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Yves de Kerdrel
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La Cocotte-minute reste sous pression
par Yves de Kerdrel
Le chef de l’État, que je m’honore d’avoir longtemps côtoyé, depuis la Commission Attali, chez Rothschild, à l’Élysée, puis à Bercy a la passion de la France. Il ne s’est pas élire par plaisir, par volonté de revanche, ou par pure ambition personnelle, mais bien pour "réparer" la France. Surtout après le catastrophique mandat de François Hollande. Et tous ses faits et gestes sont établis de manière rationnelle, après avoir pris des avis auprès de ses conseillers, tout en décidant seul en dernier ressort. Comme il l’a montré au moment du suspense sur le prélèvement à la source.
Le problème d’Emmanuel Macron est le même que celui de Dominique Strauss-Kahn. Il ne connaît pas la France et les Français. Il n’a jamais été élu de terrain. Il n’a jamais été confronté à la vie d’un bénéficiaire du RSA, d’un agriculteur ou d’une infirmière. Et son goût pour la raison occulte les émotions françaises. À tel point, qu’à chaque discours, il évoque les "passions tristes" des Français pour moquer leur difficulté à accepter les réformes ou leur difficulté à accepter ce qui est simplement rationnel.
Une colère renforcée
C’est ce qui explique que lors de son discours attendu de mardi dernier, à l’occasion de la programmation pluriannuelle de l’Énergie, il s’est refusé à annoncer le moindre moratoire sur les taxes carburant. Alors que François Bayrou avait fait le forcing sur ce point, qui est urticant pour les Français. Alors que de nombreux parlementaires Modem mais aussi La République en Marche demandaient également qu’on mette tout cela entre parenthèses. Alors que même certains de ses "textoteurs" du soir, comme Philippe Grangeon, Pierre Ferracci ou Bernard Mourad l’appelaient à assouplir sa position.
Tout cela explique que 84 % des Français trouvent le mouvement justifié, selon l’enquête Odoxa-Dentsu Consulting réalisé par le Figaro avec France info. Cela représente 7 points de plus que lors de la dernière vague du 22 novembre, et 10 points de plus par rapport à la première mesure, du 16 novembre. Les images de violences et de dégradations n'ont donc pas permis d'atténuer le soutien au mouvement. Bien au contraire, il semble même que l'intervention d'Emmanuel Macron et ses annonces n'ont fait que renforcer la colère. Les sympathisants du Rassemblement national (96 %) sont ceux qui soutiennent le plus les "gilets jaunes", suivis des Insoumis (92 %) et des socialistes (90 %). L'adhésion tombe à 77 % chez les sympathisants Les Républicains. Les macronistes sont partagés : 50 % trouvent le mouvement justifié, autant pensent le contraire.
Un mouvement insolite par son ampleur
Selon l'enquête 78 % des Français ne l'ont pas trouvé convaincant. Et 75 % des Français pensent que ces mesures vont accentuer les inégalités, de même que 73 % imaginent qu'elles vont nuire au pouvoir d'achat et 55 % ne pensent pas que ces décisions permettront d'agir efficacement sur l'environnement et le climat. Au-delà des annonces présidentielles, les Français sont déçus du refus du chef de l'État d'annuler les hausses de taxes sur les carburants, qui entreront en application en janvier prochain. 79 % des sondés pensent que le chef de l'État a tort de persister. S'il était revenu sur cette taxation, sans doute Emmanuel Macron aurait davantage convaincu.
Hier, en dehors des outrages dus aux casseurs qui 'ont rien à voir, les manifestations de "gilets jaunes" se sont poursuivies, de manière désordonnée. Car le problème de ce mouvement, c’est que plus il prend de l’ampleur, moins il parvient à se coordonner et à s’organiser. C’est à la fois une chance pour le gouvernement qui n’hésite pas à faire valoir ces divisions auprès des médias. Mais aussi un handicap dans la mesure où pour faire arrêter ce mouvement il a besoin d’interlocuteurs fiables et représentatifs. Pour preuve, vendredi à Matignon deux "gilets jaunes" sur la dizaine invitée se sont rendus au rendez-vous proposé par Édouard Philippe. Mais ils ne sont restés qu’un quart d’heure, faute de l’impréparation de Matignon.
Jean-Yves Le Drian joue perso
De fait beaucoup pensent maintenant que le mouvement des gilets jaunes pourrait trouver un nouvel élan, surtout après les déclarations – assez rigides – faites par Emmanuel Macron depuis l’Argentine où il est ces jours-ci pour le G 20. D’autant plus que parallèlement de très nombreuses personnalités apolitiques ont affirmé soutenir ce mouvement. Le pire pour le gouvernement serait que cela dure jusqu’à la fin janvier, lorsque les Français découvriront une feuille de paie rabougrie du fait du prélèvement à la source. Même si c’est plus psychologique que réel, ce sentiment d’avoir une perte de pouvoir d’achat pourrait avoir des conséquences très négatives pour le gouvernement.
Un mois et demi après le remaniement gouvernemental, il ne reste plus rien de la nouvelle dynamique que le Chef de l’État avait souhaité impulser. À tel point que les forces centrifuges se manifestent, de nouveau, au sein de l’équipe réunie par le Premier Ministre. On le voit avec le Modem qui n’hésite pas à faire valoir sa différence sur la question des taxes carburants, mais aussi de l’accompagnement social nécessaire au mouvement structurel de transition écologique. On le voit surtout avec Jean-Yves Le Drian qui a réuni ses amis à Lorient il y a dix jours afin de créer un mouvement "les progressistes" destinés en principe à ses amis bretons. Mais qui pourrait trouver une autre dimension, s’il le fallait. Il ne faut pas oublier que le locataire du Quai d’Orsay est la personnalité du gouvernement la plus populaire auprès des Français.
Un G 20 très tendu à cause de Trump
Au chapitre économique, l’actualité a été marquée par la réunion du G 20. En fin de semaine, les travaux préparatoires en vue du sommet piétinaient sur la rédaction d'une déclaration finale. Alimenté par les menées protectionnistes de Donald Trump, le conflit commercial opposant la Chine aux États-Unis a dominé très largement ce sommet. La question des mesures à mettre en œuvre pour lutter contre le réchauffement climatique, une thèse à laquelle le président américain dit ne pas adhérer, a elle aussi alimenté les tensions entre délégations. Si l'Argentine, qui préside le sommet, s'est efforcée de promouvoir les vertus du consensus, les divergences étaient vraiment nombreuses et vives pour être facilement surmontées.
Sur les marchés financiers, la question du communiqué final du G20 importe moins que celle des rencontres bilatérales que permettent ces réunions de dirigeants, à commencer par l'entretien de samedi entre Donald Trump et Xi Jinping. Le secrétaire général de l'Organisation de coopération et de développement économiques, Angel Gurria, a déclaré que si le président américain maintient sa volonté de porter de 10 % à 25 % les droits de douane frappant 200 milliards de dollars de produits importés de Chine, le ralentissement de l'économie mondiale s'accentuera. L'impact des droits de douane déjà appliqués, a-t-il noté, représentera déjà un recul de 0,2 % de la production économique mondiale d'ici 2020. Si on augmente ces droits de douane jusqu'à 25 % et que d'autres ripostent, l'impact pourrait flamber jusqu'à près de 1.
Croissance molle en France
À Washington, presque tous les décideurs de la Réserve fédérale ont décidé lors de la dernière réunion monétaire de l'institution qu'une nouvelle hausse des taux d'intérêt était pratiquement assurée à court terme mais un débat paraît s'ouvrir sur la nécessité de faire ensuite une pause dans le resserrement, indique le compte rendu de la réunion de novembre, publié jeudi. Ces minutes montrent que plusieurs sujets préoccupent les responsables de la banque centrale américaine, au nombre desquels le resserrement des conditions de crédit, les risques pour l'économie mondiale et le ralentissement de certains secteurs sensibles. Les traders parient toujours sur une hausse de taux en décembre, qui serait la quatrième de l'année, mais pensent désormais en majorité qu'il n'y en aura qu'une en 2019, alors que la Fed avait laissé entendre précédemment qu'il pourrait y en avoir jusqu'à trois.
S’agissant de l’hexagone, l'économie française a bien enregistré une croissance de 0,4 % au troisième trimestre, la progression du produit intérieur brut (PIB) sur la période accélérant par rapport au rythme de 0,2 % observé au premier et au deuxième trimestre, selon la deuxième estimation publiée jeudi par l'Insee. Comme en première estimation, l'acquis de croissance pour l'ensemble de l'année 2018, à savoir l'évolution du PIB si l'activité stagnait complètement au quatrième trimestre, s'établit à 1,5 %. À ce niveau, l'objectif de 1,7 % retenu par le gouvernement pour l'année en cours semble difficilement atteignable, puisqu'il nécessiterait, selon les calculs de WanSquare, une progression de 0,8 % du PIB au quatrième trimestre.
Fort recul des mises en chantier
L'Insee et la Banque de France prévoient à l'heure actuelle une croissance de l'ordre de 0,4 % au quatrième trimestre. Au troisième trimestre, le rebond de la consommation des ménages s'avère légèrement moins marqué qu'annoncé précédemment, avec une hausse de 0,4 % contre 0,5 % en première estimation. Elle s'était inscrite en recul au deuxième trimestre, un phénomène inhabituel lié notamment aux grèves dans les transports, en particulier à la SNCF. L'investissement des ménages, qui recouvre pour l'essentiel les dépenses en logement, a quant à lui fléchi pour la première fois depuis le printemps 2015 (avec un recul revu à -0,1 % contre -0,2 % en première estimation), en lien avec le recul des mises en chantiers de logements depuis fin 2017.
Coté business, le feuilleton Nissan continue d’alimenter les discussions des milieux économiques. Vendredi matin, comme on s’y attendait, la garde à vue de Carlos Ghosn a été prolongée de dix jours, c’est-à-dire qu’elle atteindra le délai maximal de 23 jours autorisé au Japon. Il faut dire que le patron de Renault, qui a été destitué de Nissan et de Mitsubishi, continue à nier l’ensemble des charges qui lui sont reprochées. À la différence de son homme de confiance, Greg Kelly, arrêté en même temps que lui et qui a avoué avoir contribué à la dissimulation d’une partie de la rémunération de Carlos Ghosn dans les documents publiés à destination des actionnaires de Nissan.
L’affaire Ghosn devient une affaire d’État
Emmanuel Macron a rencontré vendredi le Premier ministre japonais Shinzo Abe en marge du G20 de Buenos Aires en Argentine et ils ont abordé le dossier Renault Nissan. La presse japonaise évoque une querelle diplomatique entre Paris et Tokyo à propos du rapport des forces au sein de l'alliance automobile après l'éviction de Carlos Ghosn de la présidence de Nissan et Mitsubishi au Japon, où il est accusé de ne pas avoir déclaré l'intégralité de ses revenus et d'avoir détourné des fonds de Nissan à des fins personnelles. Selon le quotidien Mainichi Shimbun, les autorités japonaises nient avoir donné leur accord au maintien de la structure capitalistique actuelle de l'alliance, alors que la partie française affirme l'avoir obtenu.
L’annonce par Pierre-André de Chalendar d’une toute nouvelle organisation de Saint-Gobain en fonction de quatre grandes zones géographiques, accompagnée d’une vague de cessions d’activités peu rentables, a eu un effet positif avec un gain de 5,6 % sur l’ensemble de la semaine. Le marché a également apprécié la nomination d’un numéro deux officiel, en la personne de Benoit Bazin, diplômé de l’X, des Ponts du MIT et de Sciences Po et qui est passée par la prestigieuse direction du plan de Saint-Gobain.
Règlement de comptes chez Covéa
À noter que Fosun International a lancé vendredi l'introduction en Bourse de sa division tourisme, qui comprend notamment le Club Med, le groupe chinois espérant lever jusqu'à 481 millions d'euros à Hong Kong dans le cadre de cette opération. Fosun va céder quelque 214 millions d'actions Fosun Tourism Group - soit 17,51 % du capital du groupe - à une fourchette de prix par action indicative allant de 15,60 dollars Hong Kong à 20 dollars, ce qui donne une valorisation boursière maximale de l'entité de 2,75 milliards d'euros. Le prix de l'opération sera fixé le 7 décembre et la première cotation devrait intervenir le 14 décembre
Enfin il convient de retenir l’annonce par Covéa du départ de Philippe Maso Y Guell Rivet qui était, jusqu’ici, directeur général de MMA depuis janvier 2018. Thierry Derez a eu beau remercier chaleureusement Philippe Maso Y Guell Rivet en indiquant qu’il va pouvoir se consacrer à de nouveaux défis à l’extérieur du groupe Covéa, il ne fait de mystère pour personne que le patron de MMA avait clairement signifié son hostilité au projet d’OPA de Covéa sur SCOR. C’est ce qui lui vaut d’être ainsi "remercié".
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