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Geoffroy Roux de Bézieux : « L’État doit être prêt à soutenir les entreprises en quasi-fonds propres »

Politique économique / Medef / Geoffroy Roux de Bézieux

Politique économique
Medef / Geoffroy Roux de Bézieux

exclusif Geoffroy Roux de Bézieux : « L’État doit être prêt à soutenir les entreprises en quasi-fonds propres »

EXCLUSIF. Crise sanitaire, confinement, crise économique, plan de soutien à l'économie, modération des dividendes, appel au civisme des patrons, scénarios de sortie de crise, problèmes de trésorerie et de fonds propres des entreprises, manque de solidarité européenne : Geoffroy Roux de Bézieux répond à toutes les interrogations du moment pour les abonnés de WanSquare.
Geoffroy Roux de Bézieux
Geoffroy Roux de Bézieux

 

En tant que Président du Medef quel regard portez-vous sur la situation des entreprises françaises face à la crise actuelle ?

La Brutalité du choc a pris tout le monde de court. Elle frappe tous les secteurs à quelques exceptions près. Les entreprises qui étaient plus petites et plus fragiles sont les plus touchées avec des problèmes immédiats de trésorerie qui vont commencer dès le mois d’avril.

 

Et c’est le même tableau pour toute la France

Non justement. Plus l’épidémie est forte dans une région, plus la production est affectée. Le taux d’absentéisme dans le Grand-Est est évidemment bien plus élevé que dans l’Ouest ou le Sud-Ouest. Pour l’instant nous estimons que le taux d’utilisation des capacités de production est de 61 %. Avec des écarts très forts entre l’industrie (56 %) et le BTP (16 %).

 

Sans signe d’amélioration ?

Bien sûr puisque chaque semaine de confinement qui passe amplifie les difficultés. La tendance est plutôt à un ralentissement qu’à un redémarrage. Mais le confinement ne se discute pas de même que les priorités sanitaires du pays et de nos salariés. Nous avons mis en place des protocoles de reprise avec toutes les mesures à prendre avant le moindre redémarrage d’une activité.

 

Face à cette situation, le plan de soutien annoncé par Bruno Le Maire est-il à la hauteur des enjeux ?

D’abord il a été très rapide. Ce qui était important. D’abord avec le chômage partiel qui va alléger les charges des entreprises et éviter des licenciements. Ensuite avec le report des charges et les Prêts garantis par l’état, même si les pratiques doivent encore être harmonisées selon les différents guichets bancaires. Mais il faut aussi se projeter dans l’après.

 

 

" La confiance ne va pas revenir du jour au lendemain "

 

 

C’est-à-dire ?

Nous pensons que lorsque le redémarrage interviendra, il sera lent. Car la confiance des acteurs économiques (ménages ou entreprises) ne va pas revenir du jour au lendemain. Les difficultés financières des entreprises vont donc durer pendant plusieurs mois. Et il y aura un sujet important à traiter de capitaux propres des entreprises. Par exemple avec des quasi-fonds propres avancés par l’État avec une échéance de remboursement très longue. À la manière, mutatis mutandis, du Crédit National en 1919.

 

Les entreprises allemandes sont-elles mieux aidées ?

L’Allemagne a été moins généreuse avec ses entreprises en matière de chômage partiel. Moins généreuse également en matière de report ou d’étalement de charges. Mais plus généreuses sur les baisses d’impôts. Et il y a déjà un fonds de stabilisation économique qui amène des capitaux et peut reprendre des dettes.

 

Le Medef ne s’attend donc pas, comme certains économistes, à un scénario en U ?

Nous aimerions bien que l’évolution économique après cette crise ressemble à un U. L’économie de marché, c’est l’économie de la confiance. Et il est presque impossible d’évaluer cette confiance après une crise mondiale de cette ampleur. Qui peut dire ce que seront les budgets des entreprises pour 2021 ? Idem pour l’attitude des ménages. Cela dépendra en grande partie des conditions de sortie de l’épidémie.

 

 

" Il est légitime que l'État demande aux entreprises recevant des aides de trésorerie à sacrifier leur dividende "

 

 

Sur le plan budgétaire, Bruxelles a autorisé tous les pays à "lâcher les freins". Est-ce que cela nourrit des craintes au Medef ?

C’est plus facile de faire des plans de soutien à l’économie lorsqu’un pays n’est pas trop endetté et que son budget est excédentaire. Malheureusement ce n’est pas notre cas. La question se posera, je l’espère, en 2021. Cela signifiera que le Pays a renoué avec la croissance. Il y aura deux scénarios. Soit le gouvernement accroît les impôts au risque de freiner le redémarrage. Soit on laisse grossir les contribuables que sont toutes les entreprises.

 

À la suite de la mise en place des mesures gouvernementales, certaines entreprises ont-elles cherché à en abuser, en jouant sur les délais de paiement ?

D’abord le gouvernement a eu raison de viser large, au risque de créer des effets d’aubaine. Compte tenu de l’importance des aides proposées nous avons tout de suite appelé les entrepreneurs au civisme. Seules celles qui ont vraiment besoin du chômage partiel ou des reports de charges peuvent y avoir recours. Je ne peux que saluer le comportement d’un groupe comme Total qui a tout de suite déclaré qu’il n’utiliserait pas ces dispositifs. Pour le reste je n’ai eu écho que de très rares comportements déviants.

 

L’état a demandé que les entreprises qui ont recours aux aides du gouvernement ne distribuent pas de dividendes.

Il n’est pas illogique qu’une entreprise qui demande le report des charges, et qui est donc confrontée à un problème de trésorerie, ne verse pas de dividendes. La demande des pouvoirs publics est donc légitime. Surtout pour les grandes entreprises. Je dis seulement : faisons attention aux LBO, et aux petites entreprises où le dividende représente souvent la rémunération du dirigeant.

 

Et s’agissant de celles qui ont recours au chômage partiel ?

Je serais moins catégorique. Car mettre des salariés au chômage partiel. Cela signifie ne pas vouloir rompre le lien contractuel avec eux. C’est donc, d’une certaine manière à un acte citoyen, face au choc de cette crise. Donc cela ne justifie pas que l’on tire un trait sur la totalité des dividendes.

 

 

" Il ne faut pas que cette crise fasse apparaître une fracture entre les cols blancs et les cols bleus "

 

 

Certains dirigeants d’entreprise ont annoncé vouloir distribuer aux hôpitaux une partie de leur rémunération annuelle.

Je ne peux que saluer cette initiative qui relève évidemment du volontariat. Ma préoccupation est plus large. Il ne faudrait pas que cette crise fasse apparaître une cassure entre des "cols blancs" qui n’auront été que très peu affectés en termes de pouvoir d’achat et sont protégés par le télétravail, et "cols bleus" qui auront subi le chômage partiel ou auront été exposés en "deuxième ligne"

 

Le gouvernement cherche à mettre en place les conditions d’une nouvelle prime exceptionnelle de 1 000 euros, voire 2 000 euros pour certains.

Il faut reconnaître qu’il y a une minorité d’entreprises qui peuvent verser une telle prime. Il s’agit de celles qui ont pu maintenir leur activité et qui ont donc la trésorerie suffisante. C’est le cas de la grande distribution alimentaire, de la pharmacie par exemple. Cela n’empêche pas que l’on ait par la suite une réflexion sur la revalorisation des salaires de ceux qui étaient en seconde ligne dans la lutte contre le virus. En fonction, bien sûr, de la situation de leurs entreprises.

 

Gérald Darmanin veut mettre en place une plate-forme afin de recevoir des dons pour aider les très petites entreprises ou les indépendants.

Je ne suis pas sûr de très bien comprendre cette idée. Il existe un fonds de solidarité créé par Bercy qui comprend 1,2 milliard d’euros et qui est destiné justement aux TPE et aux indépendants. S’il faut le renforcer, renforçons-le avec des moyens publics. En revanche, dans quelques mois on aura besoin d’un dispositif permettant de consolider les fonds propres des PME ?

 

 

" Je redoute que le manque de solidarité que l’on peut observer puisse mettre en danger l’Union européenne "

 

 

Pourquoi ?

Parce que beaucoup d’entreprises vont sortir de cette crise à la fois très endettées et avec des fonds propres insuffisants. Et si la reprise est très longue, alors elles vont beaucoup souffrir. Car les dispositifs d’aide temporaire auront disparu. Et le Pays aura besoin de capitaux et de capitalistes pour investir dans les entreprises françaises.

 

La mondialisation sera-t-elle encore la même après cette crise ?

Pour moi il est bien trop tôt pour répondre à une telle problématique. Ce qui est sûr, c’est que l’on va assister à une montée des égoïsmes nationaux et des phénomènes de méfiance protectionniste. Par ailleurs en arrivant au Medef, j’avais créé un comité de souveraineté économique qui avait suscité quelques questions. La désindustrialisation massive que l’Europe a connue depuis trente ans nous a coûté très cher dans cette crise sanitaire. Il faudra en tirer les leçons.

 

Le Medef est-il inquiet des failles dans la solidarité européenne ?

La crise fait éclater les fragilités de la construction européenne et de son élargissement. Le Medef est favorable aux Eurobonds. Surtout dans ce moment très particulier où il a été question de vies et de morts. L’Europe ne s’en sortira que par une mutualisation intelligente des dettes, sans que cela devienne un "pousse au crime" pour certains pays peu regardant sur leurs finances publiques. Mais, comme Jacques Delors, je redoute que le manque de solidarité que l’on peut observer puisse mettre en danger l’Union européenne.

 

Propos recueillis par Yves de Kerdrel

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