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Yves de Kerdrel
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Après la défaite, le remaniement...
par Yves de Kerdrel
Il arrive que les sondages se trompent. Souvent. Cela a encore été le cas pour les élections européennes aux Pays-Bas. Avant la fin de la campagne électorale, vendredi soir la totalité des sondages effectués au cours des dix derniers jours plaçaient la liste du Rassemblement National conduite par Jordan Bardella en tête, avec un écart de 1 à 3 points sur la liste conduite par Nathalie Loiseau au nom de La République En Marche, du Modem, de certains écologistes et d’Agir. Les trois débats de la semaine retransmis à la télévision sur LCI, France 2 et BFM TV n’ont donc guère fait évoluer les tendances apparues depuis la mi-mai et qui avaient amené Emmanuel Macron à s’engager dans la campagne électorale.
Maintenant il se peut que les résultats qui seront connus ce soir après 20 heures fassent apparaître certaines différences notables avec ces sondages. Non pas à cause d’un surcroît de mobilisation des électeurs. Il faut malheureusement s’attendre à un taux d’abstention de l’ordre de 55 %. Ce qui était déjà le cas lors des précédentes élections européennes et la météorologie sympathique prévue pour ce week-end ne devrait guère faire faiblir l’abstention. L’une des probabilités est que le vote utile allié à la volonté de certains de transformer cette élection en référendum anti-Macron pousse le score du Front National à 25 %. C’est ce que nous ont confié avec crainte plusieurs membres du gouvernement.
La révélation Bellamy
Dans ce cas il y a deux possibilités. Soit l’engagement d’Emmanuel Macron, la peur de voir l’extrême droite s’afficher en première force politique du pays, et la volonté immanente de l’électorat de modérer les ardeurs des sondages permettront à la liste de Nathalie Loiseau d’afficher un score de 22, voire 23 % qui seraient considérés comme très satisfaisant à l’Élysée. Et cela voudra dire que la liste de François Xavier Bellamy aura pâti du vote utile et ne se retrouvera qu’autour de 13 %. Soit les manœuvres de l’exécutif pour soutenir que coûte cette mauvaise candidate qu’a été Nathalie Loiseau auront été vaines et alors le score de François Xavier Bellamy pourra tutoyer les 15 %. Mais il existe une troisième hypothèse liée à la remontée au cours derniers jours des écologistes de la liste Jadot qui pourrait faire baisser le score de la liste présidentielle et des socialistes. Sutout s'ils tutoient les 10 %.
Quoi qu'il en soit, c'est vraiment François-Xavier Bellamy la révélation de cette campagne. Même si Nicolas Sarkozy n’a fait aucun meeting de soutien au jeune philosophe, il a fait savoir vendredi par l’intermédiaire de son ami Frédéric Péchenard (neuvième sur la liste Les Républicains) qu’il voterait naturellement pour sa famille politique. Et c’est l’une des grandes inconnues de ce scrutin : quel avenir sera réservé par la droite traditionnelle à ce jeune professeur de philosophie qui a détonné par sa bienveillance, sa hauteur de vue et en même temps sa capacité à maîtriser toutes les grandes questions de l’élection européenne. Laurent Wauquiez a eu la main heureuse en l’imposant comme tête de liste, en dépit du désaccord marqué par Gérard Larcher. Mais maintenant, pour beaucoup, il a éclipsé le patron des Républicains. Et ils sont nombreux à droite, ceux qui veulent le voir continuer à jouer un rôle. Le problème, c’est qu’il sera député européen, ce qui n’est pas le meilleur poste pour avoir une forte visibilité et un avenir dans sa famille politique.
Vers un vaste remaniement
S’agissant d’Emmanuel Macron, tout ce qu’il va surveiller ce soir c’est l’écart entre les deux premières listes. Et dès 20 heures les avis des invités sur les plateaux de télévision et les chroniqueurs politiques donneront le ton de sa marge de manœuvre. Si l’écart est de cinq points ou plus, il n’est pas impossible qu’Édouard Philippe se voit menacé. D’autant plus que François Bayrou comme Jean-Yves Le Drian se verraient bien à Matignon pour leur fin de carrière politique respective. Si l’écart est inférieur, il y aura très probablement un vaste remaniement, ne serait-ce que pour marquer l’entrée de ce quinquennat dans son acte II ouvert lors de la conférence de presse du 25 avril.
Nombreux sont les ministres à souhaiter eux-mêmes un tel remaniement. Plusieurs membres du gouvernement que nous avons pu contacter au cours des deux derniers jours ont déjà rempli des cartons par précaution. Sachant que si Emmanuel Macron opte pour la solution d’une nouvelle répartition des maroquins sans changer de premier ministre, il y aura tout de même démission de l’ensemble du gouvernement afin que la composition du nouveau gouvernement soit suivie d’une déclaration de politique générale et d’un vote d’une motion de confiance. En revanche, consigne aurait déjà été passée à Édouard Philippe, s’il veut durer, d’assouplir un peu ses positions et d’être un peu moins "droit dans ses bottes". Ce qui explique son brutal revirement sur les 80 kilomètres heure à dix jours du scrutin.
Un problème de personnel politique
En cas de vaste remaniement, la grande difficulté d’Emmanuel Macron sera de trouver un réservoir de personnalités politiques capables d’occuper des ministères importants. Il y a deux ans, le Chef de l’État avait souhaité composer un gouvernement avec moitié de personnalités issues de la société civile, comme Agnès Buzyn, Muriel Pénicaud ou Jean-Michel Blanquer, et moitié de personnalités vraiment politiques comme Bruno Le Maire, Gérard Collomb, ou Gérald Darmanin. Mais il n’est pas certains qu’il soit prêt à renouveler l’expérience. D’abord parce qu’il aura beaucoup plus de mal aujourd’hui à appâter des personnalités issues de la société civile. Ensuite, parce que celles qu’il avait choisies ont certes eu des bons résultats, mais n’ont pas su en faire le service après-vente. À l’exception de Jean-Michel Blanquer qui a eu le droit à la Une du Point le jour de la conférence de presse du Chef de l’État. Ce qui a été très mal vécu par ce dernier.
Il est également question d’un nouveau gouvernement plus resserré comme à chaque fois. Mais cette promesse est impossible à tenir, pour deux raisons. D’abord parce que François Bayrou veille au grain pour que le Modem obtienne au moins quatre ou cinq portefeuilles ministériels qui s’ajoutent d’emblée aux quatre ou cinq portefeuilles attribués à des ex-républicains. Ce qui oblige le Chef de l’État à y a jouter au moins quinze à vingt membres de la République en Marche ou sympathisants. Ensuite parce qu’avec la nouvelle feuille de route dressée le 25 avril dernier il a créé pleins de sujets majeurs qui justifient des portefeuilles comme la ruralité, le service public, la dépendance, sans pour autant supprimer des maroquins qui existent déjà.
L’OCDE affiche son inquiétude
Emmanuel Macron devrait au moins profiter du calme propre au Pont de l’Ascension afin de peaufiner cette nouvelle équipe. De manière à ce que tout soit réglé pour le début juin et juste avant les cérémonies du soixante-quinzième anniversaire du débarquement allié sur les plages de Normandie. Cérémonies auxquelles participeront Donald Trump et Theresa May – qui a annoncé sa démission vendredi avec prise d’effet au lendemain de ces cérémonies. Des commémorations auront lieu en Grande-Bretagne le 5 juin et en France le 6 juin. Mais curieusement Emmanuel Macron ne sera pas à Courseulles-sur-Mer là où seront les vétérans américains de 92 à 95 ans auxquels notre Pays doit sa liberté.
Au chapitre économique, la guerre commerciale Chine-USA et son impact sur la croissance mondiale arrivent en tête des préoccupations des investisseurs. Jusqu’ici c’est le FMI et Christine Lagarde qui étaient montés au créneau pour dire "attention" aux deux camps. Cette semaine c’est l’OCDE qui a fait part de son inquiétude. L’organisation du Château de la Muette a appelé les États à éviter d'urgence une guerre commerciale et à unir leurs efforts pour redynamiser l'économie mondiale, qui devrait ralentir cette année. Lors d'une conférence de presse, Laurence Boone, la cheffe économiste de l’institution a redouté un climat incertain et très délétère pour les investissements, pour la confiance, et qui commence à créer des tensions sur les prix, ce qui forcément va commencer à éroder le pouvoir d'achat dans un contexte où les salaires n'augmentent pas très rapidement.
Une croissance mondiale moins soutenue
Outre la guerre commerciale, l'institution basée à Paris s'inquiète d'un éventuel ralentissement marqué en Chine qui pourrait avoir des répercussions partout dans le monde, ainsi que l'augmentation de la dette privée. Face à ces risques, l'OCDE a abaissé une nouvelle fois sa prévision pour la croissance mondiale à 3,2 %, contre 3,3 % en mars, soit 0,3 point de moins qu'à la fin de l'année dernière. En revanche, elle a maintenu le léger rebond attendu pour l'an prochain à 3,4 %. Ces prévisions ne prennent pas directement en compte les récentes passes d'armes entre la Chine et les États-Unis autour des droits de douane et du géant technologique Huawei. En revanche, l'augmentation de l'incertitude liée aux tensions commerciales dans les mois passés, y compris autour de l'éventualité de ce relèvement de droits de douane jusqu'à leur annonce, est incorporée dans les projections.
Malgré ce contexte, l'organisation a relevé ses prévisions pour les États-Unis à 2,8 % cette année, soit 0,2 point qu'en mars, mais elle s'attend à un léger recul de la première économie mondiale à 2,3 % l'an prochain. Pour la Chine, pas de changement. L'OCDE table toujours sur un ralentissement à 6,2 % cette année et 6 % l'an prochain. En Europe, l'institution a maintenu sans changement sa prévision pour la zone euro à 1,2 %, tout en maintenant l'Allemagne à 0,7 % cette année et à 1,1 % pour l'an prochain. Pour la France, elle n'a pas changé non plus sa prévision à 1,3 % pour cette année et la prochaine, soit légèrement moins que la prévision du gouvernement (1,4 %). Pour le Royaume-Uni, dont l'économie fait face aux incertitudes du Brexit, l'OCDE a relevé ses prévisions de 0,8 % à 1,2 % cette année.
Naouri a repris l’initiative
En matière de business, la semaine a été marquée par la demande de Rallye et d’autres holdings du groupe Euris de se placer sous procédure de sauvegarde. Ce qui permet à Jean-Charles Naouri de ne plus gérer son groupe avec la pression insupportable des vendeurs à découvert et d’achever la restructuration financière et industrielle de Casino de sorte que le groupe génère davantage de cash. Dés lundi ou mardi les deux administrateurs judiciaires nommés pour six mois, période renouvelable deux fois, devraient commencer à travailler avec l’état-major du groupe. Pour l’heure cette annonce a entraîné une forte hausse, vendredi, du cours de l’action de Casino liée au rachat de vendeurs à découvert. La part du capital détenue par ceux-ci était estimée autour de 16 %.
Ce n’est pas anodin de voir un grand capitaine d’industrie dirigeant un groupe bénéficiaire se placer sous la protection de la justice afin d’éviter que des activistes détruisent, par des phénomènes autoréalisateurs, le travail de 220 000 collaborateurs et les économies de dizaines de milliers d’actionnaires. Au moment où Éric Woerth a décidé de mener une mission flash sur ce sujet, au sein de la commission des finances, cette décision courageuse de Jean-Charles Naouri devrait amener les pouvoirs publics à renforcer la régulation afin d’éviter que demain un Vallourec ou tel autre grand nom de l’industrie et des services, connaisse le même sort.
Vivendi commence à rendre du cash aux actionnaires
À noter aussi cette semaine la remarquable prestation de Frédéric Oudéa lors de l’assemblée générale si redoutée de la Société Générale. Si sa présentation stratégique pouvait prêter à discussion, l’expression de sa motivation pour mener le groupe au cours d’un nouveau mandat de directeur général après dix années à la tête de la banque a été très forte. Et très bien ressentie par les actionnaires qui ont voté en faveur de sa reconduction avec un score de 96 %.
Du côté de Vivendi, les discussions avancent bien concernant la cession de 50 % d’Universal Music. Entre la piste d’un Gafa ou celle d’un Tencent le choix n’est plus seulement industriel et financier, mais il est aussi politique compte tenu des tensions commerciales et technologiques entre l’Occident et la Chine. En attendant, le groupe devrait démarrer cette semaine le rachat de 5 % de ses actions à un prix maximum de 25 euros par titre. Ce qui représentera un débours de cash estimé entre 1,5 et 1,6 milliard d’euros et permettra au groupe Bolloré de se renforcer à la marge au capital de Vivendi.
P.S. : Je vous donne rendez-vous ce soir à partir de 18 h sur les ondes de Sud Radio (99,9) pour le "débriefing" du résultat des élections européennes, les premiers estimations, les premiers résultats et les premières conclusions.
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19/05/2019 - 06:55

