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Yves de Kerdrel
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De la crise du pouvoir d’achat à la crise politique
par Yves de Kerdrel
Comme prévu le Chef de l’État a voulu répondre à l’acte IV du mouvement des Gilets Jaunes par une large concertation. La réunion qu’il a présidée à l’Élysée lundi matin et qui a duré 4 heures 30 s’est déroulée en présence de dix ministres, des représentants des deux assemblées et des territoires et des partenaires sociaux. On a donc assisté au spectaculaire retour des corps intermédiaires, dont le Chef de l’État, a enfin compris qu’ils étaient incontournables pour résoudre un mouvement social de cette ampleur. Au cours de cette réunion, le Président – qui était maquillé – a très peu pris la parole, laissant parler chacun des invités.
Si bien que lorsqu’il a pris la parole, en léger différé, à 20 heures pour une allocution de 13 minutes regardée par 23 millions de téléspectateurs, personne n’était au courant des mesures qu’il serait susceptible d’annoncer. Certains comme Alain Minc pariaient sur l’annulation de la désindexation des retraites sur l’inflation. D’autres sur la suppression de la limitation de la vitesse à 80 km/heure. Deux mesures qui ne faisaient pas partie de la litanie annoncée, même si elles ont été effectivement évoquées le dimanche et le lundi après-midi entre Emmanuel Macron, Édouard Philippe, Alexis Köhler et Benoit Ribadeau-Dumas.
L’entourloupe du SMIC net
En fait c’est lundi entre 16 heures et 19 heures, et sur la base d’un chiffrage très sommaire fourni par Bercy, que le Président a décidé des mesures en question. Celle qui pose le plus de problèmes est l’augmentation du SMIC net, qui est une contre-vérité. Car le SMIC va bénéficier d’une augmentation indicielle classique de 1,3 % au 1er janvier. Et lorsque le président de la République a évoqué une augmentation de 100 euros nets, il prenait en compte l’effet baisse de cotisation intervenue en octobre dernier ajouté au relèvement de la prime d’activité. Si bien qu’invitée sur France 2 à commenter ces mesures, Muriel Pénicaud a expliqué faussement que cela allait profiter à 11 millions de Français en raison des effets d’échelle de perroquet sur les salaires liés au SMIC. Mais cela ne va effectivement profiter qu’à 2 millions de Français.
Le Journal Le Monde n’a pas manqué d’épingler le Chef de l’État le lendemain sur la manière dont il avait présenté ce geste. Geste qu’il faut maintenant mettre en musique. De même que la défiscalisation totale des heures supplémentaires, comme c’était le cas sous Nicolas Sarkozy. On a d’ailleurs appris lundi que les deux hommes avaient déjeuné ensemble le vendredi précédent. Quant à la prime exceptionnelle distribuée par les entreprises qui en ont la possibilité et qui est nette de charges et d’impôts et plafonnée à 1 000 euros, on se demande si ce n’est pas une fausse bonne idée. Dans la mesure où les fonctionnaires ne sont pas concernés, et peu de salariés dans la France des territoires, qui est devenue celle des ronds-points.
La moitié des Français pas convaincus
Une chose est certaine : ce sont bien 10 milliards d’euros qu’Emmanuel Macron a décidé de mettre sur la table en plus de l’annulation des surtaxes sur le carburant. Du coup à Bercy, on estime que le déficit budgétaire pourrait atteindre 3,9 % du PIB l’an prochain. Pour l’heure le Medef a obtenu de protéger tous ses acquis, mais il n’est pas impossible que la baisse d’impôt sur les sociétés prévue pour 2019 soit annulée. Du côté législatif, toutes ces mesures, qui rappellent la "boîte à outils" de François Hollande, vont compliquer le calendrier parlementaire. Il va notamment falloir rouvrir le PLFSS qui avait été voté sans problème en deuxième lecture à la satisfaction d’Agnès Buzyn. Et pour d’autres mesures, il faudra un collectif budgétaire à faire voter dans des délais très courts. Tout cela sans compter les vacances parlementaires.
Il reste que l’accueil de ces mesures par ceux auxquels elles sont destinées est resté très distant. Un sondage publié par l'institut OpinionWay pour LCI lundi soir a montré très vite que 49 % des Français ont trouvé le chef de l'État convaincant. À l’inverse, 50 % des Français n'ont pas été convaincus. Dans le détail, les mesures annoncées par Emmanuel Macron ont plutôt bien été perçues par les Français. 68 % d'entre-eux estiment que l'augmentation de 100 euros des salaires au niveau du SMIC répond aux revendications des Gilets jaunes. Le chiffre est de 60 % pour la défiscalisation des primes de fin d'année. Il monte à 72 % pour l'annulation de la CSG et à 78 % pour la défiscalisation des heures supplémentaires.
Le mouvement des gilets jaunes s’essouffle
Le soutien des Français aux Gilets jaunes s'affaiblit mais très légèrement. 66 % de la population est toujours favorable au mouvement des Gilets jaunes, soit une baisse de 2 points par rapport au 6 décembre. Une courte majorité des Français appelle toutefois les Gilets jaunes à cesser le mouvement. 54 % d'entre-eux souhaitent que le mouvement s'arrête. Malgré les annonces du 10 décembre et en dépit du choc créé par l’attentat terroriste de Strasbourg, une minorité de gilets jaunes ont souhaité un Acte V et sont donc montés hier à Paris autant pour manifester que pour perturber les ventes de Noël. Ce qui a contraint le gouvernement à organiser un très lourd dispositif policier. Rappelons que le samedi 8 décembre un hélicoptère était posé sur la pelouse de l’Élysée pour évacuer Emmanuel Macron et ses proches en cas d’intrusion. Il n’y a pas de précédent à cela dans l’histoire de la Cinquième République, même sous mai 1968.
Tout cela signifie que non seulement, la crise du pouvoir d’achat ou plutôt du "pouvoir de vivre" comme l’a très bien dit Laurent Berger, persiste, même si le mouvement des gilets jaunes voit son soutien diminuer dans l’opinion. Mais que l’on est passé d’une crise "économique" et "écologique" à une crise "politique" qui se focalise, qu’on le veuille ou non, sur la personne du Président de la République. Et il a beau parler aux Français et être écouté, son jeune âge ne rassure pas toute une population qu’il a blessée ou méprisée, notamment les retraités.
Contraction d’activité en décembre
En témoignent les sondages de la fin de semaine. Selon une étude Ipsos pour Le Point, le chef de l’État atteint son plus bas niveau dans ce baromètre depuis son entrée en fonction. Trois Français sur quatre (76 %, +6) portent désormais un jugement "défavorable" sur son action. Parmi ceux-ci, 50 % (+6) expriment même une opinion "très défavorable". La popularité d’Édouard Philippe recule de façon quasi similaire à celle du chef de l’État et se situe également à son plus bas depuis le début du quinquennat.
Au chapitre économique les nouvelles ne sont pas meilleures pour le locataire de l’Élysée. L'activité du secteur privé en France s'est contractée en décembre, pour la première fois depuis deux ans et demi, sous l'effet notamment des perturbations liées au mouvement des gilets jaunes, selon les données provisoires publiées vendredi par IHS Markit. L'indice PMI composite de la France a chuté à 49,3 en décembre, un plus bas en 30 mois, contre 54,2 le mois précédent. Un chiffre supérieur à 50 indique une expansion de l'activité par rapport au mois précédent, tandis qu'un chiffre inférieur à 50 dénote un recul. L'indice est inférieur aux prévisions des économistes, qui tablaient sur 54,7. L'indice PMI du secteur manufacturier s'est établi à 49,7, un plus bas en 27 mois, contre 50,8 le mois précédent. L'indice était attendu à 50,7.
La Banque de France se fait prudente
De fait, la Banque de France a revu une nouvelle fois à la baisse ses prévisions de croissance pour l'économie française, notamment pour tenir compte du fléchissement attendu en fin d'année. Dans ses prévisions trimestrielles publiées jeudi, la banque centrale française table dorénavant sur une progression du produit intérieur brut (PIB) de 1,5 % en 2018 comme en 2019, soit dans les deux cas 0,1 point de moins que dans ses précédentes estimations. Ces chiffres tiennent notamment compte des conséquences économiques de la crise des "Gilets jaunes", qui ont déjà conduit la Banque de France à abaisser ses prévisions de croissance du quatrième trimestre, à 0,2 % contre 0,4 % auparavant.
Au-delà de ces incertitudes, la Banque de France voit la croissance française adopter un rythme relativement régulier dans les prochaines années - 1,5 % en 2018 et 2019, puis 1,6 % en 2020 et 1,4 % en 2021 - après une année 2017 exceptionnelle, marquée par une progression de 2,3 % du PIB. "La croissance française devrait rester supérieure à la moyenne de ces dernières années : cela demeure une conjoncture plutôt favorable", a déclaré François Villeroy de Galhau dans Les Échos.
Le QE touche à sa fin
Par ailleurs, jeudi, la Banque centrale européenne a confirmé son intention d'arrêter définitivement à la fin du mois ses achats de titres sur les marchés mais s'est engagée à continuer à stimuler une économie de la zone euro confrontée à un ralentissement inattendu et à des turbulences politiques. Elle a donc clairement annoncé qu'elle prendrait son temps avant un nouveau durcissement de sa politique monétaire étant donné le ralentissement de la croissance, les tensions commerciales internationales, le risque d'un Brexit sans accord ou encore les débats sur les budgets de l'Italie mais aussi de la France. Soucieuse de rassurer les investisseurs, la BCE avait réaffirmé auparavant son engagement à maintenir ses taux directeurs inchangés au moins jusqu'à l'été 2019.
Du côté du business, l’événement de la semaine a été l’entrée par effraction du fonds vautour Elliott, conseillé par Alain Minc, au capital de Pernod-Ricard. Ce fonds a déjà acquis officiellement 2,5 % du capital, ce qui correspond à un investissement d’un milliard d’euros. Et Alexandre Ricard, qui a pris la peine de recevoir ses représentants, le 22 novembre dernier, a vu apparaître deux jeunes polytechniciens qui n’ont jamais mis les pieds dans une entreprise, mais qui lui ont expliqué comment il devait gérer la sienne. Alors que le groupe de spiritueux a un cours de Bourse au plus haut, des résultats florissants, et une capitalisation boursière quatre fois plus importante qu’il y a dix ans.
Pernod-Ricard se défend face à Elliott
Elliott qui a manifestement décidé d’accélérer ses investissements en Europe Continentale à partir de sa base londonienne, dirigée par Gordon Singer, le fils de Paul Singer, le fondateur, regarderait maintenant Telefonica de très près. Mais l’entreprise vaut plus de 40 milliards d’euros. S’agissant de Pernod-Ricard, le capital est en tout cas bien bouclé entre la famille qui n’a cessé de se renforcer, à travers la société Paul Ricard et le Groupe Bruxelles-Lambert, désormais dirigé par Ian Gallienne, qui a assuré Alexandre Ricard de sa solidarité face à la menace Elliott.
S’agissant du feuilleton Ghosn, un conseil d’administration de Renault s’est tenu jeudi sous la présidence de Philippe Lagayette qui n’a donné lieu à aucun changement. Mais selon les informations de WanSquare le gouvernement français serait à la recherche de candidats pour succéder à Carlos Ghosn à la tête de Renault, alors que certains administrateurs du constructeur français ont exprimé des doutes sur le maintien du P.-D.G., détenu au Japon depuis le 19 novembre. Notamment depuis qu’ils ont pris connaissance de certains éléments de l'enquête de Nissan, qui a conduit à l'arrestation surprise de Carlos Ghosn, inculpé pour avoir minoré de près de moitié entre 2010 et 2015 ses revenus au Japon.
Un successeur pour Ghosn chez Renault ?
Durant cette réunion de cinq heures, plusieurs membres du conseil d'administration emmenés par Cherie Blair, épouse de l'ancien Premier ministre britannique Tony Blair, ont cependant commencé à exprimer leur impatience face à cette position. Dans une déclaration publiée vendredi, Cherie Blair s’est dit "attristée par la violation de la confidentialité des réunions du conseil d'administration". Avant d’ajouter : "Je peux confirmer que moi-même, ainsi que d'autres membres du conseil d'administration, avons posé plusieurs questions aux avocats de Renault concernant leur connaissance du système judiciaire japonais, leur estimation de la durée de la détention de Carlos Ghosn, et leur meilleure estimation du moment où Carlos Ghosn sera disponible pour reprendre ses fonctions."
Les responsables français auraient commencé à dresser une liste de candidats possibles pour remplacer Carlos Ghosn. Didier Leroy, vice-président exécutif de Toyota, fait partie des pistes envisagées. Un responsable du ministère français des Finances a refusé de s'exprimer sur le sujet. Deux autres administrateurs indépendants et des représentants du personnel de Renault ont fait écho aux propos de Cherie Blair lors de la réunion de jeudi, ont dit deux sources. Certains ont aussi émis des critiques sur la gestion de la crise par la direction de Renault, dont l'alliance avec Nissan et Mitsubishi est fragilisée depuis l'arrestation de Carlos Ghosn.
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