éditorial / Yves de Kerdrel
éditorial
Yves de Kerdrel
éditorial
L’Acte II du quinquennat se fait attendre
par Yves de Kerdrel
Toutes les élections réservent des surprises. D’abord parce que lorsque tous les sondages donnent des tendances similaires, une force immanente semble pousser les électeurs à vouloir les faire mentir. Ensuite, parce que la forte poussée de la participation a bousculé le jeu politique en amenant vers les urnes des jeunes – jusque-là considérés comme abstentionnistes à 77 % - afin de faire part de leurs préoccupations en termes d’écologie, de changement climatique et de sauvegarde de la biodiversité. Enfin parce que le vote utile a, comme toujours, profité aux deux principales listes, faisant dégringoler le score des Républicains comme celui de la France Insoumise.
Rarement les élections intermédiaires sont couronnées de succès pour l’exécutif. Surtout compte tenu du climat social qui agite le pays depuis maintenant plus de six mois. Malgré cela, le résultat de ce scrutin est plus que positif pour le locataire de l’Élysée. La liste Nathalie Loiseau n’affiche qu’un écart très faible avec celle du Rassemblement National, grâce à l’engagement personnel du Chef de l’État dans la campagne électorale. Les Républicains continuent de disparaître peu à peu du paysage politique, en raison d’un vote de la bourgeoisie pour La République En Marche. Ce qui fait du Rassemblement National son adversaire désigné pour la présidentielle de 2022. En jouant sur le fait que la candidature Macron l’emportera quoi qu’il en soit grâce au vote barrage.
Macron obligé de se verdir
Le seul point délicat à gérer pour Emmanuel Macron, c’est le très bon score de Yannick Jadot et d’Europe-Écologie-Les Verts, qui ont vraiment été les vainqueurs de cette élection, profitant d’une vague verte qui a touché toute l’Europe. De fait lors de la présidentielle de 2022, il faudra davantage compter avec un candidat vert puissant qu’avec des socialistes toujours divisés et rapetissés. Emmanuel Macron, n’a jamais eu la fibre écologique. Ce n’est un secret pour personne. Le départ de Nicolas Hulot du gouvernement l’a bien montré. Le Chef de l’État est pro-chasse, pro-nucléaire, pro-libre échange, et a fait preuve d’une certaine mollesse dans le combat très médiatique pour l’interdiction du glyphosate.
C’est sans doute la raison pour laquelle, à l’occasion de la réforme institutionnelle qu’il prépare pour cet été – avec un an de retard sur le calendrier prévu, à cause de l’affaire Benalla – il veut montrer que l’écologie est une priorité. Au point de réécrire l’article 1 er de la constitution qui définit les grands principes de la République française en rappelant que la France "agit pour la préservation de l’environnement et de la diversité biologique et contre les changements climatiques." Il marque ainsi sa volonté d’aller plus loin que Jacques Chirac qui avait, sous l’impulsion de Nathalie Kosciusko-Morizet, rattaché la charte de l’environnement avec son très discuté "principe de précaution" à la Constitution en 2004. Nicolas Hulot s’était battu pour que l’écologie figure dans ce fameux article 1 de la Constitution. Le voilà enfin récompensé.
La réforme institutionnelle, avec un an de retard
La semaine passée, juste avant de partir au Fort de Brégançon pour un week-end de l’ascension de repos, Emmanuel Macron a reçu Richard Ferrand et Gérard Larcher afin de leur exposer sa volonté d’aller vite et fort en matière institutionnelle. Car un changement de la constitution s’opère par le vote d’une loi organique, qui est, dans la hiérarchie des normes, placée en dessous de la Constitution mais au-dessus des lois ordinaires. L'Assemblée nationale ne peut avoir le dernier mot qu'à la majorité absolue de ses membres, alors que la majorité relative est suffisante pour les lois ordinaires. Mais surtout, l'accord du Sénat est nécessaire pour l'adoption des lois organiques qui lui sont relatives. Par ailleurs, le contrôle de la conformité de la loi à la Constitution par le Conseil constitutionnel est obligatoire.
Or Gérard Larcher n’a jamais caché son désaccord avec la réduction de 30 % du nombre de parlementaires qui ferait passer la Haute assemblée de 348 à 244 membres. Une hémorragie de plus de cent sénateurs qui lui est inenvisageable. Selon les informations de WanSquare le nouveau projet de loi en cours de rédaction ne porterait que sur une baisse de 25 % du nombre de parlementaires. Ce qui entraînerait le sacrifice de 87 sénateurs. Gérard Larcher aurait déjà fait savoir à l’Élysée que ce texte ne pourrait être voté en l’État par le Sénat. Lui insiste sur le fait qu’avec cette réforme certains départements pourraient ne plus avoir de sénateur. Ce qui serait la négation du Sénat, chambre des territoires et des collectivités locales. Les discussions vont sans doute se poursuivre sur ce point au cours des tout prochains jours.
Édouard Philippe conforté et renforcé
Mais le couple exécutif souhaiterait que tout soit bouclé pour le 12 juin, date à laquelle il a prévu de faire une déclaration de politique générale afin de marquer l’entrée officielle dans l’Acte II du quinquennat. Réservé d’ordinaire aux nouveaux chefs de gouvernement, ce discours de politique générale bis sera suivi d’un vote. De la même manière, dès cette semaine, les présidents des groupes parlementaires seront reçus par la ministre de la justice, Nicole Belloubet, et celui des relations avec le Parlement, Marc Fesneau, dans le cadre de consultations sur la révision constitutionnelle. Un travail de concertation doit par ailleurs débuter à Matignon avec les associations d’élus locaux sur la prochaine étape de décentralisation.
Quant au conseil des ministres, qui aura lieu demain – en raison des commémorations du débarquement allié de juin 1944 mercredi, coté britannique - il sera l’occasion pour François de Rugy, de présenter les contours de la future conférence citoyenne de 150 personnes tirées au sort. Installée en juin, elle sera chargée de travailler pendant six mois sur les enjeux environnementaux. La réforme de l’assurance-chômage, enfin, doit être présentée en juin, elle aussi. Dans l’esprit d’Emmanuel Macron, cette accélération doit s’accompagner d’une méthode de gouvernement renouvelée. Celle qui voit un premier ministre monter au front avec davantage de conseils interministériels dans les territoires. Une manière d’essayer d’apporter une attention particulière aux fractures territoriales, qui expliquent en grande partie le vote du rassemblement National, dans les départements les plus ruraux.
La guerre commerciale en pleine escalade
Reste le sujet des Républicains. Le bureau politique de lundi dernier s’est ouvert sur une déclaration liminaire de Laurent Wauquiez appelant à faire des états généraux de la droite. L’intéressé veut gagner du temps. Seul Éric Woerth a pris la parole pour inviter le patron du parti à démissionner. La seule certitude, c’est que Gérard Larcher, qui n’était pas présent, comme Bruno Retailleau à ce bureau politique, va être amené un rôle de rassembleur. Beaucoup, à droite voient en lui un recours. Et sa place de Président du Sénat, donc de deuxième personnage de l’État, lui confère une certaine aura. Mais il faudra que beaucoup d’eau coule sous les ponts avant que la droite puisse reconstituer un projet de société qui fasse d’elle une alternative à Emmanuel Macron. Et qui puisse donc regrouper à la fois le vote populaire et le vote bourgeois.
Au chapitre économique, ces derniers jours ont été marqués par l’ouverture d’un nouveau front en matière de guerre commerciale, par Donald Trump, à l’égard du Mexique. Ce qui a eu un net retentissement sur l’ensemble des places boursières. Car cela vient s’ajouter à la forte hausse des tarifs douaniers sur un grand nombre de produits chinois, au verrouillage de Huawei, et à la riposte chinoise sur les terres rares. Cette escalade en matière de guerre commerciale est aujourd’hui le principal facteur pris en compte par les économistes et par les banques centrales dans l’appréciation d’une baisse de la croissance mondiale.
La BCE enfermée dans sa politique de taux négatifs
De fait, la Banque centrale européenne ne compte pas relever ses taux directeurs jusqu'à la fin de 2020, estiment des économistes interrogés par Reuters, qui pensent que sa prochaine décision monétaire sera de modifier sa politique de pilotage des anticipations dans un sens plus accommodant. L'enquête réalisée du 24 au 30 mai auprès d'une centaine d'économistes ne montre pratiquement aucun changement dans les prévisions d'inflation et de croissance ou encore dans la probabilité d'une récession même s'il est manifeste que l'économie de la zone euro patine. Les responsables de la BCE entretiennent déjà la perspective de nouvelles mesures de soutien et disent que la banque centrale est prête à garder un taux de dépôt négatif aussi longtemps que nécessaire alors même que l'univers des banques centrales semble vouloir être de plus en plus accommodants.
La prévision médiane donne un taux de dépôt inchangé à -0,40 % jusqu'à la fin de l'année prochaine. Un mois plus tôt, les économistes anticipaient une hausse à -0,30 % au troisième trimestre. Sur les 60 économistes qui ont donné leur opinion sur une période s'étendant jusqu'à la fin 2020, 28 ont dit anticiper une hausse du taux de dépôt, deux une baisse, et le reste le statu quo. Quelques mois après avoir mis fin à son programme de rachat d'actifs de 2 600 milliards d'euros, la BCE a lancé en mars une troisième opération de refinancement à long terme ciblée (TLTRO-3), destinée à servir des fonds aux banques afin d'éviter que le ralentissement ne s'envenime par le biais d'un brutal assèchement de la liquidité.
Un impact négatif de 8 milliards d’euros pour les banques
Les prévisions de croissance trimestrielles de l'enquête varient de 0,3 % à 0,4% jusqu'à la fin 2020, les prévisions de croissance annuelle pour 2019 et 2020 ne variant pas, à 1,2 % et 1,4 % respectivement. L'inflation, qui raterait encore l'objectif de la BCE (un taux d'un peu moins de 2 %) en 2019, 2020 et 2021, est prévue à 1,3 %, 1,5 % et 1,6 % respectivement. La probabilité médiane d'une récession en zone euro d'ici à la fin 2020 ne varie pas par rapport à l'enquête précédente, à 20 % ; elle passe à 30 % pour une période couvrant 2020 et 2021. Les pourcentages sont inférieurs à ceux donnés pour les États-Unis, soit 25 % et 40 % respectivement.
Cette problématique des taux de dépôt négatifs auprès de la BCE, dont François Villeroy de Galhau a déjà souligné les effets pervers à long terme, est une préoccupation pour toutes les banques de la zone Euro. Selon le dirigeant d’une grande banque française, les banques européennes sont alourdies par deux boulets. Le premier, lié à l’impact des taux négatifs sur leur compte d’exploitation, qui peut être estimé à environ 8 milliards d’euros. Et le second, qui est la conséquence de l’inflation normative et des règles prudentielles touchant les matelas de fonds propres, qui a également un impact négatif de 8 milliards d’euros. On comprend, dans ces conditions, les difficultés de la Deutsche Bank à fusionner – du moins pour l’instant – avec Commerzbank, et la désaffection des valeurs bancaires de la part des investisseurs.
Renault-Fiat : les discussions progressent
Côté business, dans cette semaine de jour férié et de pont de l’ascension, la principale actualité a été bien sûr l’annonce de la demande en mariage formulée par Fiat-Chrysler auprès de Renault. Le conseil d'administration de Renault se réunira, à nouveau, ce mardi pour discuter de ce projet, qui bénéficie du soutien conditionnel du gouvernement. Après plusieurs séances de travail informelles tout au long de la semaine, les administrateurs de Renault vont se réunir pour décider d'ouvrir ou non officiellement des discussions avec le constructeur italo-américain.
Ce rapprochement permettrait d'importants gains d'échelle à un moment où les constructeurs de taille moyenne peinent à financer tous les investissements qui s'imposent face au durcissement des normes d'émission, à la course à l'électrification et à l'essor rapide des aides à la conduite pour des voitures de plus en plus autonomes. Mais des doutes subsistent sur l'équilibre des valorisations retenues et sur la réalité des cinq milliards d'euros de synergies avancés dans le cadre du projet. Des doutes exprimés par deux anciens numéros deux de Renault, Carlos Tavares, actuel président du directoire de PSA, et son prédécesseur chez Renault, Patrick Pelata.
Insistant sur le problème récurrent de la valeur négative que les marchés financiers attribuent à Renault, ce dernier a observé sur BFM qu'aux cours actuels, l'offre toute en titres de FCA valoriserait le groupe français à -6 milliards d'euros si l'on enlève ses participations dans Nissan et dans Daimler. La question de l'impact du projet sur l'autre grande alliance de Renault avec Nissan reste elle aussi ouverte alors que le projet de consolider le partenariat franco japonais est au point mort depuis la disgrâce de l'homme fort de l'alliance
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite
ÉDITORIAUX
Éditorial / Yves de Kerdrel
Éditorial / Et si Édouard Philippe quittait Matignon ?
19/05/2019 - 06:55

