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Bernard Spitz
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Allemagne : Rendez-vous avec Angela !
par Bernard Spitz
Le 26 septembre prochain débutera la vingtième législature de la République fédérale d'Allemagne. Avant les vacances et les inondations, la cause semblait entendue. La CDU conserverait le pouvoir dans une alliance avec les Verts. Aujourd’hui le scénario est inversé. Le SPD a repris la tête. Les Verts sont en recul. Madame Merkel voit la confirmation qu’elle n’a décidément pas de successeur. Une leçon d’humilité pour tous les pronostiqueurs électoraux, y compris chez nous…
Si 709 députés du Bundestag seront élus pour un mandat de quatre ans, ce n’est pas la seule élection en 2021, "super-année électorale" (Superwahljahr) puisque 3 élections régionales se dérouleront le même jour, en plus de celles qui se sont déjà tenues cette année. Des élections régionales ont eu lieu en : – Rhénanie-Palatinat : réélection du SPD (35 %), recul de la CDU (24 %), montée des Verts (9 %), recul de l'AfD (8 %). Coalition SPD/Verts/FDP. Au Bade-Wurtemberg : réélection des Verts (32 %), recul de la CDU (24 %). Coalition Verts/CDU. Et en Saxe-Anhalt : victoire de la CDU (37 %) face à l'AfD (extrême droite, 20 %), recul SPD (8 %) et die Linke (11 %). Les Verts ont obtenu 5,9 % des votes. Coalition CDU/SPD/Verts
Trois autres sont prévues le 26 septembre : Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, Thuringe et Berlin. Le SPD est pour l’instant en tête des sondages pour les élections fédérales avec 25 % des intentions de vote, la CDU/CSU étant à 20,6 %. Les Verts, qui étaient à 25 % dans les sondages au mois de mai, stagnent à 16,6 %, devant le FDP (12,2 %). L'extrême-droite (AfD) est à plus de 11 %, devant l'extrême gauche (7 %).
Que s'est-il passé ? Une succession d’évènements aussi imprévisibles que ceux qui ont marqué la campagne présidentielle française en 2017. La photo qui tue Arman Laschet, le leader de la CDU s’esclaffant en arrière-plan d’un cliché pris pendant la visite auprès des victimes des inondations. Le CV qui tue avec les approximations sur son passé de la candidate verte Annalena Baerbock. Et la résilience d’un Olaf Scholz…
Une situation politique construite sur des coalitions à géométrie variable
Le futur dirigeant allemand quel qu’il soit devra en tout cas composer avec ses adversaires de campagne afin de créer son gouvernement. Le parti ayant reçu la majorité des suffrages devra s’allier avec d’autres formations ayant réalisé un score d’au moins 5 % afin d'atteindre 50 % des voix. Concernant les possibles coalitions, Armant Lâchez a affirmé lors du débat télévisé le refus de la CDU/CSU d'intégrer l'extrême droite au gouvernement (AFD). Ce parti (environ 11 % d'intentions de vote, en légère baisse par rapport aux élections de 2017) n'a pour l'instant jamais participé à une coalition gouvernementale. La CDU/CSU a demandé au candidat du SPD, Olaf Schloz, la garantie que les socialistes ne formeraient pas une coalition avec l'extrême gauche (die Linke, 7 % d'intentions de vote). Le SPD a refusé de se prononcer, un argument utilisé par la CDU/CSU pour mobiliser les électeurs : "élire Olaf Scholz serait courir le risque d'un gouvernement à tendance communiste".
Toutes sortes de coalitions sont donc possibles et le gouvernement mettra plusieurs mois à se mettre en place. Il est donc très probable que l’année 2022 commence avec aux commandes… Toujours Angela Merkel. Quant aux choix gouvernementaux, ils dépendront forcément de la coalition finale, d’où l’intérêt d’un examen des différents programmes que vient d’effectuer le patronat allemand.
La Position du patronat allemand
Le BDI, l’équivalent du Medef, a comparé les programmes électoraux des quatre partis susceptibles d'intégrer la prochaine coalition fédérale (la CDU/CSU, les Verts, le SPD et le FDP). Le BDI réitère la nécessité d'une Europe forte, indiquant que même l'Allemagne ne peut se dresser seule face à la concurrence de pays tels que la Chine ou les États-Unis. "Seule l’Union Européenne est en mesure d’agir sur un pied d’égal à égal avec d’autres puissances mondiales. Chaque État membre, y compris l’Allemagne, est trop petit en soi. Une Union européenne forte et capable d’agir est donc dans l’intérêt national."
Les quatre partis s’accordent sur la nécessité pour l’Union d’unir ses efforts en matière de politique étrangère et commerciale. Toutefois, la ratification de l’accord de libre-échange entre l'UE et le Canada (CETA) fait l’objet de divergences importantes. Les Verts, opposés à la signature de ce traité, sont en désaccord avec les positions de la CDU/CSU, du SPD et du FDP. Tous les partis soutiennent en revanche une politique ferme vis-à-vis de la Chine, en accord avec la position du BDI sur la question de la souveraineté stratégique.
Sur L'industrie et les nouvelles technologies, la position du BDI tient en une phrase : "une Europe forte a besoin d’une industrie forte." Le patronat allemand souhaite que se développe une industrie innovante et compétitive afin que l'UE puisse réagir aux défis climatiques et numériques de demain en se basant sur ses propres technologies à l'instar des autres puissances mondiales. Deux visions s'opposent toutefois concernant la transition vers des technologies durables, évolution essentielle pour les industries allemandes. La CDU/CSU, le SPD et le FDP s'appuient sur l’élaboration d’un cadre de marché favorable à l'innovation, tandis que les Verts ont opté pour un programme étatique de modernisation. Le BDI soutient une combinaison des deux, ainsi que la protection de la propriété intellectuelle qui est mentionnée dans les programmes de la CDU/CSU, du SPD et du FDP, mais pas chez les Verts.
Sur la politique fiscale, les propositions des quatre partis divergent. La CDU/CSU et le FDP sont favorables à une modernisation structurelle de la fiscalité des entreprises, afin de réduire la pression fiscale à un niveau concurrentiel maximal de 25%. Le SPD et les Verts sont contre et veulent instaurer un impôt sur la fortune afin de taxer la valeur substantielle, contre lequel le BDI s’élève. Le SPD et les Verts sont opposés à l'égalité de traitement fiscal entre entreprises publiques et privées, une mesure défendue par le FDP. La CDU/CSU, les Verts et le FDP sont également en faveur d'une baisse de la taxe sur l'électricité au niveau européen minimal, et ce afin de garantir la compétitivité européenne pour les entreprises allemandes.
L’énergie et le climat au cœur de la campagne
Le BDI rappelle la nécessité d’un approvisionnement énergétique fiable : "il est crucial pour l’industrie allemande d’étendre et de moderniser ses réseaux électriques afin d’assurer des coûts énergétiques compétitifs". Pour le patronat, seuls les programmes des conservateurs et des libéraux se saisissent de cette problématique. L'utilisation d'hydrogène vert et la nécessité d'une stratégie d’importation de sources d’énergie neutres font consensus au sein des quatre partis. Toutefois, des divergences apparaissent en ce qui concerne l’introduction de moteurs alternatifs et l'électromobilité : si la CDU/CSU, le SPD et le FDP y sont favorables, les Verts ne sont pas d'accord sur la définition faite par les autres partis de cette technologie.
Le BDI estime que la protection de l’environnement est possible avec des instruments fondés sur le marché, notamment grâce à l'industrie allemande qui développe déjà les innovations du futur. Mais les Verts refusent de lier leur politique environnementale à un engagement clair en faveur de l'économie et l’industrie allemande et placent la protection de l'environnement avant les enjeux liés à la compétitivité, rejetant tout dialogue technologique avec l'industrie dans l'atteinte des objectifs climatiques.
L'adaptation au changement climatique est centrale dans la campagne électorale, en particulier la préservation de la puissance industrielle au cours de la transition vers une économie décarbonée. L’industrie manufacturière allemande emploie environ 7 millions de personnes (sur une main-d’œuvre de 44 millions). Les trois principaux partis prévoient tous un soutien de l’État pour encourager les investissements dans des technologies bas carbone. Les propositions du SPD, des conservateurs et des Verts impliquent notamment le déploiement à grande échelle des contrats carbone pour la différence (CCfD).
Le sujet de la taxe carbone
D'autres sujets mobilisent les électeurs comme la taxe carbone et les moteurs diesels. On retrouve ici les oppositions existant au niveau européen. La tarification du carbone fait débat, les Verts se prononçant en sa faveur, tandis que les socialistes la considèrent comme une mesure socialement injuste car impliquant notamment une hausse du prix de l'essence. De la même façon, les moteurs à combustibles polarisent : les ONG allemandes DUH et Greenpeace ont intenté des poursuites contre les constructeurs automobiles BMW, Volkswagen et Mercedes Benz et exigent que les compagnies s'engagent pour la fin des moteurs à combustion en 2030, une mesure inscrite dans le programme électoral des Verts.
La politique de l’environnement et du climat proposée par les partis déterminera donc l'issue du scrutin. L’Allemagne figure dans les cinq pays au monde où la population considère le changement climatique comme l'enjeu majeur du XXIe siècle. Un sujet sur lequel les divergences avec la France sont bien connues, notamment s’agissant du nucléaire. C’est pourtant paradoxalement à Paris que tous les leaders allemands viennent recueillir l’adoubement de leur voisin. Si volontiers critiques pour constater notre retard sur les réformes économiques de structure, c’est néanmoins ici qu’ils viennent chercher leur pass politique. La route de la chancellerie à Berlin passe ainsi par Paris.
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