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Yves de Kerdrel
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L’Élysée a entendu les « gilets jaunes »
par Yves de Kerdrel
La semaine a été mauvaise au Château, en dépit d’une éclipse de moins de 48 heures en Belgique pour une visite d’état à l’invitation de la famille royale. Interrogé sur place, alors qu’il sortait d’une rencontre avec le Premier Ministre belge, le Chef de l’État n’a pas voulu un dire un mot du mouvement des "gilets jaunes" alors qu’il s’est exprimé sans difficulté sur l’arrestation surprise de Carlos Ghosn à bord de son jet privé. Les proches du Président de la République reconnaissent à demi-mot qu’ils ont été complètement surpris, voire même stupéfaits par le mouvement du 17 novembre. D’autant plus qu’en raison de failles dans le dispositif de sécurité, les manifestants se sont approchés à 200 mètres de l’Élysée.
L’autre surprise a résidé dans la poursuite du mouvement et dans l’ampleur du soutien par l’ensemble des Français. Personne, au sein des services de renseignements, n’avait prévu que le mouvement des "gilets jaunes" continue dimanche dernier et toute la semaine, par d’autres formes d’actions. Ce que nous avions pourtant évoqué dans notre éditorial dominical il y a une semaine. C’est ce qui a entraîné le durcissement de ton de la part de Christophe Castaner et de Laurent Nunez, accusés par Matignon et Bercy de n’avoir pas fait front à ce mouvement. Le problème est qu’ils ne pouvaient matériellement pas. Car au lieu des 300 points de blocages, il y en avait 3 000, et qu’il faut bien plus que 10 000 CRS pour parvenir à enrayer un tel mouvement.
Les pressions de François Bayrou
Dés dimanche dernier François Bayrou a appelé le Chef de l’État pour le supplier de prendre en compte ce mouvement. La discussion a été vive. Surtout lorsqu’Emmanuel Macron lui a dit qu’il ne reviendrait en aucun cas sur les hausses de taxes sur les carburants. Et c’est ce qu’il l’a amené à envoyer Édouard Philippe sur le plateau du 20 heures pour dire que ce mouvement ne changerait rien. La suggestion de Laurent Berger de réunir une grande conférence, incluant les syndicats et le patronat, afin de trouver une solution en termes de pouvoir d’achat à cette crise, a reçu le même accueil à l’Élysée. Mais l’obstiné François Bayrou a continué de faire passer des messages dans le même sens toute la semaine. Et la surprise est venue de Nicolas Hulot, lui-même, qui a rejoint cette proposition, lors de l’Émission Politique, regrettant qu’il n’y ait pas eu de mesures d’accompagnement social.
De fait, dés vendredi les proches d’Emmanuel Macron ont fait savoir que mardi prochain, alors qu’il doit s’exprimer sur la loi pluriannuelle de programmation énergétique, il ferait une annonce importante dans ce sens. Juste après le conseil des ministres avancé d’une journée, et juste avant de s’envoler vers l’Argentine pour participer au G20 avec les grands de ce monde, y compris le Prince Bin Salmane, qui était pourtant montré du doigt par toute la communauté internationale il y a encore quelques jours.
Vers un Grenelle décentralisé ?
Alors, quelle sera cette annonce ? Étant donné que l’Élysée a répété vendredi que les hausses de taxes seraient maintenues, cela signifie que l’on pourrait se diriger vers un nouveau Grenelle de l’Environnement mais élargi aux questions sociales. Mais ce Grenelle prendrait une forme décentralisée, dans chaque région. De manière à faire retomber la pression. Car les services de renseignement ont alerté en milieu de semaine sur le fait que le mouvement pourrait se durcir, paralyser l’économie, et surtout attirer des éléments des mouvances extrêmes, de l’ultra-gauche, comme de l’ultra-droite. C’est la raison pour laquelle les négociations entre les représentants des "gilets jaunes" et le Ministère de l’Intérieur ont été si complexes afin de trouver un lieu pour manifester dans Paris, hier. Même en dehors du sanctuaire de la Place de la Concorde.
L’autre élément déclencheur dans la décision du Chef de l’État de "changer de pied" a consisté dans les sondages quotidiens faits par le Service d’Information du Gouvernement ou par les médias classiques. Tous montraient d’une part un soutien de la population français à hauteur de 70 %. Ce qui est considérable. D’autre part, jour après jour ce taux de soutien augmentait, alors que dans les mouvements comparables, il a tendance à s’effriter en raison de la gêne occasionnée par ces blocages et manifestations. Ces chiffres sont à mettre en parallèle avec les derniers sondages et risquaient de faire d’Emmanuel Macron un Président insensible à la cohésion nationale et sourd aux cris de désespoir des Français déclassés qu’ils soient de gauche, du centre ou de droite.
Macron bien plus bas que Hollande
Car le Chef de l’État vient d’essuyer une nouvelle baisse, de trois points, de sa popularité ce mois de novembre 2018, selon un sondage BVA réalisé pour RTL, Orange et La Tribune. Il s'agit de la cinquième baisse consécutive. Seuls 26 % des Français ont une bonne opinion du président de la République, tandis que près de trois quarts (73 % ; +3) en ont une mauvaise opinion. Emmanuel Macron fait moins bien que ses prédécesseurs récents aux mêmes moments de leurs mandats respectifs. En novembre 2013, la popularité de François Hollande s’élevait à 29 %, et celle de Nicolas Sarkozy atteignait 48 % en novembre 2008, ce dernier bénéficiant à cette époque d’un regain de popularité dans un contexte de crise économique mondiale.
Les jugements positifs à l’égard du chef de l’État diminuent dans presque toutes les catégories de population. Cela se ressent particulièrement chez les 35-49 ans (24 % ; -6), les professions intermédiaires (25 % ; -12) et les salariés du privé (23 % ; -5), ainsi qu’auprès des personnes vivant en province (26 % ; -4) et notamment en zone rurale (22 % ; -4) - reflet du mécontentement des populations qui ne vivent pas à Paris. Son objectif de décentraliser le débat social dans la crise des "gilets jaunes" permettra peut-être d'améliorer ce clivage entre Paris et les régions dans les prochains sondages. En attendant, Emmanuel Macron ne peut plus compter que sur le soutien indéfectible des sympathisants La République en Marche (93 % ; +4), tandis qu’un tiers des personnes qui lui ont accordé leur vote au premier tour de la présidentielle a basculé dans le rejet (33 % ont une mauvaise opinion de lui).
Des patrons moins optimistes
Au chapitre économique, les nouvelles ne sont guère meilleures s’agissant de l’Hexagone. La croissance de l'activité a légèrement ralenti ce mois-ci en France en raison d'un accès de faiblesse des nouvelles commandes qui a surtout touché le secteur manufacturier, selon la version préliminaire des indices IHS Markit publiés vendredi. L'indice PMI flash composite, qui combine des éléments des indices des services et du secteur manufacturier, s'est établi à 54,0 après 54,1 en octobre, alors que les économistes interrogés par Reuters l'attendaient à 53,9 en moyenne. Il évolue toujours largement au-dessus de la barre des 50 qui sépare croissance et contraction de l'activité.
Le seul indice du secteur manufacturier, en retrait de 0,5 point à 50,7 alors qu'il était attendu à 51,0, se rapproche de ce seuil pour toucher un nouveau plus bas depuis 26 mois. L'indice des services a perdu de son côté 0,3 point à 55,0, ressortant au niveau des attentes des économistes. Les nouvelles commandes au secteur manufacturier sont tombées sous la barre de 50 pour la première fois depuis novembre 2016, les industriels signalant une faiblesse de la demande dans l'automobile. Avec un sous-indice de la production lui aussi juste sous 50, les industriels ont fait état d'un recul de l'emploi, là aussi une première depuis l'automne 2016. De fait, l'optimisme des chefs d'entreprises sur l'évolution de leur activité a sensiblement reculé par rapport à octobre. Même si son niveau reste relativement élevé, il se situe à un plus bas de 29 mois dans l'industrie manufacturière et de deux ans dans les services.
L’Allemagne souffre de moindres exportations
Mais la vraie mauvaise nouvelle – notamment pour la France – c’est que la baisse des exportations a été la principale cause de la contraction de l'économie allemande au troisième trimestre, la première depuis 2015. Et si les économistes évoquent une situation exceptionnelle, ils reconnaissent que les signes de ralentissement s'accumulent. Les chiffres du produit intérieur brut et les premiers résultats des enquêtes mensuelles IHS Markit auprès des directeurs d'achats qui montrent un ralentissement plus marqué qu'attendu en novembre ont fait baisser l'euro et les rendements des emprunts d'État.
Destatis, l'institut national de la statistique, a confirmé une contraction de 0,2 % du PIB allemand au troisième trimestre. Les exportations ont baissé de 0,9 % sur la période juillet septembre alors que les importations augmentaient de 1,3 %, ce qui se traduit par une contribution négative d'un point de pourcentage du commerce extérieur à l'évolution globale du produit intérieur brut. La croissance économique allemande a calé, a résumé Destatis, qui précise qu’en rythme annuel, elle ressort à 1,1 % au troisième trimestre, en données corrigées des variations saisonnières contre 2,0 % au deuxième trimestre.
Le tsunami qui a frappé Renault
Côté business, l’actualité de la semaine a été évidemment marquée par l’affaire Carlos Ghosn. Cela a été un véritable tsunami pour Renault. Si bien que l’affaire a été gérée au plus haut niveau de l’état. D’où la réunion dès le lendemain d’un conseil d’administration extraordinaire présidé par Philippe Lagayette, en qualité d’administrateur référent, qui a décidé de confier à Thierry Bolloré, numéro deux du groupe, mais pas "successeur désigné, les clés de la maison. Celui-ci, qui n’est pas ingénieur est pour autant très respecté dans le groupe où il a effectué des missions difficiles en matière de compétitivité. Il avait travaillé chez Michelin jusqu’en 2006. Il l’avait même accompagné, sur un bateau différent, le 26 mai 2006 afin d’aller pêcher le bar au raz de Sein. Même son pilote, voyant le brouillard tomber a préféré revenir dans le petit port d’Audierne. Alors qu’Édouard Michelin a poursuivi sa route avec un marin pêcheur. Ce qui lui a été fatal.
Le conseil d’administration de Nissan a destitué jeudi Carlos Ghosn de son titre de président. Et cela à l’unanimité. C’est-à-dire avec le vote des deux Français de Renault présents au board de Nissan. Mais Carlos Ghosn reste administrateur. Car seul une assemblée des actionnaires peut le révoquer de son mandat. À ce jour il est toujours chairman de Mitsubishi Motors. Mais, selon nos informations, un conseil d’administration de cette filiale à 34 % de Nissan a été convoqué pour la semaine qui arrive, afin de le destituer. Il est toujours en titre Président-directeur Général de Renault. Car les Japonais n’ont fourni aucune preuve de ses possibles turpitudes aux autorités françaises. De plus si les faits qu’on lui reproche ne concernent que Nissan, il n’y a pas de raison qu’il soit également poursuivi en France. Enfin il est toujours Président et Directeur Général de l’Alliance Renault Nissan. Or les deux groupes ont bien renouvelé, cette semaine leur attachement à cette structure, basée aux Pays-Bas.
Le grand rendez-vous de Saint-Gobain
Le producteur de matériaux de construction Saint-Gobain a annoncé vendredi la vente de son usine de Xuzhou en Chine à la société Nanjing Manyuan Technology pour un montant d'environ 200 millions d'euros au taux de change actuel. Ce site, spécialisé dans la production de tuyaux et raccords en fonte ductile, a réalisé en 2017 un chiffre d'affaires d'environ 250 millions d'euros. Cette opération s'inscrit dans le cadre du programme de cessions annoncé par le groupe fin juillet 2018. Elle fait partie intégrante du plan d'amélioration de la compétitivité de l'activité canalisation dans le monde.
Cette opération intervient alors que Pierre-André de Chalendar s’apprête à présenter ce lundi matin à 10 heures la nouvelle organisation de Saint-Gobain, comme il s’y était engagé au mois de juillet dernier. Il s’agit pour le groupe spécialisé dans le verre et dans les matériaux de construction de présenter une organisation plus fluide, et par ailleurs de s’alléger d’activités à moindre rentabilité pour un montant total estimé à un milliard d’euros. Le but est de faire de Saint-Gobain un groupe plus agile et plus rentable. De quoi attirer à nouveau les investisseurs après une baisse de 31 % du cours de Bourse depuis le début de l’année.
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