éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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« It’s the Economy, stupid »
par Yves de Kerdrel
Après le succès du sommet Choose France, Emmanuel Macron a décidé d’accélérer sur le terrain économique où il est à l’aise et où les faits lui donnent raison avec un taux de chômage au plus bas depuis quarante et un ans. Reste la question du pouvoir d’achat qui est la préoccupation numéro un des Français. Et celle du conflit ukrainien qui est en train de se transformer, nolens volens, en guerre mondiale.
"It’s the Economy, stupid" est une phrase inventée par James Carville en 1992, alors qu’il était l’un des stratèges de la campagne présidentielle de Bill Clinton. À ce moment-là, les États-Unis connaissaient une forte récession économique et George. W. Bush, était perçu comme déconnecté des problèmes financiers des Américains "moyens". Carville a donc convaincu Clinton de mettre la priorité de sa campagne sur les sujets économiques, d’autant plus que le président sortant les maîtrisait très mal. Il est même allé jusqu’à accrocher une pancarte au siège de la campagne indiquant ce mantra "It’s the Economy, stupid".
Aujourd’hui on a le sentiment que cette même pancarte a traversé l’Atlantique pour prendre place dans le bureau présidentiel au Palais de l’Élysée. Depuis son intervention du 17 avril dernier, le Président de la République a tenté de revenir au contact des Français en abordant les sujets de l’école, de la santé, de la transition énergétique, des handicapés ou de la formation professionnelle, mais sans grand succès. Les concerts de casseroles l’ont, à chaque fois, emporté sur la parole présidentielle. Il a donc décidé de reprendre l’avantage sur les sujets économiques avec une importante interview au magazine Challenges et au quotidien L’Opinion, suivie d’une intervention télévisée sur TF1 à l’issue du sommet Choose France.
Les Tesla invitées chez la Pompadour
Il faut dire que sur ce terrain-là il peut capitaliser, à la fois, sur les annonces d’investissements étrangers et sur le taux de chômage désormais à son plus bas niveau depuis 1982. Lors du sommet Choose France qui s’est tenu lundi dernier, pas moins de 28 entreprises étrangères ont annoncé vouloir créer des implantations sur le sol hexagonal pour un montant global de 13 milliards d’euros. Et la venue d’Elon Musk – d’abord reçu à l’Élysée avec une collection de modèles Tesla dans la cour de l’ancien hôtel particulier de Madame de Pompadour – a été considérée comme un succès. D’autant plus que le milliardaire américain n’a pour l’heure qu’une seule usine en Europe, installée en Allemagne.
Bien sûr, comme l’a très justement souligné l’économiste Jean-Marc Daniel, il faut être prudent lorsque l’on parle de toutes ces annonces qui vont profiter au Produit intérieur brut français, à l’emploi national et à la croissance du Pays. Car il faut aussi être conscient qu’un investissement étranger en France est un achat par l’étranger de capacités productives françaises. De la même manière que tout le monde se réjouit de la boulimie d’achats de Daniel Kretinsky en France (Fnac-Darty, Editis, Atos/Tech Foundations voire Casino) sans penser, qu’un jour ou l’autre, lorsque ce brillant milliardaire devra choisir entre les intérêts français et ceux de son pays, c’est naturellement vers la Tchéquie que son cœur et son portefeuille balanceront.
Le PIB par habitant : objectif numéro un
Dans sa volonté d’accélérer sur les sujets économiques, Emmanuel Macron a donc reçu à déjeuner le 10 mai dernier, les quatre économistes dont il est le plus proche : Jean Pisani-Ferry, Philippe Aghion, Gilbert Cette et Pierre Cahuc. Pendant trois heures, en présence d’Alexis Köhler, ils ont évoqué la question de la sous-fiscalité des grandes fortunes, celle du choc inflationniste et enfin le sujet crucial du PIB par habitant, qui a décroché en France depuis l’année 2000 et la mise en place des 35 heures. Si bien qu’aujourd’hui ce ratio est inférieur de 12 % à ce qu’il est en Allemagne.
Pour Emmanuel Macron, la remontée du PIB par habitant est une sorte de "mère des batailles" dont l’arme principale consiste à augmenter le nombre d’heures travaillées. C’est ainsi qu’il expliquait la réforme de l’assurance-chômage avec la mise en place d’une dégressivité à compter du 1er février dernier et la nécessité de la réforme des retraites avec le report à 64 ans de l’âge légal. De fait, on a du mal à comprendre pourquoi Élisabeth Borne a évoqué, lors des rencontres de la semaine passée avec les organisations syndicales, la possibilité de revenir sur cette dégressivité.
Des hausses de salaires moyennes de 5,8 %
Pour l’heure le Chef de l’État peut, à juste titre se féliciter des dernières annonces de l’Insee selon lesquelles 2,2 millions de personnes recherchent activement un emploi au premier trimestre 2023. Ce qui donne un taux de chômage de 7,1 %, le plus bas depuis 41 ans. Lorsqu’Emmanuel Macron est entré à l’Élysée, ce taux était à 9,6 %. Depuis, grâce à une politique de l’offre qui a commencé par la publication du rapport fait par Louis Gallois et la mise en place du CICE, plus de 1,5 million d’emplois ont été créés.
Cela se traduit aussi dans l’opinion, puisque la question du chômage a disparu des principales préoccupations des Français. En revanche elle a été remplacée par celle de l’inflation et l’érosion du pouvoir d’achat. Comme en témoigne la chute des ventes et du panier moyen aux caisses des enseignes de grande distribution. Les négociations annuelles obligatoires fonctionnent bien dans les entreprises. Et Geoffroy Roux de Bézieux, le président du Medef, s’est félicité vendredi matin du fait que les hausses de salaires réalisées s’élevaient à 5,8 % en moyenne annuelle (source : Urssaf). Un chiffre très proche du taux d’inflation. Mais éloigné du ressenti des Français. Car sur deux ans la hausse du prix des produits alimentaires dépasse 30 %.
Deux ministres français invités au Bilderberg
Pendant que le G7 se réunissait à Hiroshima, avec une clôture du sommet prévue aujourd’hui en début d’après-midi (heure française) – ce qui permet au Président de la République de s’arrêter quelques heures en Mongolie sur le chemin du retour – le groupe de Bilderberg se réunissait pour sa part à Lisbonne (dans le très joli quartier d’Alto de Santo Amaro). Comme chaque année 130 participants issus de 23 pays différents sont invités à discuter des principaux sujets de préoccupation du moment. L’ordre du jour est établi par le "steering committee" coprésidé par le néerlandais Victor Halberstadt et par Marie-Josée Kravis (membre du board de LVMH).
Cette année la délégation française est particulièrement importante avec deux ministres Gabriel Attal (Comptes publics) et Clément Beaune (Transports), un ancien Premier ministre, Édouard Philippe, le patron de la DGSE, Bernard Émié, et du côté business : Patricia Barbizet (présidente de l’Afep à compter du 1er juillet), Henri de Castries, président de l’Institut Montaigne, Thomas Buberl, directeur général d’Axa, Antoine Gosset-Grainville, avocat, fondateur du cabinet BDGS et Président d’Axa et enfin Patrick Pouyanné, P-D.G. de TotalEnergies. En revanche on note l’absence de Christine Lagarde, habituée de ces réunions en sa qualité de Présidente de la BCE.
La troisième guerre mondiale
Parmi les sujets discutés jusqu’à ce midi, sous la règle Chatham House, figurent la fragilité du système bancaire, la transition énergétique, la question européenne, le défi Chinois, les problèmes de divergences fiscales, l’Inde, les politiques industrielles et commerciales, l’OTAN, la Russie, l’Ukraine, les menaces transnationales, le leadership américain et la très importante question de l’intelligence artificielle générative et surtout de son utilisation. Ce qui explique la présence de Sam Altman, le patron d’OpenAI, celle du directeur général de Microsoft, Satya Nadella, du responsable de Google DeepMind Demis Hassabis et de l’ancien Président de Google Eric Schmidt.
La question russo-ukrainienne a aussi dominé les débats qui se sont tenus depuis jeudi matin. Avec la présence du secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, et celle du chef de la diplomatie ukrainienne, Dmytro Kuleba. Tout le monde attend aujourd’hui une forte contre-offensive de Kiev que Volodymyr Zelensky a préparée activement avec l’aide de la CIA et en allant chercher l’appui des capitales européennes, mais aussi de la ligue Arabe et du G7. Le grand paradoxe du moment est que chacun, des États-Unis à la Chine en passant par l’Europe explique qu’il s’agit d’un conflit entre deux pays, alors que nous sommes bien aujourd’hui face à une guerre mondiale. L’essentiel de l’armement qui permet aux Ukrainiens de prendre le dessus vient des États-Unis, même s’il est offert par la Pologne ou l’Allemagne. Ce n’est plus la peine de parler d’escalade, puisque nous sommes tous partie prenante à ce conflit. Et il ne pouvait en être autrement dans la mesure où notre devoir est d’aider l’Ukraine. Comme le dit l’Ecclésiaste, "il y a un temps pour la guerre et un temps pour la paix". C’est aussi notre responsabilité de préparer celle-ci.
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