Macro-économie / Taux / Patrick Martin / Medef
Macro-économie / Taux
Patrick Martin / Medef
L’année 2024 vue par... Patrick Martin /
Président du MEDEF
Quel est votre scénario de croissance pour 2024 ?
Nous pronostiquons une légère phase de récession en France pour les mois à venir ; mais en aucun cas un effondrement. L’économie française connaît déjà une contraction de son PIB de 0,1 % au troisième trimestre 2023. Ce ralentissement conjoncturel est plus ou moins marqué selon les secteurs. La filière immobilière, qui représente 8 % du PIB et 10 % des emplois, souffre particulièrement. Cela aura un impact sur le PIB global et l’emploi.
Ce ralentissement de l’économie s’accompagne d’une remontée du taux de chômage qui s’établit à 7,4 % de la population active. A cette conjoncture difficile se sont également ajoutés de mauvais signaux qui se traduiront, soit directement soit indirectement, par une hausse du coût du travail. Je pense notamment à l'augmentation du versement de mobilité, aux arrêts de la Cour de cassation permettant aux salariés d'acquérir des congés payés en cas d'arrêt maladie, ou encore au gel des allègements de charges pour les salaires compris entre 2,5 et 3,5 smic.
Si je défends si ardemment la politique de l’offre, ce n’est pas par idéologie mais c’est parce qu’elle a produit des résultats très positifs, notamment en termes de création d’emplois. Elle est d’autant plus nécessaire que la concurrence internationale s’intensifie, et que les Etats-Unis ont déjà une avance technologique considérable qui leur assure un potentiel de croissance bien plus élevé.
Face à ces situations conjoncturellement ou structurellement préoccupantes, une seule solution : accélérer la politique de l'offre qui, seule, conduira au plein-emploi !
La remontée des dysfonctionnements d’entreprises vous inquiète-t-elle et notamment concernant quel secteur d’activité ?
L’augmentation des défaillances d’entreprises est le reflet de la normalisation économique mais aussi de la dégradation de la conjoncture. Avec 52 695 défaillances sur les douze derniers mois (Banque de France, octobre 2023), nous restons à un nombre encore inférieur aux 59 342 défaillances en moyenne entre 2010 et 2019. Nous ne sommes pas encore entrés dans une phase de "rattrapage" des près de 70 000 défaillances qui auraient dû avoir lieu ces quatre dernières années.
En revanche, notre inquiétude se porte sur la proportion élevée de PME-ETI touchée par ces défaillances, d'environ 8,2 %. Il y a deux fois plus de défaillances dans cette catégorie d’entreprises qu’en 2019, et le risque pour l’emploi est réel : 37 000 emplois sont menacés. C’est un seuil jamais dépassé depuis 2016.
La normalisation concerne tous les secteurs mais certains sont plus exposés que d’autres. La crise du logement n'épargne aucun secteur d'activité de la filière : dans la construction, le second œuvre (+ 28 %) repasse au-dessus de sa valeur 2019 ; dans les travaux publics (+ 25 %) les défauts de travaux de terrassement sont au plus haut depuis 2015 ; le nombre de défaillances d’agences immobilières a quasiment doublé (+ 98 %), au plus haut depuis plus de 10 ans.
Ne cédons pas à la panique, restons vigilants et accompagnons les entreprises en difficulté.
Comment anticipez-vous l’évolution de l’inflation dans vos différents métiers et le maintien ou l’amélioration de vos marges à plus longue échéance ?
L’inflation continue de ralentir en fin d’année, en ressortant à 3,4 % sur un an en France, contre 4 % en octobre et 4,9 % en septembre. L’augmentation successive des taux directeurs de la BCE depuis juillet 2022 a mécaniquement contribué à une amélioration de la situation monétaire. Mais fallait-il aller aussi loin et aussi vite ? J'en doute. La désynchronisation des politiques monétaires des deux côtés de l’Atlantique a eu pour effet de déprécier la devise européenne face au dollar, renchérissant automatiquement les prix des matières premières et de… l’inflation. S’ils se normalisent, les prix de l’énergie restent un facteur de préoccupation. Les dernières avancées européennes sur le "market design" sont les bienvenues. Reste à clarifier notre système national de tarification de l’électricité, essentiel pour notre compétitivité, notre souveraineté, et notre capacité à maintenir et attirer des investissements grâce à notre formidable parc nucléaire.
Certaines mesures annoncées (augmentation du versement mobilité, transferts de charges de l'assurance maladie, l'arrêt de la Cour de cassation sur les congés payés, le gel des allégements de charges, etc.) pèseront sur la compétitivité prix mais aussi sur la compétitivité hors-prix de la France. Pour supporter ces hausses de fiscalité et de cotisations sociales, les entreprises devront comprimer leurs marges. Or, le taux de marge des entreprises françaises est, comme en 2013, de 10 points inférieur au taux de marge de la zone euro. Les entreprises françaises ont donc déjà des marges de manœuvre pour innover et monter en gamme bien inférieures à leurs concurrentes au moment même où elles doivent investir massivement dans la décarbonation de leur activité. Nous voulons gagner la bataille de la compétitivité et de l’emploi.
Considérez-vous la transition énergétique comme une contrainte et un facteur supplémentaire d’inflation ou comme une opportunité de transformation et d’adaptation de vos métiers ?
Les entreprises soutiennent sans réserve l’objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050. Nous assistons à un véritable changement de mentalité des chefs d’entreprise, comme l’illustre les sondages depuis déjà quelques années. La transition écologique est une des préoccupations premières de nos dirigeants et les opportunités offertes par la croissance responsable sont réelles.
Toutefois, cette transition doit se faire de façon juste et compétitive, sans naïveté ! Car produire plus vert, c’est aussi produire plus cher. Les besoins financiers sont colossaux. La décarbonation de l’économie pour les entreprises représente un surinvestissement de plus de 40 milliards par an. A progrès technique inchangé, la transition énergétique sera fatalement inflationniste. De plus, il n’y aura pas de transition écologique sans compétences. Pour accompagner ce changement, et structurer certaines filières, la formation doit suivre et s’adapter aux besoins des nouveaux métiers. Il faut aussi accompagner les entreprises, les emplois, les territoires affectés par cette transition.
Sans croissance, il n’y aura donc pas de décarbonation, pas de réindustrialisation et encore moins de souveraineté pour notre pays. Car oui, la croissance et le climat sont les deux faces d’une même pièce. Relever le défi de la croissance durable est la condition absolue pour financer la décarbonation de l’économie, mais aussi pour continuer à créer des emplois, soutenir le pouvoir d’achat et maintenir l’équilibre de nos régimes sociaux.
Il a été beaucoup question de la "grande démission" avec la crise sanitaire, mais aussi de l’apparition du télétravail notamment dans le secteur tertiaire – avec à la clé une baisse de la compétitivité. Comment vous adaptez-vous aux nouveaux modes de travail, aux nouvelles contraintes et aux nouvelles exigences de vos collaborateurs de manière à attirer et retenir les meilleurs talents ?
La crise du Covid et les confinements ont rappelé l’importance du travail comme lieu d’intégration sociale. Avec le télétravail, des interrogations sont apparues chez les salariés, et ont fait évoluer leurs attentes par rapport au travail. Les Français s’interrogent sur le sens de leur travail qui n’est plus toujours perçu comme une source d’épanouissement personnel. Pour autant, je ne crois pas au phénomène d’une "grande démission", car les sondages montrent qu’ils restent très attachés à l’entreprise. Et soyons attentifs à ce que le collectif essentiel qu’est l’entreprise ne soit pas affaibli – ne serait-ce qu’entre ceux qui peuvent ou non télétravailler.
Néanmoins, si l’on veut renforcer notre compétitivité et notre productivité du travail, nous devons tenir compte de ce mouvement, et trouver le bon équilibre entre performance économique et aspirations personnelles. Les entreprises privées ont répondu présent cette année par des revalorisations salariales en cohérence avec l’inflation.
Il faut sans doute, aussi en particulier vers les plus jeunes, accompagner ceux qui veulent toujours s’engager dans l’entreprise, mais différemment. Cela passe par un travail de pédagogie pour leur faire mieux connaître à la fois les réalités de l’entreprise et l’engagement de ces dernières en matière de RSE. Et être attentif à leurs souhaits en matière de mobilité professionnelle, d’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, ou encore de qualité de vie au travail. Dès avant l’entrée dans la vie professionnelle, les entreprises doivent faire découvrir aux jeunes les métiers et les filières vers lesquelles elles pourraient s’orienter. Je salue à cet égard la réforme des lycées professionnels qui crée dans chaque lycée un bureau des entreprises, et j'ai invité les adhérents du Medef à signer une convention avec le ministère de l'Éducation et de la Jeunesse pour l'accueil en stage des lycéens de 3e et 2de.
Ces engagements sont désormais au cœur de la stratégie des dirigeants et du Medef, tout simplement parce que la plus grande richesse d’une entreprise ce sont les personnes qui la composent.
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