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Yves de Kerdrel

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Le quinquennat se joue maintenant
par Yves de Kerdrel

Pour la première fois, après dix-huit mois de réformes, plus de 41 textes de lois votés, le gouvernement, sous la pression du Chef de l’État a reculé à la pression de la Rue. Ce qui entame sa capacité à mener de nouvelles réformes pour la majorité des Français, selon un sondage IFOP-La Lettre de L’expansion publié demain. Pour l’heure le pays attend que le Chef d’État parle. Mais en dehors de dramatiser la situation, on voit mal ce qu’il pourrait annoncer. D’autant plus qu’il est lâché par le patronat.
09/12/2018 - 06:58 Temps Lecture 16 mn.

Tout s’est donc joué dimanche dernier en fin de matinée, lorsqu’après être rentré d’Argentine où il était pour cause de G 20, le Président de la République a été s’incliner devant la flamme du soldat inconnu, meurtrie la veille par des casseurs, avant de passer en revue des CRS et de sapeurs-pompiers. Le Chef de l’État a notamment aperçu un Tag griffonné Avenue Kléber avec comme inscription : "Regarde Manu, on a traversé la Rue". Ce qui a fait naître en lui un sentiment de culpabilité face au mouvement de colère exprimé à travers tout le pays par le mouvement des "Gilets Jaunes" et même par les casseurs.

Lors de son voyage en avion il avait fait un large tour d’horizon avec Édouard Philippe, qui fêtait son anniversaire le samedi 1er décembre, lors d’une fête organisée chez lui, en présence de plusieurs membres du gouvernement, et alors que les CRS poursuivaient encore les casseurs. Le Chef de l’État avait compris qu’il fallait céder et annoncer un moratoire. Mais le Premier Ministre était très raide. Et leurs deux adjoints respectifs, Alexis Köhler pour le Chef de l’État et Benoit Ribadeau-Dumas pour le Premier Ministre sont restés jusqu’au bout sur une ligne très rigide, en partant du principe que tout recul hypothéquerait l’avenir du quinquennat.

Le syndrome des 80 km/h

Malgré tout dès le dimanche après-midi les techniciens de Bercy ont été rappelés en urgence afin de trouver, dans la fiscalité sur les sociétés, la baisse du nombre d’emplois aidés ou les modalités de transfert du CICE en allègements de charges, 4 milliards, soit l’équivalent de l’annulation des taxes sur le carburant en année pleine. Ce qui a permis à Bruno Le Maire de rassurer le Chef de l’État, lors de la réunion de crise de lundi dernier destinée à entériner un moratoire. Il y a eu deux larges débats, selon les informations obtenues par WanSquare. L’un sur la question Annulation ou Moratoire. Et Édouard Philippe a obtenu de n’annoncer qu’une suspension des taxes pendant une période de six mois.

L’autre débat a porté sur la limitation de la vitesse sur les routes départementales ou nationales à 80 kilomètres heure. Le Chef de l’État s’était laissé dire que l’un des sujets d’énervement des gilets jaunes dans les territoires était presque davantage lié à cela qu’aux taxes. C’est donc lui qui a mis le sujet sur la table, provoquant la colère du Premier Ministre, qui est à l’initiative de cette mesure, et qui a trouvé un soutien auprès d’Alexis Köhler. En dépit d’un débat assez long sur cette question, Emmanuel Macron a été obligé de s’incliner devant la conviction de son Premier Ministre. Ce qui montre à quel point il est perdu.

Cacophonie sur toute la ligne

Le mardi matin le Premier Ministre a donc annoncé au groupe parlementaire La République en Marche la décision de suspendre pendant six mois les taxes en question de même que les nouvelles modalités du contrôle technique. Avant de faire une allocution en direct de Matignon. Mais dès le lendemain soir, à la demande de l’Élysée le mot suspension s’est transformé en annulation. Car les Gilets jaunes ne voulaient plus entendre parler du mot moratoire, craignant que cela cache un retour de ces taxes.

Bref toute cette semaine a entamé un coin, pour la première fois, dans la relation, jusqu’ici très fluide entre l’Élysée et Matignon. Et ce n’est pas l’interview d’Édouard Philippe – plus raide qu’un Alain Juppé en 1995 – jeudi au 20 heures de TF1 qui a permis de donner le sentiment d’une décrispation. Le Premier Ministre n’ignore pas – évidemment – qu’il est devenu un fusible et que Jean-Michel Blanquer a déjà fait savoir qu’il était prêt à rallier Matignon pour aider Emmanuel Macron à sortir de la crise. Mais il n’est pas certain que le Chef de l’État agisse comme ses prédécesseurs et sacrifie le Premier Ministre à la colère populaire. Pour lui ce sont là les mœurs de "l’ancien monde".

Pas de parachute à l’impopularité

Tout cela a entraîné un décrochage du couple exécutif dans les nombreux sondages publiés cette semaine. La cote de confiance du chef de l'État perd 5 points en un mois pour atteindre son plus bas niveau depuis son accession à l'Élysée : 21 % selon le sondage mensuel Sofres-Figaro Magazine. 21 %, c'est le niveau atteint par François Hollande quasiment au même moment (un mois plus tôt). De son côté, le premier ministre n'est pas épargné. Sa cote de confiance dégringole de 9 points en un mois (un record pour lui !) pour atteindre 22 %, à 4 points seulement de Jean-Marc Ayrault au même moment. Alors qu'en janvier, Emmanuel Macron pouvait compter sur le soutien de 54 % des sympathisants issus des Républicains, ils ne sont désormais plus que 27 % aujourd’hui. Même désaffection chez les sympathisants socialistes, passés de 45 à 24 %.

Comme c’était prévu les manifestations de samedi ont encore une fois laissé la place aux casseurs et aux extrémistes de tous bords. Même si la Police avait décidé de resserrer son contrôle sur tous ceux qui approchaient des Champs-Élysées. En interpellant d’éventuels casseurs en amont de la manifestation. Néanmoins à 11 heures, le Premier Ministre annonçait que la situation était sous contrôle et que ce samedi ne serait pas marqué par des débordements. Quelques heures plus tard on assistait aux mêmes scènes de voitures brûlées et de cassages que la semaine passée. En dépit d’un dispositif policier réglé au millimètre par le Préfet de Police. Ce dernier devrait être débarqué d’ici peu à la demande de Christophe Castaner qui cherche à se protéger après avoir fait la preuve de son incompétence depuis trois semaines.

Une solution Borloo ?

Cette violence va inévitablement finir par se retourner à terme contre les Gilets Jaunes. Et c’est pourquoi Emmanuel Macron, qui était poussé par ses amis et quelques-uns de ses ministres à prendre la parole a prévu de parler en début de semaine. Selon certaines informations, cela pourrait même intervenir à chaud dés dimanche soir. Avec un message de type gaullien : "la Chienlit, c’est fini". Il veut incarner l’ordre, et la stabilité des institutions face aux casseurs et à certains qui rêvaient même hier d’entrer à l’Élysée. Le seul problème, c’est que sur la question du pouvoir d’achat, il n’a pas de réponse concrète à apporter aux Français. À l’exception d’une prime plafonnée à 1 000 euros par personne distribuée par les entreprises, nette de charge, mais selon des modalités que l’on ignore.

Par ailleurs dans les milieux patronaux on commence à se dire qu’Emmanuel Macron a gâché tout le début de son mandat, par son mépris de classe et son incapacité à écouter le ras-le-bol populaire. Mardi dernier, un dîner d’Entreprise et Cité, le Club créé il y a une trentaine d’années par Claude Bébéar, réunissait la plupart des patrons du CAC 40. Et il y avait unanimité sur le fait que le Chef de l’État n’était plus en capacité de diriger le Pays. Comme le scénario d’une dissolution ou celui d’un référendum sont exclus d’emblée, certains allaient même jusqu’à souhaiter une démission rapide du Président de la République. Ce dernier cherchait encore ce week-end à convaincre Jean-Louis Borloo – avec lequel il s’est pourtant brouillé – de devenir ; un Premier Ministre de crise, en remplacement du trop psychorigide Édouard Philippe.

La Fed calme ses faucons

En dépit des conseils de Philippe Aghion, professeur à Harvard et proche d’Emmanuel Macron, recommandant de s’affranchir du seuil des 3 % du PIB concernant le déficit budgétaire, la doxa européenne est toujours de mise dans les allées du pouvoir. Pour preuve : Gérald Darmanin a assuré jeudi que les comptes publics de la France seraient tenus en 2019 malgré l'abandon de la hausse de la taxe carbone tout en concédant en creux que l'objectif d'un déficit public à 2,8 % du PIB l'an prochain pourrait être revu. Le manque à gagner des taxes sur les carburants représente environ 0,2 point de PIB. Du coup, le gouvernement va être confronté à un nouveau casse-tête budgétaire pour rester dans les clous européens, et ce alors que le projet de loi de finances 2019 doit être adopté d'ici la fin du mois.

Du côté des États-Unis, les responsables de la Réserve fédérale américaine s'interrogent sur l'opportunité d'adopter une approche plus pragmatique en matière de relèvement des taux d'intérêt après la hausse qui devrait intervenir à l'issue de la réunion de décembre de la banque centrale. Cette nouvelle approche pourrait ralentir le cycle de hausse des taux l'an prochain. Les responsables de la Fed pensent toujours que l'orientation générale des taux d'intérêt à court terme sera à la hausse en 2019, selon de récents entretiens et déclarations publiques. Mais à mesure qu'ils relèvent les taux directeurs, ils sont de moins en moins sûrs du rythme auquel ils doivent agir et jusqu'où ils doivent aller.

Nouvelle étape judiciaire pour Ghosn

Coté business, les investisseurs commencent à être éprouvés par le krach lent qui affecte le CAC 40 depuis la fin de l’été, dans le sillage de la baisse du Nasdaq et sur fond des craintes de guerre commerciale Chine-USA, et d’une peur d’un relèvement trop rapide des taux. Peur qui n’est plus justifiée a priori (lire ci-dessus). À cela se sont ajoutées cette semaine les effets sur certains pans de l’économie française des mouvements sociaux en cours, qui se traduisent, notamment pour les grandes surfaces par des baisses de chiffre d’affaires de 15 à 20 %. Hier, samedi le Printemps, les Galeries Lafayette et le BHV sont restés fermés alors que le Bon Marché était ouvert.

Le feuilleton Ghosn va rebondir demain, puisque la période légale de 22 jours de détention de Carlos Ghosn prendra fin ce jour-là, et alors que l'ancien président de Nissan, accusé de fraude financière, n'a toujours pas été inculpé depuis son arrestation le 19 novembre. Le quotidien financier a rapporté vendredi que Carlos Ghosn pourrait être inculpé lundi mais qu'il ne serait probablement pas libéré, car à nouveau arrêté. Mais procéder à plusieurs arrestations successives d'une même personne dans un dossier donné, pour des motifs chaque fois légèrement différents, est une pratique relativement courante au Japon. Elle permet aux procureurs de maintenir les suspects en détention tandis qu'ils poursuivent leurs investigations et de continuer à les interroger sans la présence d'un avocat.

D'après les médias japonais, il semble que le P.-D.G. de Renault et de l'alliance Renault-Nissan démente toujours les accusations portées à son encontre. Ses avocats ne se sont pas exprimés publiquement. Si Carlos Ghosn est de nouveau arrêté, cela ouvrirait une nouvelle période de détention d'une durée maximale de 22 jours. Ensuite, s'il n'est pas encore une fois mis en arrestation, la justice pourrait évoquer un risque de fuite pour lui refuser une libération sous caution. Les procureurs sont généralement réticents à accorder une libération sous caution aux suspects qui clament leur innocence. De fait, ces pratiques amènent ses détracteurs à parler d'un système judiciaire fondé sur la prise en otage, dans lequel les accusés sont maintenus en détention jusqu'à des aveux.

Questions sur la future gouvernance de Suez

À partir de 2019, les interrogatoires menés dans le cadre de dossiers ouverts par l'unité d'enquête spéciale, celle qui est chargée de Carlos Ghosn, devront être enregistrés. Le directeur général de Nissan, Hiroto Saikawa, a dit que les pratiques reprochées à Carlos Ghosn avaient été mises au jour par un lanceur d'alerte, dont l'identité n'a pas été révélée. On ignore cependant si ce dernier a eu simplement connaissance de ces pratiques ou y a participé. Dans ce deuxième cas, les procureurs pourraient lui demander de témoigner contre Carlos Ghosn en échange de leur clémence. La possibilité de conclure de tels accords n'a été introduite dans le droit japonais qu'en juin dernier et n'a été utilisée qu'à une seule reprise jusqu'à présent.

Enfin s’agissant de Suez, où il est de plus en plus question d’une possible nomination à la tête du conseil d’administration de Pierre Mongin, poussé par Isabelle Kocher – idée qui ne fait pas l’unanimité, notamment au sein du Comité des Nominations, on a appris en fin de semaine que le fonds activiste Amber Capital avait acquis un peu plus de 1 % du capital de Suez et se montre particulièrement attentif à l'évolution de la gouvernance du groupe. Ce fonds dirigé par Joseph Oughourlian aurait commencé à acheter des titres lors de l'avertissement sur résultats de janvier 2018 qui avait provoqué une chute du titre.

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