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Yves de Kerdrel

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La France toujours au ralenti
par Yves de Kerdrel

Emmanuel Macron écrit aux Français afin d’ouvrir le débat qu’il leur a annoncé. Mais le scepticisme est de mise sur ce débat qui va opposer la France du progrès et des réformes à celle du mal-être des « gilets jaunes » et de toute une partie de la population. Par ailleurs pendant ce temps, la France tourne au ralenti, minée par les protestations de tous bords et les excès de violence.
13/01/2019 - 08:05 Temps Lecture 16 mn.

La politique a-t-elle encore sa place en France ? Il faut bien se poser la question à voir le niveau des débats qui ont émaillé la semaine. Ouverture scandaleuse d’une cagnotte pour soutenir un casseur. Ouverture d’une autre cagnotte pour soutenir les forces de l’ordre. Images de ministres insultés. Déplacement en catimini du Chef de l’État dans une maison du Handball en région parisienne, protégé par plusieurs compagnies de CRS. Tel est devenu le quotidien de la politique dans notre pays. Avec un Chef de l’État enfermé à l’Élysée. Avec un Premier Ministre obligé de durcir l’arsenal législatif contre les casseurs. Il y a quelques mois le problème de la France était de savoir quels jours marcheraient les trains. Aujourd’hui il est d’attendre avec angoisse de quelle manière se passe l’Acte X ou Y des "gilets jaunes".

Il ne faut pas s’étonner, dans ces conditions, que le dixième baromètre annuel de la confiance politique réalisé par le Cevipof (c’est-à-dire Sciences Po), publié vendredi par le Figaro, dresse un bilan inquiétant de la santé démocratique du pays, avec des niveaux de défiance alarmants. Mais l'étude témoigne aussi de très fortes attentes de régénération qui expliquent en partie le soutien accordé par l'opinion publique à un mouvement des "gilets jaunes" révélateur d'une crise de la représentation politique. De toutes les institutions politiques, seuls les maires parviennent à susciter majoritairement la confiance (58 %), traduisant une forte demande de proximité des électeurs. Seuls 27 % des sondés estiment que la démocratie fonctionne bien en France (-9 points) et à peine 14 % (-2 points) jugent que les responsables politiques se préoccupent de ce que les Français pensent.

Une étude inquiétante sur notre démocratie

Lassitude (32 %, +7), morosité (31 %, +8) et méfiance (29 %, +4) sont les trois mots qui expriment le mieux l'état d'esprit des Français, qui débouche sur une sévérité extrême à l'égard de la politique qui leur inspire très majoritairement des sentiments négatifs : méfiance (37 %, -2), dégoût (32 %, +7), ennui (8 %) ou peur (4 %). Selon l'étude du Cevipof, les Français voient ainsi majoritairement dans le mouvement des "gilets jaunes" un renouvellement de la démocratie (62 %) plutôt qu'une menace pour celle-ci (34 %). Interrogés spécifiquement par OpinionWay sur leur appréciation de cette mobilisation, les sondés estiment aussi très majoritairement (72 %) que c'est un mouvement qui porte les revendications de nombreux Français, contre une minorité (25 %) qui pensent qu'il ne concerne que les Français en difficulté.

Aux dates de l'enquête (du 13 au 24 décembre), les sondés étaient 60 % à soutenir le mouvement. Ce baromètre 2019 révèle aussi des évolutions de l'opinion en phase avec ce soutien. Le vote aux élections est ainsi de moins en moins perçu comme un bon moyen pour exercer le plus d'influence sur les décisions prises en France (55 %, -6 points). En revanche, comme l'a démontré le mouvement des "gilets jaunes", manifester dans la rue est de plus en plus jugé comme une pratique efficace (42 %, +16 points). Ce qui est plutôt inquiétant pour un pays qui doit encore mener d’importantes réformes. Le référendum fait également l'objet d'une appréciation croissante puisque 70 % des sondés (+8 points) estiment qu'il devrait y avoir des référendums sur la plupart des questions importantes, en phase là aussi avec la demande d'instauration d'un référendum d'initiative citoyenne (RIC) portée par les "gilets jaunes" et leur appel à la démocratie directe.

Gérard Larcher se pose en recours

Bref rarement le Pays a été frappé par la défiance à l’égard du monde politique qui comprend les élus, les hauts fonctionnaires, les experts et les journalistes. Ce qui autorise à être sceptique sur le grand débat national qu’Emmanuel Macron lance cette semaine par un déplacement dans l’Eure, puis par deux journées en Occitanie. En espérant que ses réunions puissent se tenir dans un climat convenable. Pour l’heure l’Élysée garde secret les itinéraires du Chef de l’État et les salles où il interviendra, de manière à éviter une mobilisation des casseurs locaux. Le premier déplacement pourrait se tenir mardi à Vernon. D’ici là Emmanuel Macron aura publié ce lundi sa lettre aux Français qui posera les termes du débat national.

En attendant la France est à l’arrêt. Le Parlement va faire sa rentrée mardi après les vacances de Noël des Parlementaires, sans ordre du jour précis autre que les questions au gouvernement qui vont sans doute donner lieu à un festival d’invectives. L’Élysée prépare toujours un renouvellement de ses équipes. Et dans ce contexte un peu particulier, le seul qui parvient à maintenir un contact étroit avec Emmanuel Macron, c’est Gérard Larcher, le Président du Sénat. À tel point que si la crise sociale et politique devait continuer, certains imaginent qu’Édouard Philippe pourrait laisser sa place à Gérard Larcher avec un gouvernement plus nettement marqué à droite, sans que l’on sache toujours très bien ce que signifie "la droite" aujourd’hui.

Foulards rouges contre Gilets jaunes

Dans l’entourage du Chef de l’État on commence à prendre conscience que la situation actuelle ne va pas s’essouffler comme c’était espéré avant les fêtes. Et on craint même que le mouvement reparte de plus belle fin janvier, une fois que les salariés auront visualisé l’effet sur leur feuille de paie du nouveau montant net après prélèvement à la source. Tout cela oblige à décaler l’ensemble des réformes qui étaient prévues pour ce début d’année, notamment celle sur les retraites. Par ailleurs Emmanuel Macron a renoncé à se rendre à Davos où il avait passé un long moment l’année dernière et prononcé son fameux "France is back". De la même manière qu’il a annulé la totalité de ses cérémonies de vœux, en dehors des vœux aux armées qui auront lieu.

Par ailleurs, dans la Macronie, on commence à s’interroger sur l’opportunité de la fameuse manifestation des foulards rouges qui doit avoir lieu à Paris le 27 janvier. Il s’agit de sympathisants du mouvement En Marche qui ont souhaité répondre aux "gilets jaunes" en s’inspirant de la grande manifestation de soutien au Général de Gaulle du 30 mai 1968. Même les forces de l’ordre sont circonspectes sur cette manifestation qui pourrait attirer des opposants au Pouvoir et des casseurs. Ce qui finirait par donner un sentiment de "guerre civile" comme cela est de plus en plus évoqué dans la presse étrangère pour qualifier la situation de notre Pays.

Le spread OAT-bund se creuse

Sur le plan économique, cette crise sociétale a aussi des conséquences de tous ordres. Dans ces colonnes, dimanche dernier, nous avons évoqué les effets sur l’activité économique. Mais la réponse budgétaire de la France au mouvement des "Gilets jaunes" pourrait marquer un tournant pour le marché obligataire de la zone euro si elle ouvrait une période d'augmentation de la dépense publique et de recours accru à la dette alors que la Banque centrale européenne vient de mettre fin à ses achats de titres. L'assouplissement budgétaire peut être un moyen pour les gouvernements de la région d'apaiser les tensions sociales liées au pouvoir d'achat et d'endiguer la montée des mouvements politiques populistes à moins de cinq mois des élections européennes. Mais il suppose une augmentation des émissions d'emprunts d'État, au risque de susciter l'inquiétude sur la capacité des pays concernés à assurer durablement le service de leur dette, tout en compliquant le retour de la BCE à la hausse des taux d'intérêt.

De ce point de vue, la situation française est capitale : les allégements fiscaux et les mesures sociales annoncés le mois dernier par Emmanuel Macron pour tenter d'apaiser les "Gilets jaunes" pourraient se traduire par un coût budgétaire de huit à dix milliards d'euros. Des milliards dont Paris empruntera l'essentiel sur les marchés. L'Italie et l'Espagne prévoient elles aussi d'augmenter la dépense publique cette année et l'Allemagne, touchée par un ralentissement brutal de son économie, pourrait devoir remettre en cause sa rigueur budgétaire. En France, le virage politique devrait se solder cette année par un déficit budgétaire dépassant la limite des 3 % du produit intérieur brut fixée par l'Union européenne. Sur le marché de la dette souveraine, cette perspective s'est traduite par un creusement de l'écart de rendement entre les obligations d'État françaises à dix ans et leurs équivalentes allemandes : ce "spread" a dépassé 50 points de base au début du mois pour la première fois depuis avril 2017, contre moins de 25 points au printemps dernier.

Un effet de contagion en Europe

Dans l'immédiat, les conséquences à l'échelon européen restent limitées : la Commission européenne prévoit pour la zone euro un déficit budgétaire global de 0,8 % du PIB en 2019 après 0,6 % en 2018 et l'impact des mesures françaises ne devrait pas dépasser 0,1 point de pourcentage selon plusieurs analystes. Le risque est plutôt que le relâchement budgétaire en France et en Italie, deuxième et troisième économies de la zone, crée un précédent pour les autres, y compris les plus endettées et les moins dynamiques. En Espagne, le gouvernement a décidé une augmentation de 22 % du salaire minimum, une hausse sans précédent depuis 40 ans. En Allemagne, le mouvement des "Gilets jaunes" français n'a pas encore poussé le gouvernement d'Angela Merkel à desserrer l'étau d'une politique budgétaire très rigoureuse mais il a reçu le soutien du mouvement de gauche "Aufstehen".

Le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, a plaidé jeudi pour une poursuite des réformes structurelles en France, indispensables selon lui pour une croissance durable, et salué la détermination affichée de l'exécutif à continuer la transformation du pays. "La volonté et la nécessité des réformes en France me paraissent entières. Ce qui est essentiel c'est de l'expliquer et de le faire partager et qu'il y ait un sentiment de justice", a-t-il déclaré lors d'une conférence au Luxembourg. Avant d’ajouter : "La crise des Gilets jaunes a justifié un paquet d'urgence en faveur du pouvoir d'achat ; mais je ne crois ni souhaitable, ni probable, que la France interrompe l'effort de transformation engagé". François Villeroy de Galhau, également membre du conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne, a salué l'effort de réforme engagé depuis le début du quinquennat et souligné que la France a fait figure d'exception positive depuis deux ans par rapport à de nombreux pays du G20.

Senard se prépare à rassurer Renault

Du côté du business, le feuilleton Carlos Ghosn continue de rythmer l’actualité des affaires. L'ancien président de Nissan, accusé de malversations financières, a été inculpé vendredi de deux chefs d'accusation supplémentaires par le parquet de Tokyo. Carlos Ghosn a été inculpé d'abus de confiance aggravé pour avoir fait passer dans les comptes de Nissan des pertes sur des investissements personnels, et pour ne pas avoir déclaré l'intégralité de sa rémunération versée par le constructeur japonais sur les trois derniers exercices fiscaux. Arrêté le 19 novembre dernier au Japon, celui qui est toujours P.-D.G. de Renault et de l'alliance Renault Nissan avait été inculpé une première fois, le 10 décembre, pour n'avoir déclaré que la moitié de sa rémunération de 2010 à 2015.

Par ailleurs, le constructeur automobile japonais Nissan a annoncé vendredi avoir déposé une plainte au pénal contre son ex-président. Nissan a expliqué dans un communiqué avoir déposé cette plainte devant le parquet de Tokyo avant que ces nouvelles inculpations soient prononcées. Cette plainte concerne le détournement d'un montant important de fonds appartenant à Nissan, a ajouté le groupe japonais. "Nissan ne tolère en aucun cas de tels agissements et demande des sanctions strictes", a affirmé l'entreprise qui poursuit par ailleurs sa propre enquête interne sur une utilisation potentiellement illégale de ses fonds.

L’avocat de Carlos Ghosn a entamé les procédures afin d’obtenir une remise en liberté contre le paiement d’une caution. Mais plusieurs administrateurs de Renault, très au courant du dossier, expliquent que le patron du constructeur pourrait rester détenu jusqu’à son procès qui pourrait avoir lieu en juin prochain. Ce qui créerait une situation d’empêchement. C’est pourquoi il est de plus en plus question que la gouvernance provisoire mise en place en novembre avec Philippe Lagayette pour le conseil d’administration et Thierry Bolloré pour l’opérationnel laisse la place à l’arrivée d’un nouveau patron qui pourrait être Jean-Dominique Senard, l’actuel patron de Michelin, dont le mandat prend fin à l’issue de la prochaine assemblée générale du pneumaticien.

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