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Yves de Kerdrel
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Macron et la France Bloquée
par Yves de Kerdrel
En 1971, le sociologue français Michel Crozier publiait l’ouvrage qui le rendit célèbre : "la société bloquée". Il y démontrait avec une intelligence rare que si l’on voulait faire bouger cette société bloquée qu'est devenue la société française, il fallait absolument secouer le carcan que faisait peser sur elle la passion de commandement, de contrôle et de logique simpliste qui anime les grands commis, les patrons, les techniciens et mandarins divers qui nous gouvernent, trop brillants, trop compétents et trop également dépassés par les exigences de développement économique et social… Emmanuel Macron n’était pas né lorsque ce livre devint la bible des réformateurs de tout poil, notamment de Jacques Chaban-Delmas qui venait de lancer la nouvelle société, puis des rocardiens.
Mercredi dernier sur le porte-avions Charles de Gaulle, alors que le journaliste qui l’interrogeait ne le sollicitait même pas sur ce sujet, Emmanuel Macron a tenu à déclarer qu’au terme de dix-huit mois de mandat il avait échoué dans sa volonté de réconcilier les Français avec leurs dirigeants. Les sondages, et notamment l’étude annuelle du Cevipof, montrent régulièrement une défiance accrue des Français de toute sorte vis-à-vis des dirigeants politiques. C’est dangereux à long terme, car cela peut réserver à la France un avenir populiste avec un scénario à l’italienne. C’est très ennuyeux à court terme, car quoi qu’il en dise, cette défiance va obliger le Chef de l’État à réformer différemment, plus doucement, autrement, voire même à différer des réformes de structure importantes.
3.000 points de blocage
Hier c’était toute la France qui était bloquée avec l’opération des Gilets jaunes qui s’est amplifiée chaque jour de la semaine écoulée. On a dénombré plus de 3.000 points de blocage, alors qu’il y a dix jours on n’en attendait que 300. C’est dire la réussite de cette opération totalement apolitique et "citoyenne". Certains ont cru bon cette semaine de la moquer, ou de la discréditer par avance. Ils ont eu tort. Car tous ceux qui portaient hier des gilets jaunes dans le froid de l’automne tenaient à manifester un ras-le-bol contre le prix des carburants, mais surtout un ras-le-bol fiscal et davantage encore le fait de ne pas être compris ni entendus. Car les mesures annoncées par Édouard Philippe cette semaine pour essayer de désamorcer le mouvement ne concernent que 500 000 Français non imposables au lieu de 350 000 auparavant.
Maintenant toute la question est de savoir en quoi va se transformer ce mouvement. De la même question que, sur un tout autre registre, la Manif pour tous, avait d’emblée, catalysé tous les mécontents de la politique menée par François Hollande, ce mouvement peut durer dans le temps. D’autant plus qu’une nouvelle salve de hausse de taxes sur le carburant est attendue au début du mois de janvier prochain. Et à la fin de ce même mois les salariés découvriront leur feuille de paie amputée du premier prélèvement à la source. Ce qui aura un effet psychologique très négatif sur leur pouvoir d’achat.
La fausse bonne idée de la défense européenne
Emmanuel Macron, en répondant à la question du journaliste de TF1 sur le ras-le-bol fiscal, a d’ailleurs témoigné de son incapacité à comprendre le ressenti des Français. Il a tenté d’expliquer que rapporté au PIB les prélèvements obligatoires baissent. Ce qui est vrai. Mais jamais le moindre français – et surtout ceux qui regardent le journal de 20 heures – n’a croisé dans la rue un PIB. Cette explication montrait effectivement qu’il était incapable de réconcilier les Français avec leurs dirigeants. Car le problème ne réside pas dans ce taux des prélèvements obligatoires – même s’il est encore trop élevé, car la dépense publique est trop élevée et qu’Emmanuel Macron ne s’est toujours pas attaqué à ce sujet-là – mais dans le ressenti des retraités frappés par la hausse de la CSG, ou de la classe moyenne qui constate que l’ascenseur social est désormais cassé pour ses enfants.
Par ailleurs c’est une chose de donner des leçons de morale aux dirigeants du monde entier devant l’Arc de Triomphe et d’expliquer qu’il faut une défense européenne pour se défendre des empires, y compris des États-Unis. Mais d’une part les militaires lui ont déjà expliqué que la défense européenne était un concept fumeux. Et l’auteur de la revue stratégique faite l’an passé l’a expliqué cette semaine à plusieurs reprises. D’autres pas, quelque soit l’opinion que l’on a de Donald Trump, il n’est pas possible d’expliquer que nous devons nous armer contre un empire qui s’appelle les États-Unis et dont les enfants sont morts à plusieurs reprises sur notre sol.
Discours au Bundestag
Une semaine après les cérémonies du 11 novembre, Emmanuel Macron, qui prononcera aujourd’hui son premier discours devant le Bundestag - un honneur rare pour un dirigeant étranger - a répondu, depuis un an et demi aux demandes allemandes visant à améliorer la compétitivité française par un vaste programme de réformes afin de libérer l'économie. Mais le Chef de l’État a vu peu de retour sur son investissement personnel auprès d’Angela Merkel, et son propre affaiblissement politique intervient alors qu'elle s'apprête à se retirer comme chancelière. Bien sûr Angela Merkel a approuvé cette semaine l'aspiration d’Emmanuel Macron à bâtir une armée européenne commune, mais il y a toujours aussi peu de progrès sur les mesures visant à renforcer la zone euro, l'élément central du programme ambitieux du président français pour renforcer l’Union Européenne.
L’autre sujet bilatéral important pour Emmanuel Macron réside dans la taxe numérique sur les GAFAs, car c’est un moyen de séduire les électeurs en colère contre les faibles charges fiscales des grands groupes technologiques en Europe. Mais outre-Rhin on voit les choses différemment. Le principal argument de l'Allemagne contre la taxe numérique est que l'Union Européenne ne devrait pas agir unilatéralement, mais plutôt rechercher un accord mondial sur la question, de préférence via l'OCDE. Cela réduirait le risque de représailles de la part des États-Unis, qui est également membre de l'OCDE. C’est dans cet esprit que le ministre allemand des Finances, Olaf Scholz, s'est déclaré cette semaine très optimiste quant aux progrès réels d'un accord OCDE d'ici l'été 2020.
Un projet de budget pour la zone Euro
Au chapitre économique, après cette rencontre de ce jour, France et Allemagne présenteront lundi leur projet de budget commun pour la zone euro qui dans un premier temps se limitera à financer des investissements, ont déclaré vendredi des sources du ministère des Finances français. Il ne sera pas question, par exemple, d'employer ce budget à aider des pays de la zone euro qui traversent une passe économique difficile. Paris et Berlin avaient convenu en juin d'étoffer leur projet de budget d'ici la fin de l'année, projet qui s'inscrit dans un programme plus général de renforcement de l'intégration de la zone euro, répondant ainsi aux vœux du président Emmanuel Macron.
Mais l'idée a très vite suscité l'opposition d'autres pays de la zone euro, et des Pays-Bas en particulier, qui s'interrogent sur son coût et sur l'usage qui sera fait des fonds. Les ministres des Finances français et allemand présenteront leur nouvelle mouture à leurs homologues lundi à Bruxelles, tout en précisant également son cadre légal. Il y a accord avec les Allemands pour dire qu'on a besoin d'un budget pour faire de l'investissement et des dépenses de compétitivité, nous a expliqué une source du ministère des Finances. Et à Bercy on ajoute que les deux pays sont aussi d'accord pour dire, parce qu'on est dans la zone euro, qu'on a besoin de cette fonction de convergence renforcée et qu'on a besoin d'une fonction de stabilisation.
L’Italie sanctionnée cette semaine
Le projet franco-allemand se garde de donner le montant définitif du budget, une manière de faciliter un accord au sein de l'Eurogroupe qui se réunira le mois prochain. C'est après que les choses risquent de se gâter, lorsqu'il s'agira par exemple de déterminer si le budget doit jouer un rôle quelconque de stabilisation économique, et avec quels moyens financiers, a encore dit notre source. La France a proposé que des pays abondent un fonds à partir duquel il sera possible de tirer des prêts-relais en période de récession pour continuer à financer l'investissement. Les contributions à ce fond pourraient également s'arrêter en période de récession pour ne pas surcharger les budgets, a poursuivi la source. La Commission européenne a avancé une idée similaire mais les fonds seraient prélevés sur le budget de l'Union européenne et ils représenteraient 30 milliards d'euros.
Toujours au niveau européen, la Commission prendra cette semaine une première mesure disciplinaire contre l'Italie au sujet de son projet de budget de 2019, ont déclaré vendredi trois hauts fonctionnaires au fait du dossier, après le refus de Rome de prendre en compte les objections de Bruxelles. Le gouvernement de Giuseppe Conte a en effet de nouveau soumis mardi un projet de loi de finances intégrant les prévisions de déficit que la Commission avait pourtant rejetées le mois dernier en jugeant qu'elles contrevenaient aux règles du Pacte de stabilité. La coalition gouvernementale italienne juge en effet indispensable de relancer l'activité économique dans la péninsule pour se donner les moyens de réduire la dette publique.
La bourse rêve à la cotation d’UMG
La prochaine étape du différend entre Rome et Bruxelles sera le déclenchement d'une procédure de déficit excessif le 21 novembre, qui s'appuiera sur l'absence de réduction de la dette italienne. Valdis Dombrovskis, le vice-président de la Commission européenne, a déclaré à un quotidien italien que Rome défiait ouvertement les règles budgétaires acceptées par tous les pays de la zone euro. La procédure de déficit excessif, qui peut déboucher sur des amendes, a déjà été ouverte contre plusieurs pays par le passé, y compris la France, mais l'Italie serait le premier à faire l'objet d'une mesure disciplinaire liée à son endettement. À 131 % du produit intérieur brut, la dette publique italienne est, proportionnellement, la deuxième plus élevée de l'Union européenne derrière celle de la Grèce.
Coté business, la semaine a été rythmée par la fin des publications de chiffres trimestriels avec de bonnes surprises de la part de Bouygues, de Vivendi - qui a reconnu faire travailler des banques sur l’ouverture du capital de sa pépite UMG, la filiale musicale – d’Euronext qui va mettre en place un nouveau plan interne ou d’Alstom qui attend toujours le verdict de la Commission Européenne dans le cadre de sa fusion avec Siemens. Il ne reste plus qu’à attendre l’investor day de Total prévu pour vendredi prochain et le fameux plan de transformation de Saint-Gobain annoncé par Pierre-André de Chalendar.
Kering tenté par Valentino
Pour le reste, il y a eu beaucoup de bruit cette semaine dans l’affaire Telecom Italia. Si bien que deux jours après avoir démenti toute intention de se séparer de son directeur général, le board de l’opérateur italien s’est réuni alors qu’Amos Genish était dans l’avion vers la Corée pour le révoquer manu militari. Ce qui en dit long sur les méthodes du fond vautour Elliott qui a décidé de s’attaquer à WanSquare après les révélations que nous avons faites de ses méthodes et de son plan visant à dépecer Telecom Italia. Quoiqu'il en soit le board devrait nommer aujourd'hui Luigi Gubitosi, ancien banquier de Merrill Lynch, au poste de directeur général selon les informations de WanSquare. Les dix administrateurs soutenus par Elliott Management se sont mis d'accord sur Gubitosi lors de la téléconférence qu'ils ont tenue hier, ces discussions étant confidentielles. Gubitosi a besoin de l’appui d’au moins huit des 15 administrateurs pour remporter le poste.
Dans un tout autre domaine, mais toujours en Italie, Kering aurait montré son intérêt pour un rachat de la maison de luxe italienne Valentino, affirme le magazine Women's Wear Daily en citant des sources anonymes. Selon le magazine, le groupe de luxe français avait approché le propriétaire de Valentino, le fonds qatari Mayhoola for Investment, l'année dernière mais sa proposition avait été rejetée. "Mayhoola n'est peut-être pas vendeur, mais nos sources affirment qu'ils restent à l'écoute et que Kering a fait des ouvertures", écrit WWD. Mayhoola for Investments avait racheté Valentino il y a six ans pour 858 millions de dollars. Le fonds de la famille royale qatarie pourrait probablement en obtenir deux fois ce montant aujourd'hui, ajoute le magazine. Kering s'est refusé à tout commentaire.
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