures déjà connues comme le maintien du bouclier tarifaire sur l’électricité ou de dispositions automatiques comme la hausse du Smic. Si bien que la fameuse "nouvelle phase d’action" promise par Élisabeth Borne est réduite à quelques textes mineurs pour lesquels elle peine à trouver des députés Renaissance afin d’en être rapporteurs ; chacun se mettant désormais aux abris.
Échec du gouvernement sur l’immigration
Selon le calendrier annoncé, le gouvernement présentera lors de ce mois de mai un projet de loi sur la régulation de l’espace numérique et un autre sur l’industrie verte. Puis suivra début juin un projet de loi sur le "plein-emploi" qui sera centré sur France Travail, le successeur annoncé de Pôle Emploi. Ce texte n’inclura pas les éléments sur l’index senior et le CDI senior retirés de la réforme des retraites lors de son examen par le Conseil constitutionnel et seront intégrés dans un texte prévu début 2024 après échange avec les partenaires sociaux.
Élisabeth Borne a dit souhaiter entamer un dialogue apaisé et constructif avec les partenaires sociaux et se mettre d’accord sur un agenda social d’ici le 14 juillet. Grand absent de cette feuille de route de court terme, le projet de loi sur l’immigration, sujet délicat en ces temps troublés et clivant dans le monde politique, ce qui complique la tâche de l’exécutif qui n’a pas de majorité absolue à l’Assemblée. Emmanuel Macron, qui avait un temps évoqué la mise au point de plusieurs décrets sur le sujet, s’est prononcé finalement en faveur d’un seul texte. Mais le gouvernement estime pour l’heure n’avoir pas de majorité pour le voter.
Une Première Ministre fantôme
Plus que jamais la Première Ministre ne dispose d’aucune marge de manœuvre, d’aucun espace politique et d’aucune confiance des corps intermédiaires après la crise provoquée par la réforme des retraites. Elle est régulièrement désavouée par Emmanuel Macron qui la soutient comme la corde soutient le pendu. Quant à Aurélien Rousseau, son directeur de cabinet, personnalité pourtant attachante, qui a remarquablement géré la crise sanitaire lorsqu’il dirigeait l’Agence Régionale de Santé d’Île-de-France, ses relations avec Alexis Köhler sont exécrables.
Et la volonté du Chef de l’État de retourner chaque semaine, d’ici le 14 juillet, au contact des Français en dépit des concerts de casseroles et des coupures d’électricité n’arrange rien à la situation de la Première ministre qui n’existe plus à côté d’un Président de la République omniprésent et qui a déclaré vouloir s’engager davantage dans le débat public. Ce qui ne semble pas, pourtant, être le souhait de ses concitoyens qui regrettent son autoritarisme et sa pratique trop verticale du pouvoir.
Manifestations de tous les dangers
Les 300 manifestations organisées demain 1er mai dans tout le pays sont particulièrement craintes par l’exécutif. Notamment à Paris en raison d’un dispersement très difficile Place de la république avec près de cinq fois plus de "black blocs" que ce que l’on avait pu voir lors des cortèges très tendus du mois de mars. Mais surtout les mots d’ordre vont dépasser la simple question des retraites pour englober le problème de la hausse des prix, du pouvoir d’achat, et des ajustements de salaires jugés insuffisants.
Il faut reconnaître que le rythme de l’inflation a continué d’accélérer en France sur un an en avril. L’indice des prix à la consommation s’inscrit en hausse de 5,9 % sur les douze mois à fin avril, contre 5,7 % à fin mars. Les économistes tablaient pourtant sur une stabilité. D’un mois sur l’autre la hausse des prix a toutefois ralenti, à + 0,6 % après + 0,9 % en mars. L’indice des prix à la consommation harmonisé selon les normes européennes IPCH, qui permet les comparaisons avec les autres pays de la zone euro, s’inscrit quant à lui en hausse de 6,9 % sur un an à fin avril (contre 6,7 % à fin mars), au-dessus des attentes à 6,6 %.
De nouvelles hausses de taux à venir
Dans ces conditions, la Banque centrale européenne pourrait procéder à des hausses de taux supplémentaires même si celles-ci devraient être limitées, y compris "dans leur taille", comme l’a précisé François Villeroy de Galhau, le Gouverneur de la Banque de France dans une interview publiée par Le Figaro. Notre "grand argentier" a adressé, en début de semaine, sa traditionnelle lettre annuelle au président de la République, dans laquelle il constate que l’inflation sous-jacente ne montre aucun signe de ralentissement.
Si la crise inflationniste actuelle a débuté avec les prix de l’énergie et des matières premières, elle s’est depuis propagée à tous les biens et services, souligne François Villeroy de Galhau dans cette lettre. "À ce stade, ni l’inflation hors énergie et alimentation, ni un ensemble plus large d’indicateurs d’inflation sous-jacente suivis par l’Eurosystème ne montrent encore de signes clairs et convergents d’un retournement de tendance". La Banque Centrale Européenne devrait donc à nouveau relever ses taux, pour la septième fois consécutive, à l’issue de sa réunion du 4 mai. Il devrait s’agir d’une hausse de 25 points de base selon les fameux "gatekeepers" qui décryptent les propos des membres du directoire de la BCE.
Vivons-nous une "greedflation" ?
Par ailleurs – et cela est très important – François Villeroy de Galhau a enfin déclaré qu’il est normal qu’un processus de rattrapage des salaires se mette en place afin d’éviter une perte trop substantielle de pouvoir d’achat. En France, le salaire moyen par tête – qui inclut notamment les primes – devrait progresser de 6 % en 2023, dépassant temporairement l’inflation qui s’établirait à 5,4 %, avant de revenir à un rythme plus modéré à partir de 2024. Contrairement à l’Allemagne ou à l’Espagne, il y a peu d’éléments qui permettent d’affirmer que les entreprises en France ont augmenté leur prix pour améliorer leurs marges, poursuit François Villeroy de Galhau.
Pourtant, depuis quelque temps, une thèse semble peu à peu émerger selon laquelle les entreprises auraient profité du choc inflationniste, en répercutant plus que proportionnellement les hausses de coûts auxquelles elles ont dû faire face, ce que d’aucuns nomment la "greedflation" (contraction d’"avidité" et "inflation"). Alors qu’en moyenne, de 1999 à 2022, les profits unitaires ont contribué pour environ un tiers au déflateur du PIB, en 2022 ils ont contribué en moyenne pour deux tiers, selon une étude menée par deux économistes réputés de la BCE. D’après les dernières prévisions faites à Francfort, les marges bénéficiaires devraient continuer à augmenter à court terme.
L’avertissement du Gouverneur
Dans sa grande sagesse, François Villeroy de Galhau a également profité de ce courrier annuel adressé à l’Élysée pour alerter sur l’ampleur de notre déficit public qui témoigne de notre incapacité à réduire les dépenses de l’état et celles de ce fameux "modèle-social-que-le-monde-entier-nous-envie" mais qui est à bout de souffle et qui craque de partout. Sans compter les "boucliers" en tout genre dont se gargarise Bruno Le Maire, mais qui sont ruineux. "Alors que notre déficit public sera cette année un des plus élevés d’Europe, il faut faire tendre vers zéro ces mesures coûteuses – environ 50 milliards d’euros sur 2022-2023 –, en profitant de la décélération actuelle des prix de l’énergie" comme l’a souligné, une fois encore, le Gouverneur de la Banque de France.
Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry répétait que "l’essentiel est invisible pour nos yeux". Il semble qu’à l’Élysée l’essentiel, c’est-à-dire notre souveraineté financière, notre dépendance aux marchés financiers, et l’ampleur de notre dette sont invisibles aux yeux du Chef de l’État pourtant issu des rangs de la prestigieuse Inspection des Finances. En l’espace de six ans, il a fait croître la dette de plus de 660 milliards d’euros (soit 110 milliards d’euros par an). Uniquement cette année le passif de la France va augmenter de 125 milliards, alors que le taux de rendement de l’OAT à dix ans continue d’évoluer autour du seuil de 3 %.
Une note équivalente à celle du Royaume-Uni
Le coup de grâce aux errements politiques de ces dernières semaines a donc été porté vendredi soir par l’agence de notation Fitch qui a abaissé la note de crédit de la France à AA - estimant notamment que le contexte politique et social pourrait compliquer la réduction des dépenses publiques. Par ailleurs la troisième agence de notation mondiale a estimé que la trajectoire budgétaire présentée il y a dix jours par Bercy s’appuie sur des prévisions de croissance plus optimistes que ses propres prévisions. L’agence a dit prévoir une croissance du produit intérieur brut de 0,8 % cette année et de 1,3 % en 2024, contre + 1 % et +1,6 % pour le gouvernement.
Rappelant les manifestations contre la réforme des retraites, Fitch a ajouté que "l’impasse politique et les mouvements sociaux (parfois violents) représentent un risque pour le programme de réformes d’Emmanuel Macron et pourraient créer des pressions en faveur d’une politique fiscale plus expansionniste ou d’un renversement des précédentes réformes". Enfin l’agence de notation a relevé que le ratio dette publique/PIB de la France à la fin 2022 (111,6 %) était le plus élevé des pays classés en catégorie AA, dont la médiane est de 48,4 %. Désormais notée AA -, la dette française s’éloigne de celle de l’Allemagne (AAA, la meilleure note), et bénéficie de la même note que le Royaume-Uni. Ce qui n’est pas vraiment flatteur lorsque l’on se rappelle la panique financière qui a emporté le gouvernement de la précédente Première Ministre britannique en septembre dernier. L’Élysée attend désormais, avec une appréhension non dissimulée, le bulletin de notes de Moody’s.
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