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Yves de Kerdrel
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Édouard Philippe fait le job, sauf sur la dépense publique
par Yves de Kerdrel
Lors de sa première déclaration de politique générale, en juillet 2017, Édouard Philippe, encore inexpérimenté, avait passé un long moment au téléphone avec Alain Juppé pour prendre des conseils. Et il avait cité deux références importantes : Pierre Mendès-France pour satisfaire les anciens socialistes ralliés à La République En Marche et Jacques Chaban-Delmas avec son discours sur la Nouvelle société pour envoyer un clin d’œil aux constructifs. Cette fois-ci, Édouard Philippe n’a eu besoin de l’aide de personne. Et cela se sentait à la lecture de son discours. Bien sûr, il s’est appuyé sur Benoit Ribadeau-Dumas, son inséparable directeur de cabinet. Bien sûr l’Élysée a relu le discours – sans le corriger – avant la séance solennelle. Et le couple exécutif a même déjeuné ensemble le jour même, de ce discours officiel.
D’emblée le locataire de Matignon a voulu montrer qu’il avait reçu cinq sur cinq le message envoyé par les électeurs à l’occasion des élections européennes avec une grande partie consacrée à l’environnement. De la même manière il a raillé à plusieurs reprises, l’incohérence et l’absence de ligne politique des Républicains, profitant de l’annonce du ralliement de 72 grands maires à la politique menée par Emmanuel Macron. In fine le Premier Ministre a fait le plein des voix de la majorité présidentielle. Comme si rien ne s’était passé au cours des six derniers mois. Comme si la crise des gilets jaunes n’avait jamais existé. Et comme si les manœuvres entreprises avec la complicité d’Alain Minc et de Jean-Yves Le Drian pour le remplacer n’avaient jamais eu lieu.
Des mesures appréciées mais des Français sur la réserve
Il reste que le jugement des Français sur les très nombreuses annonces qu’il a faites lors de ce discours est beaucoup plus partagé. Les principales mesures annoncées par le Premier ministre ont été globalement bien accueillies, révèle un sondage Odoxa-Dentsu Consulting pour France info et Le Figaro. Un peu plus d'un Français sur deux (52 %) a dit approuver le "pack global" des mesures proposées. Dans le détail, six des sept mesures phares ont été majoritairement approuvées par les Français : la PMA pour toutes (56 % d'opinions favorables), le bonus-malus contre les entreprises qui abusent des contrats courts (à 62 %), la dégressivité de l'allocation-chômage des demandeurs d'emploi les mieux indemnisés (70 %), la baisse de l'impôt sur le revenu (75 %), et l'interdiction des produits en plastique jetables dans l'administration (81 %). Seule la création d'un "âge d'équilibre pour les retraites", qui instaure une décote sur les pensions de retraite avant 64 ans, a été mal reçue (66 % de mécontents).
Les nouvelles ne sont pourtant pas toutes bonnes pour le gouvernement. Outre les sympathisants de LREM (96 %), seuls ceux des Républicains ont répondu positivement au discours du Premier ministre (56 %). Le Premier ministre a en outre échoué à rassurer les Français (62 % ne l'ont pas été), qui ont par ailleurs jugé aux deux tiers (66 %) que ce discours de politique générale ne marquait aucun "tournant" dans la politique gouvernementale. Surtout, l'intervention d'Édouard Philippe a été très peu regardée : un Français sur cinq seulement l'a suivie, même indirectement, et seulement un sur deux (54 %) en a au moins vaguement entendu parler. Ce qui laisse près d'un Français sur deux (46 %) n'ayant absolument pas entendu parler de ce discours et de son contenu - le niveau d'exposition le plus bas pour une intervention de l'exécutif jamais enregistré par Odoxa.
L’os de la réforme des retraites
Le premier chantier annoncé par le Premier Ministre fera l’objet d’une présentation dès cette semaine en conseil des ministres. Il s’agit de la réforme des allocations-chômage. Avec ce qu’il faut de dégressivité, ce qu’il faut de bonus-malus, mais dans certains secteurs d’activité seulement, et ce qu’il faut pour tenir la promesse présidentielle de permettre aux démissionnaires de toucher les allocations-chômage, dans des conditions toutefois très restreintes. Tout cela à un moment où les créations d’emploi sont soutenues. Selon les derniers chiffres de l’Insee, 93 800 postes ont été créés entre janvier et mars. Il s’agit d’un plus haut depuis le quatrième trimestre 2017. Sur CNews, le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, a souligné le dynamisme de l’économie française qui a créé 740 000 emplois sur la période 2016-2018.
On le voit bien avec le sondage Odoxa, le plus dur, dans la feuille de route gouvernementale ne sera ni la mise en place de la PMA pour les couples de lesbiennes, ni la réforme institutionnelle qu’Emmanuel Macron songe à contourner par un référendum. Mais la réforme des retraites. Tout le problème vient de la promesse présidentielle visant à ne pas toucher à l’âge officiel de la retraite fixé à 62 ans depuis la réforme de 2010. Alors qu’il est de 67 ans en Allemagne et qu’il va bientôt passer à 70 ans. Afin de sortir de cette ambiguïté, le couple exécutif a l'intention de créer un âge d'équilibre en plus de l'âge légal de départ en retraite, pour pousser les Français à travailler plus longtemps, au risque de braquer les syndicats.
Un chiffon rouge pour les syndicats
La déclaration faite en ce sens la semaine par Édouard Philippe était une véritable démonstration d'équilibrisme sur une crête étroite, entre la promesse d'Emmanuel Macron de ne pas toucher à l'âge légal et les prévisions du Conseil d'orientation des retraites (COR), qui font état d'un besoin de financement de 10 milliards d'euros en 2022 et entrevoit la fin des déficits en 2042 dans le meilleur des cas. Dès la mi-mars, après la fin du grand débat, Édouard Philippe avait jugé la question d’un allongement de la durée du travail légitime, aussitôt suivi par une Agnès Buzyn pas hostile à cette piste, que Gérald Darmanin avait jugée très courageuse.
Un tir groupé suivi d'une passe d'armes avec le haut-commissaire à la réforme des retraites, Jean-Paul Delevoye, qui avait exigé une clarification, apportée fin avril par le chef de l'État : l'âge légal restera bien à 62 ans, mais avec un système de décote qui incite à travailler davantage. Jean-Paul Delevoye privilégiait pourtant l'idée d'une surcote et avait avancé en début d'année l'hypothèse d'un coefficient majorant pour augmenter les pensions de 3 à 5 % par année supplémentaire en activité. Mais le haut-commissaire avait aussi évoqué dès février 2018 un autre scénario, articulé autour d'un âge pivot. Une notion restée imprécise, mais qui rappelle fortement le bonus-malus du régime complémentaire des salariés du privé (Agirc-Arrco), entré en vigueur cette année.
Une croissance bridée par les incertitudes
Un dispositif qui pénalise ceux qui partent à l'âge du taux plein et récompense ceux qui prolongent leur carrière d'au moins un an, au moyen d'une décote ou d'une surcote temporaires. Le patron du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, aurait préféré un report de l'âge légal à 64 ans, jugé plus efficace, même si une décote quand on part à 62 ans est une manière d'aller dans cette direction. Sauf que cela ferait basculer la CFDT dans le camp des opposants à la réforme, aux côtés de la CGT et FO. Une telle mesure compromettrait l'équilibre du projet et le rendrait inacceptable, a mis en garde la centrale de Laurent Berger. Les recommandations du haut-commissaire, attendues en juillet, donneront le ton de la rentrée sociale. À moins que l'exécutif ne repousse encore son arbitrage sur ce sujet sensible. Le Premier ministre, qui avait annoncé fin avril un projet de loi "à la fin de l'été", n'a pas confirmé cette échéance mercredi, indiquant qu'il entendait se donner "du temps et de la souplesse".
Au chapitre économique, l’importance et le nombre des incertitudes qui pèsent sur la croissance commencent à inquiéter les banquiers centraux. Mais s’ils peuvent faire beaucoup, ils ne peuvent pas empêcher Donald Trump de multiplier les tensions commerciales ou l’Iran de tirer des torpilles sur des pétroliers à la sortie du Détroit d’Ormuz. Les banques centrales sont donc de plus en plus accommodantes mais pas encore assez pour les marchés financiers, qui leur réclament des gestes concrets pour prévenir une récession que pourraient favoriser les effets néfastes sur l'économie mondiale des tensions entre les États-Unis et leurs partenaires commerciaux. La Réserve fédérale, dont les annonces sont attendues pour mercredi, doit ressentir particulièrement la pression. Après son virage du mois de mars, lorsqu'elle a signifié l'arrêt de son cycle de resserrement, elle paraît maintenant s'orienter vers l'assouplissement de sa politique.
Les banques centrales prêtes à faire des gestes
Si les traders n'évaluent qu'à un peu plus de 30 % la probabilité d'une baisse de taux dès ce mois-ci, ils voient à près de 90 % de chances un resserrement de l'objectif des fed funds d'ici la fin juillet, selon le baromètre FedWatch de CME Group. La très faible hausse de l'indice des prix à la consommation en mai aux États-Unis annoncée mercredi constitue un argument supplémentaire pour que la Fed baisse ses taux, même si les ventes au détail du mois de mai, publiées vendredi, ont plutôt rassuré. Historiquement, les baisses de taux outre-Atlantique sont conditionnées à trois facteurs : une décélération importante de la consommation, une détérioration des conditions financières et une inflation faible. Mais à ce jour, seule la dernière condition est remplie.
La Fed est loin d'être la seule banque centrale à avoir renoncé à toute velléité de remonter ses taux. La Banque centrale européenne vient de repousser à fin juin 2020 l'horizon du premier relèvement de ses taux directeurs depuis la crise financière. Elle pourrait par ailleurs continuer de rémunérer les banques qui prêtent aux entreprises et aux ménages dans un contexte de dégradation des perspectives de croissance. Son président, Mario Draghi, sera sous les feux des projecteurs de lundi à mercredi à l'occasion du forum de la BCE qui se tiendra comme chaque année à Sintra, au Portugal. L'Italien, dont le mandat s'achèvera fin octobre, ne pouvait pas mieux dire lorsqu'il a déclaré l'an dernier au même endroit que l'institut d'émission serait patient avant de décider de sa première hausse de taux et que le resserrement de sa politique monétaire resterait très progressif.
En attendant le sommet du G20 à la fin juin
Quant à la Chine, elle pourrait puiser une nouvelle fois dans son large arsenal monétaire mais aussi budgétaire après l'annonce d'une croissance de sa production industrielle tombée en mai à 5 %, un creux de plus de 17 ans. Quand les marchés ne lorgnent pas du côté des banques centrales, ils naviguent au gré des nouvelles du bras de fer entre Washington et Pékin en espérant vaguement un hypothétique accord commercial lors du sommet du G20 qui se tiendra à la fin du mois au Japon. Mais les espoirs sont de plus en plus minces, d'autant qu'une rencontre entre Donald Trump et son homologue chinois Xi Jinping n'a toujours pas été confirmée officiellement.
Côté business, plus d’une semaine après que Fiat, lassé des conditions et des délais, imposés par Bercy à un rapprochement avec Renault, a retiré son offre de rapprochement, Jean-Dominique Senard a eu une explication avec le Ministre de l’Économie. L’ancien patron de Michelin avait failli démissionner il y a dix jours. D’autant plus que lorsqu’il a pris ses fonctions, c’est Bruno Le Maire lui-même qui lui avait conseillé d’étudier un rapprochement avec Fiat-Chrysler. Finalement le locataire de Bercy sort de ce feuilleton décrédibilisé – surtout pour un libéral – et le président de Renault bénéficie du soutien des marchés et de son personnel. Preuve en est que Renault vaut aujourd’hui deux milliards d’euros de plus qu’avant l’annonce du projet de fusion.
Le faux pas de Bruno Le Maire
Toute la question est de savoir si le même plat peut repasser une seconde fois. Pour certains banquiers proches des Agnelli, ce n’est pas possible. La famille italienne a été humiliée par l’État français et surtout n’a plus confiance en lui. Malgré tout ses possibilités d’alliance sont restreintes. À part peut-être avec Ford qui partage la même culture familiale. Or Fiat a besoin d’une fusion. Jeep est une pépite. Mais pas pour l’éternité. Le groupe est très en retard en matière de recherche et développement, dépenses que Sergio Marchionne avait coupées. Et il n’existe pas dans l’électrique au point d’acheter à Tesla des crédits carbone. Si le patron de Nissan est mis en faiblesse lors de l’assemblée du 25 juin, ce peut être une bonne nouvelle pour Renault et aussi pour Fiat. Il reste qu’aux yeux de la planète entière le constructeur italien est considéré aujourd’hui comme une firme à vendre. Mais pas à n’importe quelle condition.
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02/06/2019 - 06:55

