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Yves de Kerdrel
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Les mesures Macron peinent à convaincre
par Yves de Kerdrel
Deux jours avant sa conférence de presse – très gaullienne – du 25 avril dernier, Emmanuel Macron travaillait tard dans son bureau de l’Élysée. Et à l’un de ses textoteurs du soir avec lequel il a l’habitude d’échanger des idées, il s’est livré à cette confidence : "Tu ne peux pas imaginer à quel point je suis seul." Il ne s’agit pas seulement de la solitude réservée à chaque président lorsqu’il s’agit de prendre des décisions lourdes de conséquences pour l’avenir. Il s’agit surtout de la solitude de ce président "arrivé par effraction" sur la scène politique, et qui ne peut s’appuyer sur aucune grande figure du monde politique, à l’exception de François Bayrou.
Tout cela explique pourquoi, mardi dernier, à la veille du 1er mai, à l’occasion du conseil des ministres, le président de la République a véritablement engueulé les membres du gouvernement, qu’il juge trop en retrait et pas assez impliqués dans la défense de la majorité et des mesures qu’il a annoncées. Pourtant la veille, Édouard Philippe avait réuni l’ensemble du gouvernement en séminaire afin de préparer le calendrier de mise en œuvre des réformes annoncées. Mais cela n’a pas empêché Emmanuel Macron de s’adresser à ses ministres en leur demandant de changer de méthode de manière à ce que la mise en musique des mesures aille plus vite. "Je n'ai pas fait près de 90 heures de débat pour que vous fassiez comme d'habitude. Je veux que vous teniez des permanences comme le font les élus pour connaître les problèmes" a conclu le Chef de l’État dans une ambiance glaciale.
Macron agacé par ses ministres
Par ailleurs au vu des récents sondages qui donnent la liste du Rassemblement National au coude-à-coude avec celle menée – de manière, il est vrai, médiocre – par Nathalie Loiseau, le Chef de l’État a également demandé à ses ministres de s’engager dans cette campagne qui sera terminée dans trois semaines. Et d’enchaîner une conclusion en guise de menace : "Si on prend une tôle aux élections, on ne va pas se réunir de la même manière autour de cette table…" Cette déclaration, très commentée depuis dans les couloirs du gouvernement, résonne comme la probabilité d’un remaniement. Le président n’a donc pas pu cacher son agacement de voir que les ministres sont trop en retrait. Selon lui, ils ne font pas de politique et ne défendent pas assez leur camp.
Sans doute le Chef de l’État qui avait parfaitement réussi sa conférence de presse avec un grand oral de deux heures et demie, sans une goutte de sueur, sans la moindre maladresse ou trace d’arrogance a été énervé de voir ses ministres dans la même situation qu’auparavant. Alors que pour Emmanuel Macron, il s’agit bien d’un acte II du quinquennat. Qui doit se traduire par des mesures très précises, notamment en termes de pouvoir d’achat. Mais aussi par de nouvelles méthodes. Avec une administration plus docile. Des cabinets ministériels plus agiles. Un interministériel plus fluide. Et un calendrier parlementaire plus resserré. Malgré tout, beaucoup des mesures annoncées par Emmanuel Macron pour juillet devront être repoussées en septembre. En raison notamment de la durée du débat prévu pour la réforme constitutionnelle.
Une défiance toujours élevée
Parmi les raisons de la fébrilité du Chef de l’État, il y a aussi bien les craintes de voir la liste La République En Marche dépassée par celle du Rassemblement National alors qu’il se pose en héraut de la lutte contre le populisme. Mais aussi la déception de voir que les Français n’ont pas plus confiance qu’avant le grand débat. Selon le Baromètre de l’économie Odoxa du mois de mai, réalisé pour BFM Business, Challenges et Aviva Assurances, les Français doutent qu’Emmanuel Macron puisse améliorer structurellement l’économie de la France. Certes l’indice de confiance gagne 4 points, mais avec 69 % de défiants, les Français ne sont pas loin… des Britanniques ! 31 % des Français se déclarent plutôt plus confiants en l’avenir de la situation économique en France (contre 27 % le mois dernier). En mai 2018, 42 % des Français se disaient plus confiants.
À titre personnel, le président de la République suscite toujours une grande défiance. Les mesures annoncées lors de sa conférence de presse ont beau être globalement toutes appréciées, les Français ne lui font pas confiance pour améliorer la situation économique et sociale du pays : 60 % n’ont pas confiance en sa capacité à baisser les impôts ; 66 % n’ont pas confiance en celle d’améliorer le pouvoir d’achat ; 69 % n’ont pas confiance en celle de réduire la dépense publique ; 72 % n’ont pas confiance en celle de lutter contre les inégalités. De plus, 63 % des Français estiment que le montant de leurs impôts et de leurs taxes est déraisonnable quel que soit le montant des revenus. Enfin, 66 % des Français estiment que la part de la dépense publique en France est trop importante par rapport au service proposé.
Un frémissement de l'activité
Malgré tout Emmanuel Macron peut compter sur le soutien actif de quelques ministres comme Muriel Pénicaud qui a annoncé cette semaine son intention de mettre en place le bonus-malus pour les entreprises qui ont trop souvent recours aux contrats courts. Pour cela il ne lui suffit que d’un décret. Idem pour Bruno Le Maire, qui dés lundi dernier a chiffré entre 180 et 350 euros par an l’économie d’impôt résultant du réaménagement des tranches les plus basses de l’impôt sur le revenu. Par ailleurs jeudi dernier, il a reçu Geoffroy Roux de Bézieux pour une concertation sur la suppression éventuelle des deux niches fiscales destinée à financer cette baisse d’impôt. À savoir la non-taxation du fioul non routier, qui concerne notamment les entreprises du BTP et la niche sur le mécénat. Un modus operandi pourrait être assez vite trouvé avec le Medef moyennant une baisse des taxes à la production.
Au chapitre économique l’un des principaux sujets qui agitent les experts de Bercy tient à la faiblesse relative de la croissance française en dépit des 10 milliards d’euros mis sur la table au mois de décembre. Même si l'activité dans le secteur manufacturier, annoncée initialement en repli, s'est finalement stabilisée au mois d'avril en France en dépit d’une poursuite du recul de la production et des nouvelles commandes, selon la version définitive de l'indice IHS Markit publiée jeudi. Le mois dernier, l'indice PMI synthétique du secteur manufacturier s'est établi sur le seuil de 50, qui sépare croissance et contraction de l'activité, sous lequel il était passé en mars. La composante production de l'indice affiche son deuxième mois consécutif de contraction, quoique dans une moindre proportion qu'en mars, du fait d'un affaiblissement de la demande reflété par une nouvelle baisse, modérée sur le mois, des exportations.
Bon départ pour BNP Paribas…
S’agissant de l’Europe, l'activité du secteur manufacturier s'est contractée pour le troisième mois consécutif en avril dans la zone euro, affectée par l'affaiblissement de la demande mondiale, les tensions commerciales et les inquiétudes autour du Brexit. L'indice PMI du secteur est ressorti à 47,9 en avril après avoir été estimé à 47,8 en estimation flash. Il remonte ainsi légèrement après son plus bas de six ans de 47,5 touché en mars mais reste sous le niveau de 50. Le sous-indice de la production manufacturière, qui entre dans le calcul de l'indice PMI composite publié lundi prochain, est remonté à 48,0 contre 47,2 tout en restant lui aussi sous la barre de 50. Au premier trimestre, l'économie de la zone euro a rebondi plus que prévu avec une croissance de 0,4 %, le double du quatrième trimestre 2018, selon la première estimation communiquée mardi par Eurostat.
Au chapitre du business l’actualité est scandée à la fois par les assemblées générales d’actionnaires et par la publication des résultats semestriels. BNP Paribas a créé la surprise en faisant état jeudi de résultats supérieurs aux attentes au premier trimestre avec un bénéfice net en hausse de 22,4 % à la faveur d'un redressement dans les activités de marché. La banque française, deuxième capitalisation boursière bancaire de la zone euro après l'espagnol Santander, a dégagé pour les trois premiers mois de l'année un bénéfice net de 1.918 millions d'euros contre 1.567 millions un an auparavant. D'après le consensus Infront Data pour Reuters, les analystes attendaient en moyenne un bénéfice net en hausse de 9,33 % à 1.713 millions d'euros.
...alors que la SocGen est à la peine
Après avoir souffert l'an dernier comme les autres banques européennes de conditions de marché très difficiles, BNP Paribas a décidé en février dernier de restructurer et passer en revue sa banque de financement et d'investissement pour identifier les activités les moins rentables et les moins stratégiques. Le premier trimestre de l'année a aussi montré un retour à meilleure fortune dans les activités de marché où BNP Paribas a vu ses revenus progresser de 1,7 % entre janvier et mars après avoir plongé de 39 % au quatrième trimestre 2018. Globalement dans la BFI, ses revenus ont augmenté de 3,5 % au premier trimestre. Chez ses concurrents tant européens qu'américains, la situation est plus contrastée. Les banques d'investissement de l'allemand Deutsche Bank, du suisse UBS et du britannique Barclays ont encore accusé le coup au cours de ce premier trimestre. De même que la Société Générale qui a publié vendredi des résultats affectés par sa BFI.
Sur le trimestre, son bénéfice net s'est contracté de près de 26 % à 631 millions d'euros là où les analystes tablaient en moyenne sur un résultat de 637 millions. Son produit net bancaire a quant à lui reculé de 1,6 % sur la période à 6.191 millions. Dans la banque de financement et d'investissement, ses revenus ont progressé de 1,1 % sur le trimestre. Si le financement et le conseil ont vu leurs revenus croître de 18,5 %, ceux des activités de marché ont reculé de 7,2 %. La restructuration de la BFI, engagée en février dernier, s'est aussi traduite par une réduction de 2,3 milliards d'euros de ses encours pondérés sur un objectif de 8 milliards à horizon 2020. Quelque 1.600 postes à travers le monde, dont 750 en France, vont être supprimés.
Après son échec sur Scor, Covea regarde en Espagne
Dans un tout autre secteur Orange a confirmé cette semaine ses objectifs financiers pour 2019 en dépit d'un début d'année marqué par le premier recul en deux ans de ses revenus en France, son principal marché, affecté par la concurrence toujours féroce avec ses rivaux. Le premier opérateur télécoms français a accusé une baisse de 1,8 % de ses revenus dans l'Hexagone où l'opérateur continue de dégager plus de 40 % de son chiffre d'affaires. Ce recul, le premier depuis le premier trimestre 2017, est plus marqué que la baisse de 0,5 % attendue en moyenne par le marché, selon un consensus compilé par la société. Le groupe a toutefois confirmé l'ensemble de ses prévisions pour 2019 dont une croissance plus modérée qu'en 2018 de son résultat d'exploitation, en espérant riposter à la guerre des prix par ses investissements massifs dans les réseaux et par ses diversifications.
Après l’assemblée totalement gagnante pour Denis Kessler de Scor il y a une semaine, Covea semble être parti vers d’autres horizons. Selon les informations de WanSquare, le groupe mutualiste a conclu un accord avec Nomura pour faire face à l'éventuel rachat d'une participation dans l’assureur espagnol Caser, qui, ajoutée à celle qu'il détient actuellement, de 20 %, atteindrait la majorité du capital. Covea dispose d'une option d'achat préférentielle sur toute action Caser mise en vente. Face à une situation marquée par la volonté de cession de nombreux minoritaires, le noyau dur d'actionnaires de Caser, mené par Ibercaja, a demandé à Covea d'augmenter sa participation. Quant à Denis Kessler, il pourrait trouver un accord amiable avec la banque Rothschild contre laquelle il a entamé une procédure liée au possible manque de compliance de la banque lors de la tentative d’OPA de Covea sur Scor. Et chez Rothschild on préfère rédiger une belle lettre d’excuse plutôt que de devoir se retrouver à la barre d’un mauvais procès.
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