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Série : les Patrons et "le Monde d'Après" - Olivier Marchal

WanSquare a interrogé plusieurs grands patrons de la finance, de l'industrie, des services, à la tête d'entreprises internationales, ainsi que des économistes de renom, afin de leur demander, trois mois après le début du confinement, comment ils abordaient "le Monde d'Après". Olivier Marchal, chairman de Bain & Co France, a accepté de se livrer à cet exercice.
Olivier Marchal
Olivier Marchal

Comment votre entreprise a-t-elle traversé la crise du Covid-19 ?

 

Bain & Company a traversé cette crise avec une sérénité prudente. Prudente car l’incertitude a été grande, et elle le restera sans doute encore pour de longues semaines ; sérénité car notre groupe est extrêmement solide : Bain est un des leaders mondiaux du conseil en stratégie, avec une situation financière très robuste, et un réseau de 60 bureaux dans une quarantaine de pays dans le monde. Cette diversification est un atout dans les crises même si pendant une durée de quelques semaines l’ensemble de nos 60 bureaux ont été fermés et nos collaborateurs mis en mode de travail à distance. Nous avons comme nos concurrents connu une baisse d’activité substantielle au plus fort de la crise et ceci tant au niveau mondial qu’en France. Les courbes se redressent désormais progressivement depuis quelques semaines.

Notre priorité absolue en France a été la santé de nos collaborateurs. Nous avons institué leur confinement et le travail à distance avant même les directives de l’État.

Notre parti pris a ensuite été de pas recourir du tout aux mesures de chômage partiel, et ce pour l’ensemble de nos 200 consultants. Nous avons fait ce choix par civisme : nous n’estimions pas avoir besoin de ce soutien de l’État, et nous voulions que l’ensemble de nos équipes restent actives au service de nos clients mais également de la société. C’est ainsi que nous avons déployé des équipes gratuitement au service d’associations comme Espérance Banlieues, d’ONG comme Positive Planet, d’initiatives citoyennes comme celle des "Chefs avec les soignants", ou encore des pouvoirs publics sur certains aspects de la gestion de crise.

 

Y aura-t-il, pour vous, une "France d’après" cette crise sanitaire et économique ?

 

La France d’après commence malheureusement avec une crise économique qui n’en est qu’à ses débuts. En dépit de la générosité des mesures gouvernementales mises en place, on n’évitera pas une période de traversée du désert marquée par de nombreuses défaillances d’entreprises et par une forte remontée du chômage. L’étude menée par Bain il y a quelques semaines pour le baromètre Syntec-Conseil de la compétitivité française montre ainsi que 16 % des entreprises envisagent des mesures de réduction durable de la masse salariale, chiffre s’élevant à 28 % pour les petites PME. La France d’après se bâtira donc dans le contexte d’une double crise économique et sociale dans les 18 à 24 mois qui viennent.

Mais chaque crise est une période de remise en question qui peut susciter des améliorations pour le moyen terme. On observe par exemple à travers une étude que Bain a effectuée pendant le confinement avec l’Institut pour l’Économie positive auprès de 6 000 citoyens de pays du G20 la volonté affichée des Français d’évoluer dans leurs comportements : vers plus de sensibilité à l’environnement, une consommation plus saine et plus locale, ainsi qu’une plus grande attention aux plus défavorisés. Il y a souvent un pas entre l’attention affichée et la réalité, mais ce sont en tout cas des signes encourageants tant pour l’environnement que pour la solidarité.

De la même façon les entreprises se remettent en question. Notre étude sur la compétitivité, comme les travaux que nous menons pour nos clients indiquent ainsi de vraies réflexions d’évolution : sur les modes de travail évidemment, mais aussi sur la refonte de l’offre client, la remise à plat de la supply-chain, l’accélération de la digitalisation, ou le renforcement de la situation financière.

On ne peut que souhaiter que la combinaison de ces réactions des citoyens, des entreprises et de celle des pouvoirs publics aboutisse à une économie et à une société plus vertueuses.

 

La crise du coronavirus va-t-elle rebattre les cartes de la mondialisation ?

 

Rappelons d’abord que la mondialisation présente un bilan à 80 % positif pour l’humanité : son effet sur la croissance mondiale a permis une baisse de l’extrême pauvreté, et l’amélioration des conditions de vie (santé, éducation, nutrition, niveau de vie) dans la plus grande partie des pays. En revanche la détérioration de l’environnement au sens large (qualité de l’air, biodiversité, situation des océans), les tensions créées par les inégalités, les conflits commerciaux entre régions et pays sont aujourd’hui des défis qui ont été magnifiés par la crise.

Ce qu’il faut souhaiter, et ce pour quoi il faut militer, c’est une mondialisation plus raisonnée. Ceci signifie une mondialisation qui n’oppose pas économie et environnement, croissance et baisse des inégalités, développement et résilience. Ce n’est pas un vœu pieux si on considère que c’est l’attente d’une majorité des citoyens du monde, le souhait d’un nombre croissants d’acteurs économiques et financiers, et le cap pris par un nombre certes encore trop faible de dirigeants mondiaux.

 

Faut-il davantage de "souverainisme économique" comme le dit le Chef de l’État ?

 

La question n’a de sens pour moi que si on la pose à l’échelle de l’Europe. La France a un problème de compétitivité et de manque d’industrie, mais pour lesquels le "souverainisme" n’est en rien un remède crédible.

La question est donc Européenne. L’Europe se doit d’abord de créer plus de résilience pour les crises futures qui menacent, qu’elles soient sanitaires, technologiques ou autres. Ceci passe par plus d’autonomie dans la fourniture de biens et services qui assurent la sécurité de nos populations. En second lieu elle doit faire preuve de plus de réalisme économique par une politique de concurrence plus pragmatique permettant de développer des champions crédibles au plan mondial. Elle doit finalement développer des îlots de leadership par l’investissement et l’innovation. Le Green Deal est par exemple une magnifique opportunité malheureusement un peu décalée dans le temps par la crise. Il nécessitera en revanche d’établir aux frontières de l’Europe des "barrières fiscales vertes" qui préviendront du risque d’une vertu environnementale payée au prix de la prospérité.

 

Êtes-vous inquiets de l’état de nos finances publiques après cette crise ?

 

Je le suis depuis bien avant la crise, et plus précisément depuis 2011 date à laquelle nous avons conduit la première de nos études annuelles sur la compétitivité pour le compte de Syntec-Conseil. Cette étude met en avant année après année la question de la dépense publique comme un des freins majeurs à la compétitivité française. La crise, et les moyens absolument justifiés déployés par le gouvernement pour en juguler les effets, ne feront qu’accentuer le problème.

L’équation semble simple à poser. Avec 56 % de dépenses publiques rapportées au PIB, la France est championne du monde dans ce domaine, 9 points au-dessus de la moyenne de la zone Euro et 11 points au-dessus de l’Allemagne. Concrètement ceci signifie que le poids du public est supérieur de plus de 260 milliards d’euros à celui de l’Allemagne si nos économies avaient la même taille. Cette dépense est financée par les ménages et par les entreprises. Ceci ne poserait en rien problème si nos systèmes éducatifs, de santé, nos infrastructures étaient également champions du monde. C’est loin d’être le cas. Pire encore nous reculons dans la plupart des classements.

Le problème de la dépense publique en France est double : C’est d’abord un problème d’efficacité et non de dépense absolue. Pourquoi devons-nous par exemple avoir un administratif pour 3 soignants dans les hôpitaux français quand c’est un pour quatre en Allemagne, et un pour cinq au Danemark ? C’est ensuite un problème de difficulté à réformer tant les résistances au changement sont nombreuses, y compris sur des thèmes aussi simples et évidents que celui du mérite. Souhaitons que cette crise ait mieux mis en évidence ces lourdeurs et créé les conditions d’un diagnostic partagé.

 

Si vous deviez souffler une mesure à nos dirigeants, quelle serait-elle ?

 

Il est impératif de permettre à la compétitivité des entreprises de continuer à se redresser. Ce sont les entreprises, si on leur donne le moyen d’être compétitives, qui vont pouvoir prospérer, croître, investir et créer de l’emploi, et donc du pouvoir d’achat. La meilleure politique sociale en France est celle qui favorise la compétitivité ! Les barrières à cette compétitivité sont encore nombreuses en France, mais la fiscalité est une des plus lourdes d’entre elles. Ainsi le taux fiscal total sur les entreprises est de 61 % en France en 2019 quand il n’est que de 40 % dans l’Union Européenne. L’une des raisons réside dans les fameux "impôts de production". Plus élevés qu’en Allemagne de plus de 65 milliards d’euros, ils frappent le plus souvent les entreprises indépendamment de leur rentabilité. Mon conseil à nos dirigeants serait donc une baisse significative de ces impôts de production, mesure économique nécessaire à court terme et socialement bénéfique à moyen terme.

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