éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Et voilà l’acte II du quinquennat !
par Yves de Kerdrel
Le Chef de l’État a passé la plus grande partie de la semaine passée à demander qu’on lui rédige des notes sur des propositions et à essayer de tirer ses propres leçons du Grand débat National qui s’est tenu pendant plus de deux mois. Mais la restitution qu’il s’apprête à en faire n’aura rien à voir avec celles qu’Édouard Philippe a pu faire au Grand Palais, puis à l’Assemblée Nationale et au Sénat. Ce que le Premier ministre avait restitué était un simple constat objectif des remarques et des souhaits des Français. Avec ce qu’il considérait comme la pierre angulaire de la crise sociétale de ces derniers mois, un phénomène "d’exaspération fiscale" qui appelait nécessairement une baisse des impôts.
Selon les informations recueillies par nos soins dans l’entourage d’Emmanuel Macron, cette phrase a été très mal ressentie à l’Élysée. Le Chef de l’État y a vu une forme d’injonction. Ce qu’il déteste par-dessus tout. Et par ailleurs il a senti une nouvelle forme de lobbying du "pack de droite" constitué par les ministres issus des Républicains. Ce qui l’a profondément agacé. D’autant que le Premier Ministre a renouvelé ses déclarations dans les mêmes termes devant les députés, puis devant les sénateurs. Au point de créer un clivage au sein de la "macronie" entre ceux qui estiment urgent de baisser les impôts et de financer cela par une élévation de l’âge de la retraite et ceux qui espèrent des réponses plus sociales.
Des réformes de type institutionnel
Le Président de la République passe tout ce week-end à préparer les premières annonces qui seront faites en essayant de faire en sorte qu’elles ne provoquent pas autant de couacs et de malentendus qu’au lendemain du 10 décembre dernier. Il doit aussi travailler sur la forme. C’est-à-dire sur la façon dont il rendra publiques les mesures qu’il a retenues. Après avoir hésité à faire une déclaration solennelle ce dimanche soir, il a préféré la faire en tout début de semaine. De manière à ce que le Gouvernement soit "éclairé" lors des traditionnelles questions des parlementaires qui ont lieu mardi et mercredi après-midi.
Mais cette intervention solennelle sur la forme devra donc être aussi conséquente sur le fond. Voilà pourquoi, à la différence du Premier Ministre il ne mettra pas en avant une éventuelle cuisine fiscale. Mais plutôt des réformes de type institutionnel. Il est notamment question de désarçonner ceux qui réclament un référendum d’initiative citoyenne comme ceux qui ont tenté une manœuvre cette semaine contre la privatisation d’ADP avec un référendum d’initiative partagée. Son idée serait la création d'une Loi d'initiative citoyenne. À partir d'une pétition, une conférence de consensus pourrait être organisée et si elle aboutit, la proposition est envoyée au Parlement, qui la soumet au vote.
Encore beaucoup d’incertitudes sur les mesures fiscales
De la même manière, il a été frappé lors de ses déplacements dans les territoires par la très forte demande de services publics de proximité. Et il voudrait tenter de faire des annonces sur ce sujet dès cette semaine. Idem s’agissant d’une réforme de la haute administration, afin qu’elle ne constitue plus une "élite" qui vit en vase clos. D’où sa volonté d’annoncer des mesures qui concernent directement le processus d’entrée à l’Ena. Autre mesure pourtant peu réclamée dans les débats, mais à laquelle il attache de l’importance : la création d’un service public pour gérer les défauts de paiement des pensions alimentaires des femmes isolées.
Il n’est même pas certain qu’il évoque dès maintenant des mesures fiscales, tant il fait constat différent de celui d’Édouard Philippe. Pour lui les Français demandent non pas des baisses d’impôts, mais de l’équité fiscale. Ce qui l’amènerait à aménager les premières tranches de l’impôt sur le revenu de manière à soulager les moins aisés et beaucoup de retraités. Ce qui l’obligerait aussi à reconstituer une sorte d’ISF où l’épargne non investie dans des actions serait taxée au même titre que l’immobilier et les signes extérieurs de richesse. Les services de Bruno Parent ont beaucoup travaillé sur des simulations, cette semaine au bureau de la législation fiscale. Quant aux baisses de TVA réclamées par certains et notamment par Valérie Pécresse il n’y croit pas à cause de l’obligation de demander l’accord de Bruxelles, dans une période où il n’y aura plus de commission européenne.
Agacement à l’Élysée contre le pack de Droite
Ce qui est tout à fait nouveau depuis quelques jours, comme nous l’ont rapporté plusieurs de ses conseillers, c’est qu’Emmanuel Macron a été très agacé par la multiplication des déclarations très libérales dans les médias du fameux "pack de droite" constitué par Édouard Philippe, Gérald Darmanin, Sébastien Lecornu, et Bruno Le Maire. Des déclarations portant à la fois sur la nécessité de baisser les impôts, voire de supprimer la taxe sur l’audiovisuel, et sur l’urgence de relever l’âge de départ à la retraite. Cette dernière idée a, de surcroît, semé la zizanie dans la majorité. À la fois compte tenu des engagements de campagne du Chef de l’État, des premières négociations du haut-commissaire à la retraite, Jean-Paul Delevoye (qui a menacé de démissionner) et du mécontentement de certains parlementaires La République en Marche.
Cet agacement présidentiel s’est ressenti tellement fort à l’extérieur de l’Élysée que certains y ont perçu la possibilité d’assister à un changement de Premier Ministre. Ce qui correspond peut-être bien aussi avec les souhaits d’Édouard Philippe de conduire un acte II du quinquennat, uniquement s’il n’y a pas de virage à gauche. Et c’est là tout le suspens de ces dernières heures avant l’intervention du Président. Car si effectivement on doit assister à un virage un peu "socialisant", alors l’ancien Maire du Havre pourrait abandonner Matignon au profit d’Agnès Buzyn ou de Jean-Yves Le Drian. Même si le locataire du Quai d’Orsay a toujours eu des relations très lointaines, voire froides, avec le Chef de l’État. Il reste que c’est lui le plus populaire des ministres. Et en période crise, les Français aiment à se voir gouvernés par une personne d’expérience. Ce qui est le cas de l’ancien Président de la Région Bretagne.
La question de Matignon est sur la table
Si toutes ces conditions sont réunies alors on assistera bien à un acte II du quinquennat, plus social, moins libéral, et avec une trajectoire des finances publiques sans doute différente de celle qui va être envoyée à Bruxelles et que Didier Migaud a bénie cette semaine. Ce serait là la victoire du clan des grognards du Président, Richard Ferrand, Philippe Grangeon, Jean-Marc Borello ou Pierre Ferracci. D’ores et déjà cette semaine, le Bulletin Quotidien a dévoilé plusieurs nominations dans des cabinets ministériels de conseillers ayant un passé socialiste assez marqué. Ce qui a amené certains à en tirer la conclusion que l’expérience libérale que connaît le Pays depuis deux ans, pourrait bientôt toucher à sa fin. La seule menace qui pourrait empêcher Emmanuel Macron de se séparer d’Édouard Philippe est de se voir reconstituer un parti de droite face à une macronie bien peu structurée. C’est le paradoxe qui fait aujourd’hui de François Bayrou, pourtant très distant du Premier Ministre, son meilleur avocat auprès du Chef de l’État.
Au chapitre économique, il faut naturellement noter le nouveau report du Brexit qui aurait dû intervenir vendredi, Theresa May ayant réussi à obtenir un nouveau délai jusqu’au 31 octobre prochain. Ce report de six mois de la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne évite l'issue terrible d'un divorce sans accord qui aurait encore aggravé les difficultés d'une économie mondiale en voie de ralentissement, a affirmé jeudi la directrice générale du Fonds monétaire international. Pour autant, cet arrangement va prolonger les incertitudes et ne résoudra pas les problèmes entre Londres et l'Union Européenne, a souligné Christine Lagarde lors d'une conférence de presse à Washington à l'occasion des réunions de printemps du FMI et de la Banque mondiale.
Soulagement pour le Brexit
Les chefs d'État et de gouvernement européens ont convenu dans la nuit de mercredi à jeudi de reporter au 31 octobre la date du Brexit, mais sans livrer de certitudes sur ses modalités ni même sur une date précise. Cela laisse du temps pour la poursuite des discussions entre les différentes parties impliquées au Royaume-Uni. Cela permet aux agents économiques de mieux se préparer à toutes les éventualités. Le Brexit est l'un des nombreux risques économiques qui a amené le FMI à abaisser cette semaine sa prévision de croissance mondiale à 3,3 % pour cette année, le niveau le plus bas depuis 2016, avant une légère accélération attendue à 3,6 % en 2020.
Concernant la Chine, les investisseurs s'inquiètent à raison pour la croissance mondiale mais la deuxième économie du monde pourrait leur remonter le moral dans les mois qui viennent. Si l'économie chinoise se stabilise puis repart modérément au second semestre, cela réduirait les pressions que fait peser sur la croissance le ralentissement des économies occidentales. Un tel scénario favoriserait les actifs risqués, très prisés depuis le début de l'année, en particulier en Chine. Le rebond des actions chinoises depuis le début de l'année est en effet spectaculaire avec une progression d'environ 30 % pour l'indice SSE composite de la Bourse de Shanghai, à comparer avec un repli de près de 25 % l'an dernier.
Vers une embellie en Chine
Ce rebond s'explique en grande partie par l'optimisme des investisseurs concernant un accord prochain dans les négociations commerciales entre les États-Unis et la Chine. Ce facteur est déjà largement intégré dans les cours mais d'autres éléments le sont moins, à commencer par le fait que les mesures de stimulation mises en œuvre par les autorités de Pékin commencent à se traduire dans les indicateurs. Pour preuve, la Chine a annoncé jeudi une hausse des prix à la production au mois de mars, pour la première fois depuis neuf mois, un signe que les mesures prises par Pékin pour soutenir l'économie produisent leurs effets sur la demande intérieure. Les Bourses chinoises bénéficient en outre de l'inclusion récente dans les indices mondiaux de référence des actions libellées en yuans (actions A), l'un des signes d'une volonté manifeste de la Chine d'ouvrir davantage ses marchés aux capitaux étrangers.
Du côté du business, l’heure est aux premières assemblées générales d’actionnaires et aux préparatifs. Plusieurs d’entre elles s’annoncent animées cette année. À commencer par Air France KLM où les Pays-Bas réclament un siège d’administrateur supplémentaire après leur prise de participation à 14 %. Ce qui n’est pas du tout du goût du Trésor. Il y aura aussi l’assemblée générale de Renault, où l’on ne risque pas d’y croiser Carlos Ghosn, même si l’on a appris cette semaine qu’il avait accumulé ces derniers mois un million d’actions du constructeur automobile. À noter que lors de cette assemblée, devra être ratifiée la cooptation d’Annette Winkler, la patronne de Smart, compte tenu des liens qui existent entre Daimler et Renault Nissan.
Arnaud Lagardère sur la sellette
Mais l’assemblée la plus sensible sera sans doute celle de Lagardère. Compte tenu de la hausse record de l’action Airbus, WanSquare a démontré cette semaine qu’Arnaud Lagardère avait fait perdre plusieurs milliards d’euros de valeur à ses actionnaires en vendant ses titres EADS à un prix moyen cinq fois inférieur. Par ailleurs, certains actionnaires individuels préparent une offensive sur la rémunération indécente des gérants du groupe, compte tenu de la médiocrité des résultats.
Arnaud Lagardère a en effet perçu une rémunération totale cumulée de 102 millions d’euros de 2003 à 2018, soit 6,5 millions d’euros par an en moyenne. (Avec sa rémunération totale fixe et variable, les profits de Lagardère Capital & Management et le prorata de 1 % sur les résultats du groupe comme associé commandité). Pierre Leroy et Thierry Funck-Brentano, les autres gérants ont aussi bien profité sur cette période. Pierre Leroy a perçu 35 millions d’euros cumulés depuis 2004 (2,4 millions d’euros par an en moyenne) et Thierry Funck-Brentano 25 millions d’euros cumulés depuis 2008 (soit 2,4 millions d’euros par an en moyenne). Voilà qui promet de beaux débats devant les représentants du Qatar, premier actionnaire du groupe.
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31/03/2019 - 06:55

