éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Fin d’année en berne pour l’économie
par Yves de Kerdrel
Si les députés ont voté sagement et rapidement les mesures d’urgence annoncées il y a près de deux semaines par le Président de la République afin de répondre aux préoccupations exprimées, la semaine politique n’a pas été marquée pour autant, par un retour à la sérénité. Il y a eu notamment l’affaire du couac de Matignon avec l’annonce du retrait des mesures en faveur des changements de chaudière et autres "mesurettes" annoncées le 20 novembre. Il a fallu quelques heures avant que le gouvernement amorce un retour en arrière catastrophique sur une dépense qui ne dépassera pas 130 millions d’euros, donc l’équivalent de 1 % du plan d’urgence.
Et déjà la veille, l’annonce des mesures sur le SMIC comme sur la CSG avait été désastreuse. Dans une longue interview aux Échos, Édouard Philippe avait fait du "en même temps" annonçant que certes le SMIC n’augmenterait pas contrairement à ce qu’avait affirmé Emmanuel Macron, mais que tout passerait par une augmentation de 100 euros de la prime d’activité distribuée par la Caisse Nationale d’Allocations Familiales. Avec comme grosse différence que, cette prime étant familialisée et son versement devant être demandé, seuls 55 % des salariés payés au SMIC en bénéficierait. Ce qui est finalement assez loin de la promesse présidentielle.
Deuxième douche froide
Le lendemain, c’est Muriel Pénicaud, qui a déversé une seconde douche froide. Cette fois-ci à destination des retraités. En annonçant que non seulement l’annulation de la hausse de la CSG n’entrerait pas en vigueur le 1er janvier comme prévu, mais plutôt vers le 1er juillet. Donc pendant six mois les retraités dont la pension est inférieure à 2000 euros continueraient d’être taxés chaque mois à 8,3 au lieu de 6,6 %. Et que c’est seulement après la vérification des situations fiscales de chacun, donc au début de l’été, qu’un réajustement serait opéré. Et que le trop-perçu serait, le cas échéant, reversé aux retraités par chèque du Trésor Public.
Tout cela a naturellement suscité un trouble naturel auprès des Français concernés par ces mesures. Malgré ces problèmes de communication, un sondage BVA révèle que la cote de popularité du couple exécutif s’est stabilisée en décembre. Emmanuel Macron gagne ainsi un point avec 27 % de bonnes opinions. De son côté, Édouard Philippe voit son score inchangé avec 30 % des bonnes opinions.
En revanche les Français restent mitigés sur les mesures présentées par le gouvernement. Seuls 36 % des sondés considèrent qu’elles seront efficaces pour résoudre la crise du pouvoir d’achat. À l’opposé, 63 % estiment qu’elles n’auront pas d’effet sur le porte-monnaie des Français. Dans le détail, les moins convaincus sont les ménages ayant des revenus inférieurs à 2 500 euros (67 %). Les avis divergent également selon les secteurs d’activité : 40 % des salariés du privé jugent que ces mesures seront efficaces contre uniquement 25 % de ceux du public. Par ailleurs, seuls 30 % des Français considèrent que le gouvernement réussira à mettre en place les prochaines réformes prévues dans le projet présidentiel.
Des mesures non financées pour 2 milliards
Il y a une catégorie d’acteurs qui se fait très silencieuse, ce sont les entreprises. Il est vrai qu’elles ont été largement épargnées par ce plan d’urgence. Seules les 250 plus grandes entreprises françaises verront la baisse de leur taux d’impôt sur les sociétés décalée d’un an. Ce qui devrait procurer à l’État une économie de 1,5 milliard d’euros. À cela s’ajoutera la toute nouvelle taxe sur les Gafas obtenue de haute main par Bruno Le Maire qui devrait rapporter 500 millions d’euros. Et puis hors fiscalité, il y a le versement volontaire d’une prime exceptionnelle plafonnée à 1 000 euros, sans charges ni impôts pour les salariés. Ce qui devrait créer des effets d’aubaine auprès d’un grand nombre de groupes en proie à des discussions d’augmentations salariales.
Tout le problème continue de reposer sur le financement de toutes ces mesures. A priori le solde des mesures sera financé par 6 milliards d’euros d’emprunts supplémentaires. Ce qui fera passer notre besoin sur les marchés de capitaux au-delà de la barre des 200 milliards d’euros en 2019, devant l’Italie. Par ailleurs, plutôt que de mener une politique de rabot pour trouver les 2 milliards d’euros restant, Bercy, en accord avec Matignon, a demandé à chaque ministère, non pas de geler des crédits alloués par le budget 2019, mais de constituer des réserves. Ce qui a déjà été fait il y a deux ans. Avec le ministère des armées comme principal ministère concerné. En attendant qu’une loi de finances rectificative permette de débloquer ou au contraire de geler ces différents crédits à la fin du Printemps.
Du repos pour Emmanuel Macron
Tout cela n’a pas mis fin au mouvement des gilets jaunes qui, pour son acte VI hier manifestait - sans casse - aux frontières, à Paris et dans quelques grades villes de province. Par ailleurs, le plus ennuyeux selon les informations de WanSquare obtenues en haut lieu, concerne l’acte VII. Puisqu’en fait des gilets jaunes voudraient essayer de transformer la grande manifestation festive qui a lieu tous les 31 décembre sur les Champs-Élysées en une nouvelle manifestation un peu moins festive. Ce qui risque de poser un gros problème aux forces de l’ordre lorsque l’on sait combien de parisiens aiment à fêter la nouvelle année sur la plus belle avenue du monde.
On ne connaît pas le programme du Président de la République pour ses vacances de Noël. Hier soir, il était avec nos soldats dans la bande sahélo-saharienne, avant de rencontrer aujourd'hui le Président Idriss Déby. D’après son entourage, il va essayer de reprendre des forces avant un mois de janvier ponctué par de très nombreuses cérémonies des vœux. Tous ceux qui l’ont approché récemment l’ont trouvé épuisé, voire absent, de temps à autre. Et toujours très maquillé pour ne rien laisser paraître aux différents photographes qui cherchent à saisir des instants de fatigue. L’an passé il s’était rendu à La Mongie pour skier au milieu d’autres français. Mais cette année, il va éviter d’apparaître en public afin de ne pas prêter le flanc aux critiques de certains concitoyens mécontents.
Une croissance en berne… même pour 2019
À l’Élysée, comme à Matignon, il y a une inquiétude importante qui porte sur les perspectives économiques pour 2019. Après la Banque de France, l'Insee a abaissé à son tour mardi dernier ses prévisions de croissance pour la France cette année, tout en tablant sur un rebond de la consommation l'an prochain après les mesures sociales annoncées par Emmanuel Macron. Après avoir atteint l'an dernier 2,2 % (2,3 % en données corrigées des jours ouvrés), la croissance française connaîtra un net ralentissement cette année pour revenir à 1,5 %, moins que le 1,7 % attendu par le gouvernement (et 2 % il y a un an). L'Insee a ainsi raboté de 0,1 point sa prévision précédente, à l'image de la Banque de France jeudi dernier, qui a également abaissé son pronostic pour 2019 à 1,5 %.
Pour sa part, l'institut statistique n'a pas communiqué sa prévision pour l'an prochain, mais il estime que l'acquis de croissance au premier semestre devrait être de 1 %, avec une hausse estimée à 0,4 % au premier trimestre et à 0,3 % au second. Sur le quatrième trimestre, elle a divisé par deux et amputé de 0,2 point sa prévision précédente à 0,2 %, comme la Banque de France, imputant ce ralentissement au climat des affaires, mais aussi au mouvement des "gilets jaunes", malgré une "accélération du pouvoir d'achat" sur la fin de l'année.
Forte hausse du taux d’épargne des ménages
Dans ce contexte, la bonne nouvelle pour le gouvernement pourrait venir de la consommation en début d'année prochaine, qui pourrait bénéficier de mesures comme la baisse de la taxe d'habitation et des cotisations sociales, qui s'ajoutent au recul du prix du pétrole. L'institut de statistiques estime ainsi que le pouvoir d'achat des Français progressera de 1,4 % en 2018, comme l'année précédente, grâce à une forte accélération sur le dernier trimestre due aux mesures gouvernementales et à la baisse du pétrole. Pour l'Insee, les principales incertitudes pesant sur la croissance sont le protectionnisme à l'international, le Brexit en Europe et le mouvement des gilets jaunes en France avec la grosse inconnue de l’effet psychologique produit par le prélèvement à la source sur la consommation des ménages.
En fait le plus curieux, c’est qu’en dépit des 10 milliards d’euros mis sur la table au nom du pouvoir d’achat, aucun des modèles économétriques de la Banque de France comme de l’Insee ne font ressortir un rebond de la croissance l’an prochain. En principe, s’il y a plus de consommation, il y aura plus d’investissements et plus d’emplois. Mais l’Insee est très prudent sur la création d’emplois avec un taux de chômage passant seulement de 9,1 à 9 %. C’est à désespérer de Keynes si toutes ces mesures en faveur du pouvoir d’achat n’affectent pas la croissance. En fait beaucoup redoutent que face au manque de confiance en l’avenir, l’argent distribué soit en grande partie épargné ou mis de côté pour des coups durs.
Ghosn désormais attaqué pour abus de confiance
Côté business, le feuilleton Ghosn continue. Après une contre-offensive judiciaire de la part du patron de Renault, on a cru, en fin de semaine, qu’il serait libéré sous caution après quarante jours de détention. Mais c'était sans compter sur les nouvelles charges que vient de dégainer la justice nipponne, lesquelles lui permettent d'arrêter à nouveau le dirigeant. Cette fois, le bureau des procureurs l'a mis en garde à vue pour abus de confiance. Il peut ainsi l'interroger pendant 48 heures supplémentaires. Une période qui peut être là encore étendue. Donnant l'impression que la justice nippone distille peu à peu ses charges pour maintenir en détention le patron automobile le plus longtemps possible.
Selon un communiqué, Carlos Ghosn est soupçonné d'avoir failli à sa fonction de P.-D.G. et d'avoir causé un préjudice à Nissan. Le parquet lui reproche d'avoir imputé sur les comptes de la société des pertes d'investissements personnels. Il aurait évité des pertes d'un montant total de 1,85 milliard de yens (14,5 millions d'euros) sur une transaction sur produits dérivés en les transférant d'un de ses propres véhicules d'investissement à Nissan Motor au plus fort de la crise financière en 2008. Carlos Ghosn aurait également transféré, par une série de paiements sur quatre années différentes, 14,7 millions de dollars d'un compte d'une filiale de Nissan à un compte détenu par une personne non identifiée qui a aidé l'ancien patron de Nissan à effectuer les transferts de dérivés, a rapporté le Financial Times.
L’incroyable naïveté des patrons d’Airbus
L’autre feuilleton concerne Airbus, dont on a appris, cette semaine que la justice américaine s’était saisie de son affaire de corruption qui remonte à 2016. Ce qui pose un problème sur la communication financière du groupe. Car les dirigeants d’Airbus sont au courant de ce nouvel épisode depuis plus de six mois. Et ils n'en ont pas informé le marché, qui l’a appris jeudi par une grande enquête du quotidien Le Monde. Au passage on découvrait que le Département de la Justice Américaine entendait réclamer à l’avionneur une amende de l’ordre de 7 milliards de dollars. Le pire dans cette affaire, c’est que les faits de corruption en question ne concernent en rien les États-Unis ou des citoyens américains.
Tout cela est simplement le résultat de la naïveté de Tom Enders et de Denis Ranque qui avaient confié un audit interne au cabinet américain Hughes Hubbard & Reed. Ce dernier possède une antenne à Paris, mais son siège est implanté à New York. Le cabinet a procédé pour son audit à une vaste collecte des données (ordinateurs, téléphones, clés USB et certains des dossiers). Ils avaient juste oublié – ou ignoré — que tout juriste américain a l’obligation de dénoncer à son administration tout manquement à la loi de ses clients. En d’autres termes, si les Américains découvraient des manœuvres frauduleuses en épluchant les contrats d’Airbus, ils devaient en informer la justice américaine. Ce qui a été fait. Pour la plus grande joie de Boeing, qui était sur le point d’être rattrapé en nombre de commandes par Airbus.
Nous vous souhaitons une très belle fête de Noël et une bonne fin d’année 2018, en attendant de vous retrouver avec cet éditorial dominical le 6 janvier 2019. D’ores et déjà nous vous assurons de tous nos vœux pour cette nouvelle année en vous remerciant pour votre confiance sans cesse renouvelée.
Yves de Kerdrel, Directeur des Rédactions
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Éditorial / Yves de Kerdrel
Éditorial / De la crise du pouvoir d’achat à la crise politique
16/12/2018 - 06:58

