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Yves de Kerdrel
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Macron repart à l’offensive
par Yves de Kerdrel
C’est un Emmanuel Macron beaucoup plus offensif, et pas seulement à l’écoute, qui a reçu cette semaine à l’Élysée la presque totalité des présidents de conseils départementaux, dans le cadre d’un débat qui a duré plus de six heures et qui a passé sa journée complète d'hier au Salon de l'agriculture. Le Chef de l’État est désormais convaincu que le paroxysme de la crise des "gilets jaunes" est derrière lui, et que les manifestations qui continuent d’égrener les samedis, plus en Province qu’à Paris, sont le fait de radicaux qui n’ont rien à voir entre eux et qui s’inscrivent juste dans un mouvement insurrectionnel. Ce qui explique la présence dans leurs rangs d’antisémites notoires.
Il est vrai que sur la question du pouvoir d’achat les revendications se sont calmées quelque peu ces dernières semaines. Cela est lié bien sûr aux mesures annoncées au mois de décembre. À la distribution par trois entreprises sur quatre de la prime exceptionnelle défiscalisée et déchargée. Celle-ci peut être distribuée jusqu’à la fin mars. Mais pour l’heure son montant moyen ne s’inscrit pas loin des 700 euros dans les PME et de 580 euros dans les plus grosses entreprises. Ce qui donne une moyenne nationale de 630 euros, donc supérieure à un demi-smic. La prime d’activité a été distribuée le 5 février à de très nombreux Français supplémentaires. En outre une grande partie des " gilets jaunes " n’étant pas imposables sur le revenu, ils n’ont pas été impactés par le prélèvement à la source.
Déjà plus de 250 000 contributions
Tout cela, ajouté aux vacances scolaires qui s’étalent sur un mois, toutes régions confondues, crée une sorte de pause pour le gouvernement. D’ailleurs il y a moins de réunions liées aux Grand Débat National. En revanche le site internet du Grand Débat est toujours largement consulté et les contributions s’y multiplient. Selon le quotidien Le Monde, pas moins de 250 000 contributions ont déjà été enregistrées, alors que 122 309 comptes seulement ont été créés. Ce qui pour l’heure représente un total de trois millions de textes et de 68 millions de mots. Comme nous l’expliquions la semaine passée, c’est le thème fiscal qui est le plus consulté avec plus 70 000 contributions, et parmi elles de très nombreux souhaits de voir remis en œuvre l’ISF.
C’est l’institut de sondage OpinionWay qui devra analyser en l’espace de deux semaines toute cette masse de données. Les contributions au grand débat seront closes le 18 mars et leur restitution publique est programmée pour la fin de mars, soit treize jours de délai. De ce que l’on sait l’institut a fait appelle à une entreprise d’intelligence artificielle qui classera les "réclamations" en fonction d’un "dictionnaire" de mots préalablement construits. Ce qui permettra d’aller plus vite. Mais ce qui risque de passer à côté des signaux faibles qui sont souvent les plus importants. Ensuite le Chef de l’État souhaite aller vite avec une annonce autour du 15 avril des principales mesures qui devront être mises en œuvre pour répondre à ces contributions.
Comment terminer le Grand Débat
Cette mécanique et cette volonté d’aller vite afin de clore au plus vite l’effet "Gilets Jaunes" ne sont pas du goût de tout le monde. Y compris au sein du gouvernement. Où certains craignent que la volonté de réforme du gouvernement soit abandonnée au profit de mesures démagogiques, qui relèveront de la loi ou du décret. Que dira-t-on à ceux qui demandent le rétablissement de l’ISF, la baisse de la TVA sur davantage de produits de première nécessité, la non-privatisation des aéroports, l’arrêt de la fermeture des cliniques ou des petits hôpitaux de province. Pour l’heure tout cela laisse craindre qu’une Boîte de Pandore ait été ouverte et que sa fermeture obligera de surcroît à faire des mécontents en ne répondant pas directement à ce qu’ils avaient exprimé.
Mais pour Emmanuel Macron, cela est secondaire. Car il a vu à quel point les séances – retransmises en direct à la télévision – du grand débat ont fait remonter sa cote de popularité. Et il entend bien utiliser cette sortie du grand débat pour faire un exercice de communication politique à un mois des élections européennes. Pour l’heure, c’est la liste des Marcheurs et du MoDem qui prend nettement l’avantage. Avec 24 % (+1), elle creuse l’écart sur celle du Rassemblement national (20 %, -1) selon un sondage Ifop-Fiducial réalisé pour Paris Match. La liste des Insoumis conduite par Manon Aubry continue de perdre du terrain (7,5 %, -2) tandis que celle de l’écologiste Yannick Jadot émerge à 9 % (+2,5), soit à peu près le score obtenu en 2014. Bien qu’en hausse de deux points, le PS reste limité à 6 %, son seuil de la présidentielle.
La droite ne rassemble toujours pas
À droite, la désignation de François-Xavier Bellamy comme tête de liste des Républicains (LR) ne bouleverse pas la donne : la liste reste pour l’heure autour de 10 %. La droite ne parvient toujours pas à rassembler son électorat traditionnel. Seuls 13 % des retraités déclarent vouloir voter pour LR contre 33 % en faveur des Marcheurs. D’évidence, la pente est rude pour le parti de Laurent Wauquiez. Quant à la concurrence de Nicolas Dupont-Aignan, elle reste cantonnée à 6 %. Enfin, l’Ifop a testé un scénario avec une liste soutenue par les "gilets jaunes". La liste réunirait 3,5 % des voix contre 7,5 % le mois dernier. Cette liste n’aurait par ailleurs aucun impact sur les autres. N’oublions pas que les sondages pour les Européennes sont souvent démentis par les faits. Dans la mesure où le taux d’absentéisme est élevé. Et que ce sont principalement les extrêmes de tous bords qui se mobilisent.
Reste, pour Emmanuel Macron, le poison lent de l’affaire Benalla. Cela fait maintenant sept mois que l’on parle de ce qui ressemblait à un fait divers et qui s’est transformé petit à petit en affaire d’État. Le pire c’est qu’aujourd’hui, l’intéressé est derrière les barreaux à cause d’un enregistrement qui n’a aucune valeur légale. Ce qui est troublant quelles que soient la médiocrité de ses agissements et sa capacité à transgresser la loi. Pour autant lorsque la justice ou la police auraient dû prouver leur diligence, elles ne l’ont pas fait. Notamment lors de la perquisition à son domicile en juillet dernier.
Vers une prolongation des discussions USA-Chine
Au chapitre économique le dossier du Brexit comme celui des tensions commerciales entre la Chine et les États-Unis continue de préoccuper les dirigeants d’entreprise comme les professionnels des marchés. Les investisseurs peuvent espérer, a priori, un peu plus de clarté dans les prochains jours sur ces deux grandes incertitudes du moment, mais la multiplication des signes de ralentissement de la croissance mondiale fait peser un risque sur la poursuite du rebond boursier, même en cas d'issues favorables. À moins d’une semaine de l’échéance du 1er mars fixée par Washington pour parvenir à un accord avec Pékin, les signaux positifs se sont multipliés ces derniers jours bien que les résultats concrets se fassent encore attendre.
Donald Trump, fidèle à son habitude, a soufflé le chaud et le froid mais les investisseurs ont surtout retenu qu'il pourrait repousser la date butoir du 1er mars fixée pour la conclusion d'un accord, date dont il a lui-même reconnu qu'elle n'avait rien de magique. Les investisseurs s'attendent de plus en plus clairement à ce que, comme par magie, la date soit repoussée ou même disparaisse. Une bonne nouvelle sur le commerce est une petite bonne nouvelle pour les marchés. Une mauvaise nouvelle sur le commerce serait une très, très mauvaise nouvelle pour les marchés. L'espoir d'une détente des relations entre les deux premières puissances économiques mondiales a contribué à la progression des actions ces derniers jours, tout comme la confirmation par la Fed, dans le compte rendu de sa dernière réunion, de l'arrêt des hausses de taux.
Échéance importante mercredi pour le Brexit
L'équation est plus compliquée sur le Brexit, parce que plus politique encore, avec à la clé un compte à rebours qui met à dure épreuve les nerfs des investisseurs. À cinq semaines de l'échéance du 29 mars, Londres et Bruxelles pourraient tenter de sortir du blocage actuel en publiant une déclaration parallèle précisant certaines modalités de l'accord rejeté par la Chambre des communes sans la remettre en cause en totalité. Une fois encore, c'est au Parlement à Westminster que tout pourrait se jouer mercredi, au lendemain d'une déclaration de Theresa May devant les députés. L'enjeu numéro un reste d'éviter la pire des issues, soit un Brexit sans accord et sans vote du Parlement.
Il y a énormément de gens qui continuent à ne pas vouloir investir en Europe à cause de ce risque-là, parce que le Brexit sans accord, ce serait une grave récession au Royaume-Uni, avec un effet inconnu mais sans doute significatif sur le reste de l'Europe, donc une probabilité de récession en Europe qui monterait fortement. Ce risque de récession en zone euro est pour l'instant jugé faible même si les indicateurs économiques confirment au fil des jours le ralentissement de l'activité. Il est peu probable que les chiffres définitifs des indices des directeurs d'achats du secteur manufacturier, attendus vendredi prochain, infirment cette tendance au vu des estimations "flash" publiées jeudi, qui reflètent avant tout une contraction de l'activité dans l'industrie.
Fascination pour les plans d’économies
Côté américain, la première estimation du produit intérieur brut du quatrième trimestre attendue jeudi devrait sans surprise marquer un net ralentissement : le consensus Reuters table sur une croissance de 2,4 % en rythme annualisé, soit un point de moins qu'au troisième trimestre, mais certains s'attendent à un coup de frein plus marqué encore. De nombreux économistes et plusieurs antennes régionales de la Fed ont en outre revu à la baisse leurs prévisions pour le premier trimestre de cette année. Dans ces conditions, Wall Street pourrait finir par manquer d'arguments pour poursuivre sa progression après une hausse de plus de 10 % depuis le 1er janvier pour le Standard & Poor's 500 et de près de 18 % par rapport au plus bas de décembre.
Côté business, ce sont toujours les publications de résultats des groupes du CAC 40 et des autres grandes entreprises cotées qui font l’actualité. Les réactions boursières sont assez fortes dans un sens ou dans un autre, pas tant en fonction des résultats publiés, mais en fonction des indications données pour l’année en cours. Or, et c’est bien normal, beaucoup de dirigeants font preuve de prudence, surtout à l’égard des conséquences du Brexit. Il y a un point, que les experts en communication financière devraient analyser et recommander à leurs clients. Toutes les entreprises qui annoncent des plans d’économies drastiques de plusieurs centaines de millions d’euros, sur l’année ou sur les trois ans à venir sont saluées par les investisseurs.
L’incertitude Engie
L’exception qui confirme la règle a été Saint-Gobain où les résultats publiés étaient bons, les perspectives plutôt rassurantes, les économies bien présentes. Mais beaucoup n’ont pas compris la justification des 2 milliards d’euros de dépréciations d’actifs, après des tests d’impairment classiques. C’est au contraire une manœuvre assez habile de la part de Pierre-André de Chalendar qui s’offre ainsi le plus de marge de manœuvre possible afin de réaliser le plan de cessions d’actifs non-core annoncé à l’automne dernier.
Cette semaine le résultat le plus attendu est celui d’Engie, qui risque d’être médiocre sur le fond ; Isabelle Kocher ayant cédé beaucoup d’activités à forte rentabilité pour en acquérir d’autres bien moins rentables. Mais elle a retenu la leçon des publications de résultats de ses congénères. C’est la raison pour laquelle elle devrait annoncer un plan d’économies portant sur au moins un milliard d’euros. La semaine prochaine le rythme des publications de résultats va commencer à faiblir avec mardi Thales et Peugeot. Puis mercredi, Eiffage, Arkema, Suez et Safran. Jeudi, ce sera enfin au tour de Suez, Carrefour et Engie. Avec un gros point d’interrogation sur ces derniers.
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17/02/2019 - 07:00

